L’art d’être grand-père, 1877· XV Laus Puero
I. Les enfants gâtés
En me voyant si peu‖ redoutable aux enfants,Et si rêveur devant‖ les marmots triomphants,Les hommes sérieux‖ froncent leurs sourcils mornes.Un grand-père échappé‖ passant toutes les bornes,C'est moi. Triste, infini‖ dans la paternité,Je ne suis rien qu'un bon‖ vieux sourire entêté.Ces chers petits ! Je suis‖ grand-père sans mesure ;Je suis l'ancêtre aimant‖ ces nains que l'aube azure,Et regardant parfois‖ la lune avec ennui,Et la voulant pour eux,‖ et même un peu pour lui ;Pas raisonnable enfin.‖ C'est terrible. Je règneMal, et je ne veux pas‖ que mon peuple me craigne ;Or, mon peuple, c'est Jeanne‖ et George ; et moi, barbon,Aïeul sans frein, ayant‖ cette rage, être bon,Je leur fais enjamber‖ toutes les lois, et j'osePousser aux attentats‖ leur république rose ;La popularité‖ malsaine me séduit ;Certe, on passe au vieillard,‖ qu'attend la froide nuit,Son amour pour la grâce‖ et le rire et l'aurore ;Mais des petits, qui n'ont‖ pas fait de crime encore,Je vous demande un peu‖ si le grand-père doitÊtre anarchique, au point‖ de leur montrer du doigt,Comme pouvant dans l'ombre‖ avoir des aventures,L'auguste armoire où sont‖ les pots de confitures !Oui, j'ai pour eux, parfois,‖ — ménagères, pleurez ! —Consommé le viol‖ de ces vases sacrés.Je suis affreux. Pour eux‖ je grimpe sur des chaises !Si je vois dans un coin‖ une assiette de fraisesRéservée au dessert‖ de nous autres, je dis :— Ô chers petits oiseaux‖ goulus du paradis,C'est à vous ! Voyez-vous,‖ en bas, sous la fenêtre,Ces enfants pauvres, l'un‖ vient à peine de naître,Ils ont faim. Faites-les‖ monter, et partagez. —
Jetons le masque. Eh bien !‖ je tiens pour préjugés,Oui, je tiens pour erreurs‖ stupides les maximesQui veulent interdire‖ aux grands aigles les cimes,L'amour aux seins d'albâtre‖ et la joie aux enfants.Je nous trouve ennuyeux,‖ assommants, étouffants.Je ris quand nous enflons‖ notre colère d'hommePour empêcher l'enfant‖ de cueillir une pomme,Et quand nous permettons‖ un faux serment aux rois.Défends moins tes pommiers‖ et défends mieux tes droits,Paysan. Quand l'opprobre‖ est une mer qui monte,Quand je vois le bourgeois‖ voter oui pour sa honte ;Quand Scapin est évêque‖ et Basile banquier ;Quand, ainsi qu'on remue‖ un pion sur l'échiquier,Un aventurier pose‖ un forfait sur la France,Et le joue, impassible‖ et sombre, avec la chanceD'être forçat s'il perd‖ et s'il gagne empereur ;Quand on le laisse faire,‖ et qu'on voit sans fureurRégner la trahison‖ abrutie en orgie,Alors dans les berceaux‖ moi je me réfugie,Je m'enfuis dans la douce‖ aurore, et j'aime mieuxCet essaim d'innocents,‖ petits démons joyeuxFaisant tout ce qui peut‖ leur passer par la tête,Que la foule acceptant‖ le crime en pleine fêteEt tout ce bas-empire‖ infâme dans Paris ;Et les enfants gâtés‖ que les pères pourris.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 29((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a enfants / triomphants masculine, classiqueb mornes / bornes féminine, classiquec paternité / entêté masculine, classiqued mesure / azure féminine, classiquee ennui / lui masculine, classiquef règne / craigne féminine, classiqueg barbon / bon masculine, classiqueh j'ose / rose féminine, classiquei séduit / nuit masculine, classiquej l'aurore / encore féminine, classiquek doit / doigt masculine, classiquel aventures / confitures féminine, classiquem pleurez / sacrés masculine, classiquen chaises / fraises féminine, classiqueo dis / paradis masculine, classiquep fenêtre / naître féminine, classiqueq partagez / préjugés masculine, classiqueb maximes / cimes féminine, classiquec enfants / étouffants masculine, classiqued d'homme / pomme féminine, classiquee rois / droits masculine, classiquef monte / honte féminine, classiqueg banquier / l'échiquier masculine, classiqueh France / chance féminine, classiquei empereur / fureur masculine, classiquej orgie / réfugie féminine, classiquek mieux / joyeux masculine, classiquel tête / fête féminine, classiquem Paris / pourris masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources