L’année terrible, 1872· Janvier 1871
V. Sommation
Laissez-la donc aller‖ cette France immortelle !Ne la conduisez pas !‖ Et quel besoin a-t-elleDe vous, soldat vaillant,‖ mais enclin à chargerLes saints du ciel du soin‖ d'écarter le danger ?Pour Paris dont on voit‖ flamboyer la couronneA travers le nuage‖ impur qui l'environne,Pour ce monde en péril,‖ pour ce peuple en courroux,Vous êtes trop pieux,‖ trop patient, trop doux ;Et ce sont des vertus‖ dont nous n'avons que faire.Vous croyez-vous de force‖ à remorquer la sphèreQui, superbe, impossible‖ à garder en prison,Sort de l'ombre au-dessus‖ du sinistre horizon ?Laissez la France, énorme‖ étoile échevelée,Des ouragans hideux‖ dissiper la mêlée,Et combattre, et, splendeur‖ irritée, astre épars,Géante, tenir tête‖ aux rois de toutes parts,Vider son carquois d'or‖ sur tous ces Schinderhannes,Secouer sa crinière‖ ardente, et dans leurs crânes,Dans leurs casques d'airain,‖ dans leurs fronts, dans leurs yeuxDans leurs cœurs, enfoncer‖ ses rayons furieux !
Vous ne comprenez pas‖ cette haine sacrée.L'heure est sombre ; il s'agit‖ de sauver l'empyréeQu'une nuée immonde‖ et triste vient ternir,De dégager le bleu‖ lointain de l'avenir,Et de faire une guerre‖ implacable à l'abîme.Vous voyez en tremblant‖ Paris être sublime ;Et vous craignez, esprit‖ myope et limité,Cette démagogie‖ immense de clarté.Ah ! laissez cette France,‖ espèce d'incendieDont la flamme indomptable‖ est par les vents grandie,Rugir, cribler d'éclairs‖ la brume qui s'enfuit,Et faire repentir‖ les princes de la nuitD'être venus jeter‖ sur le volcan solaireLeur fange, et d'avoir mis‖ la lumière en colère !L'aube, pour ces rois vils,‖ difformes, teints de sang,Devient épouvantable‖ en s'épanouissant ;Laissez s'épanouir‖ là-haut cette déesse !Ne gênez pas, vous fait‖ pour qu'on vous mène en laisseLa grande nation‖ qui ne veut pas de frein.Laissez la Marseillaise‖ ivre de son refrainSe ruer éperdue‖ à travers les batailles.La lumière est un glaive ;‖ elle fait des entaillesDans le nuage ainsi‖ qu'un bélier dans la tour ;Laissez donc s'accomplir‖ la revanche du jour !Vous l'entravez au lieu‖ de l'aider. Dans l'outrage,Un grand peuple doit être‖ admirable avec rage.Quand l'obscurité fauve‖ et perfide a couvertLa plaine, et fait un champ‖ sépulcral du pré vert,Du bois un ennemi,‖ du fleuve un précipice,Quand elle a protégé‖ de sa noirceur propiceToutes les trahisons‖ des renards et des loups,Quand tous les êtres bas,‖ visqueux, abjects, jaloux,L'affreux lynx, le chacal‖ boiteux, l'hyène obscène,L'aspic lâche, ont pu, grâce‖ à la brume malsaine,Sortir, rôder, glisser,‖ ramper, boire du sang,Le matin vient ainsi‖ qu'un vengeur, et l'on sentDe l'indignation‖ dans le jour qui se lève.Quand Guillaume, ce spectre,‖ et la Prusse, ce rêve,Quand la meute des rois‖ voraces, quand l'essaimDe tous les noirs oiseaux‖ qu'anime un vil desseinEt que l'instinct féroce‖ aux carnages attire,Quand la guerre, à la fois‖ larron, hydre et satyre,Quand les fléaux, que l'ombre‖ inexorable suit,Envahissent l'azur‖ des peuples, font la nuit,Ne vous en mêlez pas,‖ vous soldat cher au prêtre ;Laissez la France au seuil‖ des gouffres apparaître,Se dresser, empourprer‖ les cimes, resplendir,Et, dardant en tous sens,‖ du zénith au nadir,Son éblouissement‖ qui sauve et qui dévore,Terrible, délivrer‖ le ciel à coups d'aurore !
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 35((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a immortelle / a-t-elle féminine, classiqueb charger / danger masculine, classiquec couronne / l'environne féminine, classiqued courroux / doux masculine, classiquee faire / sphère féminine, classiquef prison / horizon masculine, classiqueg échevelée / mêlée féminine, classiqueh épars / parts masculine, classiquei Schinderhannes / crânes féminine, classiquej yeux / furieux masculine, classiquea sacrée / l'empyrée féminine, classiqueb ternir / l'avenir masculine, classiquec l'abîme / sublime féminine, classiqued limité / clarté masculine, classiquee d'incendie / grandie féminine, classiquef s'enfuit / nuit masculine, classiqueg solaire / colère féminine, classiqueh sang / s'épanouissant masculine, non classiquei déesse / laisse féminine, classiquej frein / refrain masculine, classiquek batailles / entailles féminine, classiquel tour / jour masculine, classiquem l'outrage / rage féminine, classiquen couvert / vert masculine, classiqueo précipice / propice féminine, classiquep loups / jaloux masculine, classiqueq obscène / malsaine féminine, classiquer sang / sent masculine, non classiques lève / rêve féminine, classiquet l'essaim / dessein masculine, classiqueu attire / satyre féminine, classiquev suit / nuit masculine, classiquew prêtre / apparaître féminine, classiquex resplendir / nadir masculine, classiquey dévore / d'aurore féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources