L’art d’être grand-père, 1877· IV Le poëme du jardin des plantes
VIII. « C'est une émotion étrange pour mon âme »
C'est une émotion‖ étrange pour mon âmeDe voir l'enfant, encor‖ dans les bras de la femme,Fleur ignorant l'hiver,‖ ange ignorant Satan,Secouant un hochet‖ devant Léviathan,Approcher doucement‖ la nature terrible.Les beaux séraphins bleus‖ qui passent dans la bible,Envolés d'on ne sait‖ quel ciel mystérieux,N'ont pas une plus pure‖ aurore dans les yeuxEt n'ont pas sur le front‖ une plus sainte flammeQue l'enfant innocent‖ riant au monstre infâme.
Ciel noir ! Quel vaste cri‖ que le rugissement !Quand la bête, âme aveugle‖ et visage écumant,Lance au loin, n'importe où,‖ dans l'étendue hostileSa voix lugubre, ainsi‖ qu'un sombre projectile,C'est tout le gouffre affreux‖ des forces sans clartéQui hurle ; c'est l'obscène‖ et sauvage Astarté,C'est la nature abjecte‖ et maudite qui gronde ;C'est Némée, et Stymphale,‖ et l'Afrique profondeC'est le féroce Atlas,‖ c'est l'Athos plus hantéPar les foudres qu'un lac‖ par les mouches d'été ;C'est Lerne, Pélion,‖ Ossa, c'est Érymanthe,C'est Calydon funeste‖ et noir, qui se lamente.
L'enfant regarde l'ombre‖ où sont les lions roux.La bête grince ; à qui‖ s'adresse ce courroux ?L'enfant jase ; sait-on‖ qui les enfants appellent ?Les deux voix, la tragique‖ et la douce se mêlentL'enfant est l'espérance‖ et la bête est la faim ;Et tous deux sont l'attente ;‖ il gazouille sans finEt chante, et l'animal‖ écume sans relâche ;Ils ont chacun en eux‖ un mystère qui tâcheDe dire ce qu'il sait‖ et d'avoir ce qu'il veutLeur langue est prise et cherche‖ à dénouer le nœud.Se parlent-ils ? Chacun‖ fait son essai, l'un tristeL'autre charmant ; l'enfant‖ joyeusement existe ;Quoique devant lui l'Être‖ effrayant soit deboutIl a sa mère, il a‖ sa nourrice, il a tout ;Il rit.
De quelle nuit sortent ces deux ébauches ?L'une sort de l'azur ;‖ l'autre de ces débauches,De ces accouplements‖ du nain et du géant,De ce hideux baiser‖ de l'abîme au néantQu’on nomme le chaos.
Oui, cette cave immonde,Dont le soupirail blême‖ apparaît sous le monde,Le chaos, ces chocs noirs,‖ ces danses d'ouragans,Les éléments gâtés‖ et devenus brigandsEt changés en fléaux‖ dans le cloaque immense,Le rut universel‖ épousant la démence,La fécondation‖ de Tout produisant Rien,Cet engloutissement‖ du vrai, du beau, du bien,Qu'Orphée appelle Hadès,‖ qu'Homère appelle Érèbe,Et qui rend fixe l'œil‖ fatal des sphinx de Thèbe,C'est cela, c'est la folle‖ et mauvaise actionQu'en faisant le chaos‖ fit la création,C'est l'attaque de l'ombre‖ au soleil vénérable,C'est la convulsion‖ du gouffre misérableEssayant d'opposer‖ l'informe à l'idéal,C'est Tisiphone offrant‖ son ventre à Bélial,C'est cet ensemble obscur‖ de forces échappéesOù les éclairs font rage‖ et tirent leurs épées,Où périrent Janus,‖ l'âge d'or et Rhéa,Qui, si nous en croyons‖ les mages, procréaL'animal ; et la bête‖ affreuse fut rugieEt vomie au milieu‖ des nuits par cette orgie.
C'est de là que nous vient‖ le monstre inquiétant.
L'enfant, lui, pur songeur‖ rassurant et content,Est l'autre énigme ; il sort‖ de l'obscurité bleue.Tous les petits oiseaux,‖ mésange, hochequeue,Fauvette, passereau,‖ bavards aux fraîches voix,Sont ses frères, tandis‖ que ces marmots des boisSentent pousser leur aile,‖ il sent croître son âmeDes azurs embaumés‖ de myrrhe et de cinname,Des entre-croisements‖ de fleurs et de rayons,Ces éblouissements‖ sacrés que nous voyonsDans nos profonds sommeils‖ quand nous sommes des justes,Un pêle-mêle obscur‖ de branchages augustesDont les anges au vol‖ divin sont les oiseaux,Une lueur pareille‖ au clair reflet des eauxQuand, le soir, dans l'étang‖ les arbres se renversent,Des lys vivants, un ciel‖ qui rit, des chants qui bercent,Voilà ce que l'enfant,‖ rose, a derrière lui.Il s'éveille ici-bas,‖ vaguement ébloui ;Il vient de voir l'éden‖ et Dieu ; rien ne l'effraie,Il ne croit pas au mal ;‖ ni le loup, ni l'orfraie,Ni le tigre, démon‖ taché, ni ce trompeur,Le renard, ne le font‖ trembler ; il n'a pas peur,Il chante ; et quoi de plus‖ touchant pour la penséeQue cette confiance‖ au paradis, pousséeJusqu'à venir tout près‖ sourire au sombre enfer !Quel ange que l'enfant !‖ Tout, le mal, sombre mer,Les hydres qu'en leurs flots‖ roulent les vils avernes,Les griffes, ces forêts,‖ les gueules, ces cavernes,Les cris, les hurlements,‖ les râles, les abois,Les rauques visions,‖ la fauve horreur des bois,Tout, Satan, et sa morne‖ et féroce puissance,S'évanouit au fond‖ du bleu de l'innocence !C'est beau. Voir Caliban‖ et rester Ariel !Avoir dans son humble âme‖ un si merveilleux cielQue l'apparition‖ indignée et sauvageDes êtres de la nuit‖ n'y fasse aucun ravage,Et se sentir si plein‖ de lumière et si douxQue leur souffle n'éteigne‖ aucune étoile en vous !
Et je rêve. Et je crois‖ entendre un dialogueEntre la tragédie‖ effroyable et l'églogue ;D'un côté l'épouvante,‖ et de l'autre l'amour ;Dans l'une ni dans l'autre‖ il ne fait encor jour ;L'enfant semble vouloir‖ expliquer quelque chose ;La bête gronde, et, monstre‖ incliné sur la rose,Écoute… — Et qui pourrait‖ comprendre, ô firmament,Ce que le bégaiement‖ dit au rugissement ?
Quel que soit le secret,‖ tout se dresse et médite,La fleur bénie ainsi‖ que l'épine maudite ;Tout devient attentif ;‖ tout tressaille ; un frissonAgite l'air, le flot,‖ la branche, le buisson,Et dans les clairs-obscurs‖ et dans les crépuscules,Dans cette ombre où jadis‖ combattaient les Hercules,Où les Bellérophons‖ s'envolaient, où planaitL'immense Amos criant :‖ Un nouveau monde naît !On sent on ne sait quelle‖ émotion sacrée,Et c'est, pour la nature‖ où l'éternel Dieu crée,C'est pour tout le mystère‖ un attendrissementComme si l'on voyait‖ l'aube au rayon calmantS'ébaucher par-dessus‖ d'informes promontoires,Quand l'âme blanche vient‖ parler aux âmes noires.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 61((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a âme / femme féminine, classiqueb Satan / Léviathan masculine, classiquec terrible / bible féminine, classiqued mystérieux / yeux masculine, classiquee flamme / infâme féminine, classiquea rugissement / écumant masculine, classiqueb hostile / projectile féminine, classiquec clarté / Astarté masculine, classiqued gronde / profonde féminine, classiquee hanté / d'été masculine, classiquef Érymanthe / lamente féminine, classiquea roux / courroux masculine, classiqueb appellent / mêlent féminine, classiquec faim / fin masculine, classiqued relâche / tâche féminine, classiquee veut / nœud masculine, classiquef triste / existe féminine, classiqueg debout / tout masculine, classiquea rit / ébauches / débauches féminine, classiqueb géant / néant masculine, classiquea chaos / immonde / monde féminine, classiqueb d'ouragans / brigands masculine, classiquec immense / démence féminine, classiqued Rien / bien masculine, classiquee Érèbe / Thèbe féminine, classiquef action / création masculine, classiqueg vénérable / misérable féminine, classiqueh l'idéal / Bélial masculine, classiquei échappées / épées féminine, classiquej Rhéa / procréa masculine, classiquek rugie / orgie féminine, classiquea inquiétant / content masculine, classiqueb bleue / hochequeue féminine, classiquec voix / bois masculine, classiqued âme / cinname féminine, classiquee rayons / voyons masculine, classiquef justes / augustes féminine, classiqueg oiseaux / eaux masculine, classiqueh renversent / bercent féminine, classiquei lui / ébloui masculine, classiquej l'effraie / l'orfraie féminine, classiquek trompeur / peur masculine, classiquel pensée / poussée féminine, classiquem enfer / mer masculine, classiquen avernes / cavernes féminine, classiqueo abois / bois masculine, classiquep puissance / l'innocence féminine, classiqueq Ariel / ciel masculine, classiquer sauvage / ravage féminine, classiques doux / vous masculine, classiquea dialogue / l'églogue féminine, classiqueb l'amour / jour masculine, classiquec chose / rose féminine, classiqued firmament / rugissement masculine, classiquea médite / maudite féminine, classiqueb frisson / buisson masculine, classiquec crépuscules / Hercules féminine, classiqued planait / naît masculine, classiquee sacrée / crée féminine, classiquef attendrissement / calmant masculine, classiqueg promontoires / noires féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources