L’art d’être grand-père, 1877· XV Laus Puero
II. Le syllabus
Tout en mangeant d'un air‖ effaré vos oranges,Vous semblez aujourd'hui,‖ mes tremblants petits anges,Me redouter un peu ;Pourquoi ? c'est ma bonté‖ qu'il faut toujours attendre,Jeanne, et c'est le devoir‖ de l'aïeul d'être tendreEt du ciel d'être bleu.
N'ayez pas peur. C'est vrai,‖ j'ai l'air fâché, je gronde,Non contre vous. Hélas,‖ enfants, dans ce vil monde,Le prêtre hait et ment ;Et, voyez-vous, j'entends‖ jusqu'en nos verts asilesUn sombre brouhaha‖ de choses imbécilesQui passe en ce moment.
Les prêtres font de l'ombre.‖ Ah ! je veux m'y soustraire.La plaine resplendit ;‖ viens, Jeanne, avec ton frère,Viens, George, avec ta sœur ;Un rayon sort du lac,‖ l'aube est dans la chaumière ;Ce qui monte de tout‖ vers Dieu, c'est la lumière ;Et d'eux, c'est la noirceur.
J'aime une petitesse‖ et je déteste l'autre ;Je hais leur bégaiement‖ et j'adore le vôtre ;Enfants, quand vous parlez,Je me penche, écoutant‖ ce que dit l'âme pure,Et je crois entrevoir‖ une vague ouvertureDes grands cieux étoilés.
Car vous étiez hier,‖ ô doux parleurs étranges,Les interlocuteurs‖ des astres et des anges ;En vous rien n'est mauvais ;Vous m'apportez, à moi‖ sur qui gronde la nue,On ne sait quel rayon‖ de l'aurore inconnue ;Vous en venez, j'y vais.
Ce que vous dites sort‖ du firmament austère ;Quelque chose de plus‖ que l'homme et que la terreEst dans vos jeunes yeux ;Et votre voix où rien‖ n'insulte, où rien ne blâme,Où rien ne mord, s'ajoute‖ au vaste épithalameDes bois mystérieux.
Ce doux balbutiement‖ me plaît, je le préfère ;Car j'y sens l'idéal ;‖ j'ai l'air de ne rien faireDans les fauves forêts.Et pourtant Dieu sait bien‖ que tout le jour j'écouteL'eau tomber d'un plafond‖ de rochers goutte à goutteAu fond des antres frais.
Ce qu'on appelle mort‖ et ce qu'on nomme vieParle la même langue‖ à l'âme inassouvie ;En bas nous étouffons ;Mais rêver, c'est planer‖ dans les apothéoses,C'est comprendre ; et les nids‖ disent les mêmes chosesQue les tombeaux profonds.
Les prêtres vont criant :‖ Anathème ! anathème !Mais la nature dit‖ de toutes parts : Je t'aime !Venez, enfants ; le jourEst partout, et partout‖ on voit la joie éclore ;Et l'infini n'a pas‖ plus d'azur et d'auroreQue l'âme n'a d'amour.
J'ai fait la grosse voix‖ contre ces noirs pygmées ;Mais ne me craignez pas ;‖ les fleurs sont embaumées,Les bois sont triomphants ;Le printemps est la fête‖ immense, et nous en sommes ;Venez, j'ai quelquefois‖ fait peur aux petits hommes,Non aux petits enfants.
Versification
- Forme
- 10 sizains (sizains)
- Rimes
- 9(aabccb) 1(aabaab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (40 de 12, 20 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 10 sizains
- Mots à la rime
- a oranges / anges féminine, classiqueb peu / bleu masculine, classiquec attendre / tendre féminine, classiquea gronde / monde féminine, classiqueb ment / moment masculine, classiquec asiles / imbéciles féminine, classiquea soustraire / frère féminine, classiqueb sœur / noirceur masculine, classiquec chaumière / lumière féminine, classiquea l'autre / vôtre féminine, classiqueb parlez / étoilés masculine, classiquec pure / ouverture féminine, classiquea étranges / anges féminine, classiqueb mauvais / vais masculine, classiquec nue / inconnue féminine, classiquea austère / terre féminine, classiqueb yeux / mystérieux masculine, classiquec blâme / épithalame féminine, classiquea préfère / faire féminine, classiqueb forêts / frais masculine, classiquec j'écoute / goutte féminine, classiquea vie / inassouvie féminine, classiqueb étouffons / profonds masculine, classiquec apothéoses / choses féminine, classiquea anathème / t'aime féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquec éclore / d'aurore féminine, classiquea pygmées / embaumées féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classiquec sommes / hommes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources