L’art d’être grand-père, 1877· IV Le poëme du jardin des plantes
I. « Le comte de Buffon fut bonhomme, il créa »
Le comte de Buffon‖ fut bonhomme, il créaCe jardin imité‖ d'Évandre et de RhéaEt plein d'ours plus savants‖ que ceux de la Sorbonne,Afin que Jeanne y puisse‖ aller avec sa bonne ;Buffon avait prévu‖ Jeanne, et je lui sais gréDe s'être dit qu'un jour‖ Paris un peu tigré,Complétant ses bourgeois‖ par une variante,La bête, enchanterait‖ cette âme souriante ;Les enfants ont des yeux‖ si profonds, que parfoisIls cherchent vaguement‖ la vision des bois ;Et Buffon paternel,‖ c'est ainsi qu'il rachèteSa phrase sur laquelle‖ a traîné sa manchette,Pour les marmots, de qui‖ les anges sont jaloux,A fait ce paradis‖ suave, orné de loups.
J'approuve ce Buffon.‖ Les enfants, purs visages,Regardent l'invisible,‖ et songent, et les sagesTâchent toujours de plaire‖ à quelqu'un de rêveur.
L'été dans ce jardin‖ montre de la ferveur ;C'est un éden où juin‖ rayonne, où les fleurs luisent,Où l'ours bougonne, et Jeanne‖ et Georges m'y conduisent.C'est du vaste univers‖ un raccourci complet.Je vais dans ce jardin‖ parce que cela plaîtÀ Jeanne, et que je suis‖ contre elle sans défense.J'y vais étudier‖ deux gouffres, Dieu, l'enfance,Le tremblant nouveau-né,‖ le créateur flagrant,L'infiniment charmant‖ et l'infiniment grand,La même chose au fond ;‖ car c'est la même flammeQui sort de l'astre immense‖ et de la petite âme.
Je contemple, au milieu‖ des arbres de Buffon,Le bison trop bourru,‖ le babouin trop bouffon,Des bosses, des laideurs,‖ des formes peu choisies,Et j'apprends à passer‖ à Dieu ses fantaisies.Dieu, n'en déplaise au prêtre,‖ au bonze, au caloyer,Est capable de tout,‖ lui qui fait balayerLe bon goût, ce ruisseau,‖ par Nisard, ce concierge,Livre au singe excessif‖ la forêt, cette vierge,Et permet à Dupin‖ de ressembler aux chiens.(Pauvres chiens !) — Selon l'Inde‖ et les manichéens,Dieu doublé du démon‖ expliquerait l'énigme ;Le paradis ayant‖ l'enfer pour borborygme,La Providence un peu‖ servante d'Anankè,L'infini mal rempli‖ par l'univers manqué,Le mal faisant toujours‖ au bien quelque rature,Telle serait la loi‖ de l'aveugle nature ;De là les contresens‖ de la création.Dieu, certe, a des écarts‖ d'imagination ;Il ne sait pas garder‖ la mesure ; il abuseDe son esprit jusqu'à‖ faire l'oie et la buse ;Il ignore, auteur fauve‖ et sans frein ni cordeau,Ce point juste où Laharpe‖ arrête Colardeau ;Il se croit tout permis.‖ Malheur à qui l'imite !Il n'a pas de frontière,‖ il n'a pas de limite ;Et fait pousser l'ivraie‖ au beau milieu du blé,Sous prétexte qu'il est‖ l'immense et l'étoilé ;Il a d'affreux vautours‖ qui nous tombent des nues ;Il nous impose un tas‖ d'inventions cornues,Le bouc, l'auroch, l'isard‖ et le colimaçon ;Il blesse le bon sens,‖ il choque la raison ;Il nous raille ; il nous fait‖ avaler la couleuvre !Au moment où, contents,‖ examinant son œuvre,Rendant pleine justice‖ à tant de qualités,Nous admirons l'œil d'or‖ des tigres tachetés,Le cygne, l'antilope‖ à la prunelle bleue,La constellation‖ qu'un paon a dans sa queue,D'une cage insensée‖ il tire le verrou,Et voilà qu'il nous jette‖ au nez le kangourou !Dieu défait et refait,‖ ride, éborgne, essorille,Exagère le nègre,‖ hélas, jusqu'au gorille,Fait des taupes et fait‖ des lynx, se contredit,Mêle dans les halliers‖ l'histrion au bandit,Le mandrille au jaguar,‖ le perroquet à l'aigle,Lie à la parodie‖ insolente et sans règleL'épopée, et les laisse‖ errer toutes les deuxSous l'âpre clair-obscur‖ des branchages hideux ;Si bien qu'on ne sait plus‖ s'il faut trembler ou rire,Et qu'on croit voir rôder,‖ dans l'ombre que déchireTantôt le rayon d'or,‖ tantôt l'éclair d'acier,Un spectre qui parfois‖ avorte en grimacier.Moi, je n'exige pas‖ que Dieu toujours s'observe,Il faut bien tolérer‖ quelques excès de verveChez un si grand poète,‖ et ne point se fâcherSi celui qui nuance‖ une fleur de pêcherEt courbe l'arc-en-ciel‖ sur l'Océan qu'il dompte,Après un colibri‖ nous donne un mastodonte !C'est son humeur à lui‖ d'être de mauvais goût,D'ajouter l'hydre au gouffre‖ et le ver à l'égout,D'avoir en toute chose‖ une stature étrange,Et d'être un Rabelais‖ d'où sort un Michel-Ange.C’est Dieu ; moi je l’accepte.
Et quant aux nouveau-nés,De même. Les enfants‖ ne nous sont pas donnésPour avoir en naissant‖ les façons du grand monde ;Les petits en maillot,‖ chez qui la sève abonde,Poussent l'impolitesse‖ assez loin quelquefois ;J'en conviens. Et parmi‖ les cris, les pas, les voix,Les ours et leurs cornacs,‖ les marmots et leurs mères,Dans ces réalités‖ semblables aux chimères,Ébahi par le monstre‖ et le mioche, assourdiComme par la rumeur‖ d'une ruche à midi,Sentant qu'à force d'être‖ aïeul on est apôtre,Questionné par l'un,‖ escaladé par l'autre,Pardonnant aux bambins‖ le bruit, la fiente aux nids,Et le rugissement‖ aux bêtes, je finisPar ne plus être, au fond‖ du grand jardin sonore,Qu'un bonhomme attendri‖ par l'enfance et l'aurore,Aimant ce double feu,‖ s'y plaisant, s'y chauffant,Et pas moins indulgent‖ pour Dieu que pour l'enfant.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 53((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a créa / Rhéa masculine, classiqueb Sorbonne / bonne féminine, classiquec gré / tigré masculine, classiqued variante / souriante féminine, classiquee parfois / bois masculine, classiquef rachète / manchette féminine, classiqueg jaloux / loups masculine, classiquea visages / sages féminine, classiqueb rêveur / ferveur masculine, classiqueb luisent / conduisent féminine, classiquec complet / plaît masculine, classiqued défense / l'enfance féminine, classiquee flagrant / grand masculine, classiquef flamme / âme féminine, classiquea Buffon / bouffon masculine, classiqueb choisies / fantaisies féminine, classiquec caloyer / balayer masculine, classiqued concierge / vierge féminine, classiquee chiens / manichéens masculine, classiquef l'énigme / borborygme féminine, classiqueg d'Anankè / manqué masculine, classiqueh rature / nature féminine, équivalentei création / d'imagination masculine, classiquej abuse / buse féminine, classiquek cordeau / Colardeau masculine, classiquel l'imite / limite féminine, classiquem blé / l'étoilé masculine, classiquen nues / cornues féminine, classiqueo colimaçon / raison masculine, classiquep couleuvre / œuvre féminine, classiqueq qualités / tachetés masculine, classiquer bleue / queue féminine, classiques verrou / kangourou masculine, classiquet essorille / gorille féminine, classiqueu contredit / bandit masculine, classiquev l'aigle / règle féminine, classiquew deux / hideux masculine, classiquex rire / déchire féminine, classiquey d'acier / grimacier masculine, classiquez s'observe / verve féminine, classiquea fâcher / pêcher masculine, classiqueb dompte / mastodonte féminine, classiquec goût / l'égout masculine, classiqued étrange / Michel-Ange féminine, classiquea l’accepte / nés / donnés masculine, classiqueb monde / abonde féminine, classiquec quelquefois / voix masculine, classiqued mères / chimères féminine, classiquee assourdi / midi masculine, classiquef apôtre / l'autre féminine, classiqueg nids / finis masculine, classiqueh sonore / l'aurore féminine, classiquei chauffant / l'enfant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
107 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources