L’année terrible, 1872· Avril
IV. Un cri
Quand finira ceci ?‖ Quoi ! ne sentent-ils pasQue ce grand pays croule‖ à chacun de leurs pas !Châtier qui ? Paris ?‖ Paris veut être libre.Ici le monde, et là‖ Paris ; c'est l'équilibre.Et Paris est l'abîme‖ où couve l'avenir.Pas plus que l'Océan‖ on ne peut le punir,Car dans sa profondeur‖ et sous sa transparenceOn voit l'immense Europe‖ ayant pour cœur la France.Combattants ! combattants !‖ qu'est-ce que vous voulez ?Vous êtes comme un feu‖ qui dévore les blés,Et vous tuez l'honneur,‖ la raison, l'espérance !Quoi ! d'un côté la France‖ et de l'autre la France !Arrêtez ! c'est le deuil‖ qui sort de vos succès.Chaque coup de canon‖ de Français à FrançaisJette, — car l'attentat‖ à sa source remonte, —Devant lui le trépas,‖ derrière lui la honte.Verser, mêler, après‖ septembre et février,Le sang du paysan,‖ le sang de l'ouvrier,Sans plus s'en soucier‖ que de l'eau des fontaines !Les Latins contre Rome‖ et les Grecs contre Athènes !Qui donc a décrété‖ ce sombre égorgement ?Si quelque prêtre dit‖ que Dieu le veut, il ment !Mais quel vent souffle donc ?‖ Quoi ! pas d'instants lucides !Se retrouver héros‖ pour être fratricides !Horreur !
Mais voyez donc, dans le ciel, sur vos fronts,Flotter l'abaissement,‖ l'opprobre, les affronts !Mais voyez donc là-haut‖ ce drapeau d'ossuaire,Noir comme le linceul,‖ blanc comme le suaire !Pour votre propre chute‖ ayez donc un coup d'œil :C'est le drapeau de Prusse‖ et le drapeau du deuil !Ce haillon, insolent,‖ il vous a sous sa garde.Vous ne le voyez pas ;‖ lui, sombre, il vous regarde ;Il est comme l'Égypte‖ au-dessus des Hébreux,Lourd, sinistre, et sa gloire‖ est d'être ténébreux.Il est chez vous. Il règne.‖ Ah ! la guerre civile,Triste après Austerlitz,‖ après Sedan est vile !
Aventure hideuse !‖ ils se sont décidésA jouer la patrie‖ et l'avenir aux dés !Insensés ! n'est-il pas‖ de choses plus instantesQue d'épaissir autour‖ de ce rempart vos tentes ?Recommencer la guerre‖ ayant encore au flanc,O Paris, ô lion‖ blessé, l'épieu sanglant !Quoi ! se faire une plaie‖ avant de guérir l'autre !Mais ce pays meurtri‖ de vos coups, c'est le vôtre !Cette mère qui saigne‖ est votre mère ! Et puis,Les misères, la femme‖ et l'enfant sans appuis,Le travailleur sans pain,‖ tout l'amas des problèmesEst là terrible, et vous,‖ acharnés sur vous-mêmes,Vous venez, toi rhéteur,‖ toi soldat, toi tribun,Les envenimer tous‖ sans en résoudre aucun !
Vous recreusez le gouffre‖ au lieu d'y mettre un phare !Des deux côtés la même‖ exécrable fanfare,Le même cri : Mort ! Guerre !‖ — A qui ? réponds, Caïn !Qu'est-ce que ces soldats‖ une épée à la main,Courbés devant la Prusse,‖ altiers contre la France ?Gardez donc votre sang‖ pour votre délivrance !Quoi ! pas de remords ! quoi !‖ le désespoir complet !Mais qui donc sont-ils ceux‖ à qui la honte plaît ?O cieux profonds ! opprobre‖ aux hommes, quels qu'ils soient,Qui sur ce pavois d'ombre‖ et de meurtre s'assoient,Qui du malheur public‖ se font un piédestal,Qui soufflent, acharnés‖ à ce duel fatal,Sur le peuple indigné,‖ sur le reître servile,Et sur les deux tisons‖ de la guerre civile ;Qui remettent la ville‖ éternelle en prison,Rebâtissent le mur‖ de haine à l'horizon,Méditent on ne sait‖ quelle victoire infâme,Les droits brisés, la France‖ assassinant son âme,Paris mort, l'astre éteint,‖ et qui n'ont pas frémiDevant l'éclat de rire‖ affreux de l'ennemi !
Versification
- Forme
- 4 distiquess (distiques)
- Rimes
- 35((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiquess
- Mots à la rime
- a pas masculine, classiqueb libre / l'équilibre féminine, classiquec l'avenir / punir masculine, classiqued transparence / France féminine, classiquee voulez / blés masculine, classiquef l'espérance / France féminine, classiqueg succès / Français masculine, classiqueh remonte / honte féminine, classiquei février / l'ouvrier masculine, classiquej fontaines / Athènes féminine, classiquek égorgement / ment masculine, classiquel lucides / fratricides féminine, classiquea Horreur / fronts / affronts masculine, classiqueb d'ossuaire / suaire féminine, classiquec d'œil / deuil masculine, classiqued garde / regarde féminine, classiquee Hébreux / ténébreux masculine, classiquef civile / vile féminine, classiquea décidés / dés masculine, classiqueb instantes / tentes féminine, classiquec flanc / sanglant masculine, classiqued l'autre / vôtre féminine, classiquee puis / appuis masculine, classiquef problèmes / vous-mêmes féminine, classiqueg tribun / aucun masculine, classiquea phare / fanfare féminine, classiqueb Caïn / main masculine, classiquec France / délivrance féminine, classiqued complet / plaît masculine, classiquee soient / s'assoient féminine, classiquef piédestal / fatal masculine, classiqueg servile / civile féminine, classiqueh prison / l'horizon masculine, classiquei infâme / âme féminine, classiquej frémi / l'ennemi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
71 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources