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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’art d’être grand-père, 1877· IV Le poëme du jardin des plantes

VII. « Tous les bas âges sont épars sous ces grands arbres »

Victor Hugo· 4 distiquess, alexandrins, 105 vers

Tous les bas âges sont‖ épars sous ces grands arbres.Certes, l'alignement‖ des vases et des marbres,Ce parterre au cordeau,‖ ce cèdre résigné,Ce chêne que monsieur‖ Despréaux eut signé,Ces barreaux noirs croisés‖ sur la fleur odorante,Font honneur à Buffon‖ qui fut l'un des QuaranteEt mêla, de façon‖ à combler tous nos vœux,Le peigne de Lenôtre‖ aux effrayants cheveuxDe Pan, dieu des halliers,‖ des rochers et des plaines ;Cela n'empêche pas‖ les roses d'être pleinesDe parfums, de désirs,‖ d'amour et de clarté ;Cela n'empêche pas‖ l'été d'être l'été ;Cela n'ôte à la vie‖ aucune confiance ;Cela n'empêche pas‖ l'aurore en conscienceD’apparaître au zénith qui semble s’élargir,Les enfants de jouer,‖ les monstres de rugir.

Un bon effroi joyeux‖ emplit ces douces têtes.Écoutez-moi ces cris‖ charmants. — Viens voir les bêtes !Ils courent. Quelle extase !‖ On s'arrête devantDes cages où l'on voit‖ des oiseaux bleus rêvantComme s'ils attendaient‖ le mois où l'on émigre.— Regarde ce gros chat.‖ — Ce gros chat c'est le tigre.Les grands font aux petits‖ vénérer les guenons,Les pythons, les chacals,‖ et nomment par leurs nomsLes vieux ours qui, dit-on,‖ poussent l'humeur maligneJusqu'à manger parfois‖ des soldats de la ligne.

Spectacle monstrueux !‖ Les gueules, les regardsDe dragon, lueur fauve‖ au fond des bois hagards,Les écailles, les dards,‖ la griffe qui s'allonge,Une apparition‖ d'abîme, l'affreux songeRéel que l'œil troublé‖ des prophètes amersVoit sous la transparence‖ effroyable des mersEt qui se traîne épars‖ dans l'horreur inouïe,L'énorme bâillement‖ du gouffre qui s'ennuie,Les mâchoires de l'hydre‖ ouvertes tristement,On ne sait quel chaos‖ blême, obscur, inclément,Un essai d'exister,‖ une ébauche de vieD'où sort le bégaiement‖ furieux de l'envie.C'est cela l'animal ;‖ et c'est ce que l'enfantRegarde, admire et craint,‖ vaguement triomphant ;C'est de la nuit qu'il vient‖ contempler, lui l'aurore.Ce noir fourmillement‖ mugit, hurle, dévore ;On est un chérubin‖ rose, frêle et tremblant ;On va voir celui-ci‖ que l'hiver fait tout blanc,Cet autre dont l'œil jette‖ un éclair du tropique ;Tout cela gronde, hait,‖ menace, siffle, pique,Mord ; mais par sa nourrice‖ on se sent protéger ;Comme c'est amusant‖ d'avoir peur sans danger !Ce que l'homme contemple,‖ il croit qu'il le découvre.Voir un roi dans son antre,‖ un tigre dans son Louvre,Cela plaît à l'enfance.‖ — Il est joliment laid !Viens voir ! — Étrange instinct !‖ Grâce à qui l'horreur plaît !On vient chercher surtout‖ ceux qu'il faut qu'on évite.— Par ici ! — Non, par là !‖ — Tiens, regarde ! — Viens vite !— Jette-leur ton gâteau.‖ — Pas tout. — Jette toujours.— Moi, j'aime bien les loups.‖ — Moi, j'aime mieux les ours.Et les fronts sont riants,‖ et le soleil les dore,Et ceux qui, nés d'hier,‖ ne parlent pas encorePendant ces brouhahas‖ sous les branchages verts,Sont là, mystérieux,‖ les yeux tout grands ouverts,Et méditent.

Afrique aux plis infranchissables,Ô gouffre d'horizons‖ sinistres, mer des sables,Sahara, Dahomey,‖ lac Nagaïn, Darfour,Toi, l'Amérique, et toi,‖ l'Inde, âpre carrefourOù Zoroastre fait‖ la rencontre d'Homère,Paysages de lune‖ où rôde la chimère,Où l'orang-outang marche‖ un bâton à la main,Où la nature est folle‖ et n'a plus rien d'humain,Jungles par les sommeils‖ de la fièvre rêvées,Plaines où brusquement‖ on voit des arrivéesDe fleuves tout à coup‖ grossis et déchaînés,Où l'on entend rugir‖ les lions étonnésQue l'eau montante enferme‖ en des îles subites,Déserts dont les gavials‖ sont les noirs cénobites,Où le boa, sans souffle‖ et sans tressaillement,Semble un tronc d'arbre à terre‖ et dort affreusement,Terre des baobabs,‖ des bambous, des lianes,Songez que nous avons‖ des Georges et des Jeannes,Créez des monstres ; lacs,‖ forêts, avec vos montsVos noirceurs et vos bruits,‖ composez des mammons ;Abîmes, condensez‖ en eux toutes vos gloires,Donnez-leur vos rochers‖ pour dents et pour mâchoires,Pour voix votre ouragan,‖ pour regard votre horreur ;Donnez-leur des aspects‖ de pape et d'empereur,Et faites, par-dessus‖ les halliers, leur étableEt leur palais, bondir‖ leur joie épouvantable.Certes, le casoar‖ est un bon sénateur,L'oie a l'air d'un évêque‖ et plaît par sa hauteur,Dieu quand il fit le singe‖ a rêvé Scaramouche,Le colibri m'enchante‖ et j'aime l'oiseau-mouche ;Mais ce que de ta verve,‖ ô nature, j'attendsCe sont les Béhémoths‖ et les Léviathans.Le nouveau-né qui sort‖ de l'ombre et du mystèreNe serait pas content‖ de ne rien voir sur terre ;Un immense besoin‖ d'étonnement, voilàToute l'enfance, et c'est‖ en songeant à celaQue j'applaudis, nature,‖ aux géants que tu formes ;L'œil bleu des innocents‖ veut des bêtes énormes ;Travaillez, dieux affreux !‖ Soyez illimitésEt féconds, nous tenons‖ à vos difformitésAutant qu'à vos parfums,‖ autant qu'à vos dictames,Ô déserts, attendu‖ que les hippopotames,Que les rhinocéros‖ et que les éléphantsSont évidemment faits‖ pour les petits enfants.

Versification

Forme
4 distiquess (distiques)
Rimes
52((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
4 distiquess
Mots à la rime
a arbres / marbres féminine, classiqueb résigné / signé masculine, classiquec odorante / Quarante féminine, classiqued vœux / cheveux masculine, classiquee plaines / pleines féminine, classiquef clarté / l'été masculine, classiqueg confiance / conscience féminine, classiqueh s’élargir / rugir masculine, classiquea têtes / bêtes féminine, classiqueb devant / rêvant masculine, classiquec émigre / tigre féminine, classiqued guenons / noms masculine, classiquee maligne / ligne féminine, classiquea regards / hagards masculine, classiqueb s'allonge / songe féminine, classiquec amers / mers masculine, classiqued inouïe / s'ennuie féminine, classiquee tristement / inclément masculine, classiquef vie / l'envie féminine, classiqueg l'enfant / triomphant masculine, classiqueh l'aurore / dévore féminine, classiquei tremblant / blanc masculine, classiquej tropique / pique féminine, classiquek protéger / danger masculine, classiquel découvre / Louvre féminine, classiquem laid / plaît masculine, classiquen évite / vite féminine, classiqueo toujours / ours masculine, classiquep dore / encore féminine, classiqueq verts / ouverts masculine, classiquea méditent / infranchissables / sables féminine, classiqueb Darfour / carrefour masculine, classiquec d'Homère / chimère féminine, classiqued main / d'humain masculine, classiquee rêvées / arrivées féminine, classiquef déchaînés / étonnés masculine, classiqueg subites / cénobites féminine, classiqueh tressaillement / affreusement masculine, classiquei lianes / Jeannes féminine, classiquej monts / mammons masculine, classiquek gloires / mâchoires féminine, classiquel horreur / d'empereur masculine, classiquem étable / épouvantable féminine, classiquen sénateur / hauteur masculine, classiqueo Scaramouche / l'oiseau-mouche féminine, classiquep j'attends / Léviathans masculine, classiqueq mystère / terre féminine, classiquer voilà / cela masculine, classiques formes / énormes féminine, classiquet illimités / difformités masculine, classiqueu dictames / hippopotames féminine, classiquev éléphants / enfants masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

105 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources