L’année terrible, 1872· Avril
I. Les précurseurs
Sur l'être et sur la créature,Dans tous les temps l'homme inclinéA toujours dit à la nature :O gouffre ! Pourquoi suis-je né ?Parfois croyants, parfois athées,Nous ajoutons aux ProméthéesLes Euclides et les Keplers ;Nos doutes, nuages funèbres,Montent au ciel pleins de ténèbres,Et redescendent pleins d'éclairs.
O fronts où flambent les idées !Au bord du gouffre, au fond des cieux,Que de figures accoudées !Que de regards mystérieux !O les prunelles étoiléesDes Miltons et des Galilées !Sombres Dantes au front bruni,Vos talons sont dignes des astres !Vos esprits, ô noirs Zoroastres,Sont les chevaux de l'infini.
Oser monter, oser descendre,Tout est là. Chercher, oser voir !Car Jason s'appelle entreprendreEt Gama s'appelle vouloir.Quand le chercheur hésite encore,L'œil sur la nuit, l'œil sur l'aurore,Reculant devant le secretTremblant devant l'hiéroglyphe,La volonté, brusque hippogriffe,Dans son crépuscule apparaît !
C'est sur ce coursier formidable,Quand le Génie humain voulut,Qu'il aborda l'inabordable,Seul avec sa torche et son luth.Lorsqu'il partit, âme élancée,L'astre Amour, le soleil Pensée,Rayonnaient dans l'azur béantOù la nuit tend ses sombres toiles,Et Dieu donna ces deux étoilesPour éperons à ce géant.
Les grands cœurs en qui Dieu se créeOnt, tandis qu'autour d'eux tout fuit,La curiosité sacréeDu précipice et de la nuit.Toute découverte est un gouffre.Mourir, qu'importe ! on plonge, on souffre ;Vivre inutile, c'est trop long.De l'insensé naît le sublime ;Et derrière lui dans l'abîmeEmpédocle attire Colomb.
Mers qu'on sonde ! cieux qu'on révèle !Chacun de ces chercheurs de DieuPrend un infini sur ton aile,Fulton le vert, Herschell le Bleu ;Magellan part, Fourier s'envole ;La foule ironique et frivoleIgnore ce qu'ils ont rêvé,Les voit sombrer dans l'étendue,Et dit : C'est une âme perdue.Foule ! c'est un monde trouvé !
Versification
- Forme
- 6 dizains (dizains)
- Rimes
- 6(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 6 dizains
- Mots à la rime
- a créature / nature féminine, classiqueb incliné / né masculine, classiquec athées / Prométhées féminine, classiqued Keplers / d'éclairs masculine, classiquee funèbres / ténèbres féminine, classiquea idées / accoudées féminine, classiqueb cieux / mystérieux masculine, classiquec étoilées / Galilées féminine, classiqued bruni / l'infini masculine, classiquee astres / Zoroastres féminine, classiquea descendre / entreprendre féminine, classiqueb voir / vouloir masculine, classiquec encore / l'aurore féminine, classiqued secret / apparaît masculine, classiquee l'hiéroglyphe / hippogriffe féminine, classiquea formidable / l'inabordable féminine, classiqueb voulut / luth masculine, classiquec élancée / Pensée féminine, classiqued béant / géant masculine, classiquee toiles / étoiles féminine, classiquea crée / sacrée féminine, classiqueb fuit / nuit masculine, classiquec gouffre / souffre féminine, classiqued long / Colomb masculine, non classiquee sublime / l'abîme féminine, classiquea révèle / aile féminine, classiqueb Dieu / Bleu masculine, classiquec s'envole / frivole féminine, classiqued rêvé / trouvé masculine, classiquee l'étendue / perdue féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources