La fin de satan, 1886
La bastille
Huit tours. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .La tour est âpre et noire,‖ et, du haut jusqu'en bas,Elle est un instrument‖ de supplice ; un étageFait agoniser moins‖ ou souffrir davantage ;Changer de cabanon,‖ c'est changer de tourment ;Le captif, dans la cave,‖ expire lentement ;Sous le toit, dans un trou‖ qu'on nomme la calotte,Il étouffe en juillet,‖ en décembre il grelotte ;Sous plus ou moins d'horreur‖ l'homme se sent plierÀ mesure qu'il monte‖ ou descends l'escalier ;Nulle part le repos,‖ l'air frais, la clarté pure.Chaque chambre a la forme‖ utile à la torture ;Ici l'on gèle ; ici‖ l'on brûle ; ici l'on meurt.
. . . . . . . . . . . . . . . . Dans ce lieu morne,La minute est bourreau,‖ l'heure est épouvantail.Une horloge apparaît.‖ Au-dessus du portail.Autour du cadran triste,‖ une chaîne est sculptée,Cercle affreux, chaîne énorme‖ à lier Prométhée ;Elle entoure le temps,‖ et, monstrueuse à voir,Saisit par ses deux bouts,‖ au bas du fronton noir,Une statue étrange‖ et morne, prisonnièreQui grince et fait effort‖ pour sortir de la pierre ;La statue a deux fronts,‖ l'un jeune et l'autre vieux ;Sur le cadran, rouillé‖ par l'hiver pluvieux,L'aiguille, résumant‖ dans une heure une vie,Par la chaîne toujours‖ à tous ses pas suivie,Part du jeune homme et vient‖ aboutir au vieillard.Lugubre, elle paraît‖ marcher sous un brouillard ;On croit voir l'affreux doigt‖ de la bastille sombreMontrant ce qu'elle fait‖ du prisonnier dans l'ombre,Et disant ‒ C'est ici‖ que les pas sont tremblants,Et que les cheveux noirs‖ deviennent cheveux blancs.
Effroyable prison‖ qui n'a point de mémoire !La geôle, au dehors noire‖ est aveugle au dedans ;Elle prend ! sans les voir,‖ des hommes dans ses dentsEt, sans s'informer d'eux,‖ les mâche et les dévore.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .En entrant dans ces murs‖ terribles, où, pour eux,Les heures maintenant,‖ hélas, seront si lentes,Les captifs sont inscrits‖ sur des feuilles volantes ;Pas de livre d'écrou.‖ Tout est fait de façonQue rien ne laisse trace‖ en cette âpre prison,Et que le nom s'y perde‖ en même temps que l'homme.Quel est ce prisonnier,‖ et comment on le nomme,Après dix ou vingt ans,‖ personne ne le sait ;Pas même lui. La dalle‖ ignore ce que c'est,Le carcan le saisit‖ au cou sans le connaître,Et le ver, qui déjà‖ goûte à sa chair peut-être,Ne peut dire son nom‖ à la taupe qui fuit.Hier, aujourd'hui, demain,‖ ne font qu'un. Plus un bruit.L'homme, qui maintenant‖ va mourir goutte à goutte,Une fois qu'il a mit‖ le pied sous cette voûte,Sent au-dessus de lui‖ son propre effacement.Sa vie est à jamais‖ mêlée a ce ciment.Le fil qui nous rattache‖ au monde dont nous sommes,Et lie à travers l'ombre‖ un homme aux autres hommes,Se brise ici. Sans air,‖ sans jour, sans point d'appui,L'homme le sent flotter‖ rompu derrière lui.Un vivant n'est plus là‖ qu'un rêve dans un gouffre.Entrer là, c'est entrer‖ dans de l'oubli. L'on souffre,On rampe, on saigne, on râle,‖ on crie ; on ne sait pas.Le captif va, vient, tremble ;‖ il fait de vagues pas,Sent à son pied sa chaîne‖ et s'arrête farouche,Boit à sa cruche, mord‖ à son pain noir, se couche,Se lève, se rendort,‖ tressaille, et, réveillé,Dit : Où suis-je ? que suis-je ?‖ et tâte un mur mouillé.Il ne sait plus qu'il souffre,‖ il ne sent plus qu'il pleure ;Il semble à ce damné‖ qu'il s'enfonce à chaque heurePlus bas dans la prison,‖ et que, dans lui vivant,La prison chaque jour‖ pénètre plus avant ;La Bastille le tient ;‖ hagard, il s'incorporeA cet épouvantable‖ et hideux madrépore ;Morne, il constate, au froid‖ toujours croissant du fer,La transformation‖ de son bagne en enfer ;Il croit que l'heure est morte‖ au-dessus de sa tête,Et que l'éternité‖ dans son cachot s'arrête.Est-ce que son œil voit ?‖ est-ce que son cœur bat ?Il s'accoude des mois‖ entiers sur son grabat,Écoutant dans un coin‖ filer quelque araignée.Son âme se détache‖ et lui semble éloignée ;Il croit heurter sa bière‖ en touchant à son lit ;L'évanouissement‖ par degrés le remplit ;Il ne peut plus fixer‖ un temps, compter un nombre ;La pierre devient nuit,‖ lui-même il devient ombre,Et sent croître, à travers‖ la stupeur de l'ennui,Autour de lui la tombe‖ et le fantôme en lui.
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 39((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a étage / davantage féminine, classiqueb tourment / lentement masculine, classiquec calotte / grelotte féminine, classiqued plier / l'escalier masculine, classiquee pure / torture féminine, classiquea épouvantail / portail masculine, classiqueb sculptée / Prométhée féminine, classiquec voir / noir masculine, classiqued prisonnière / pierre féminine, classiquee vieux / pluvieux masculine, classiquef vie / suivie féminine, classiqueg vieillard / brouillard masculine, classiqueh sombre / l'ombre féminine, classiquei tremblants / blancs masculine, classiquea dedans / dents masculine, classiqueb lentes / volantes féminine, classiquec façon / prison masculine, classiqued l'homme / nomme féminine, classiquee sait / c'est masculine, classiquef connaître / peut-être féminine, classiqueg fuit / bruit masculine, classiqueh goutte / voûte féminine, classiquei effacement / ciment masculine, classiquej sommes / hommes féminine, classiquek d'appui / lui masculine, classiquel gouffre / souffre féminine, classiquem pas masculine, classiquen farouche / couche féminine, classiqueo réveillé / mouillé masculine, classiquep pleure / heure féminine, classiqueq vivant / avant masculine, classiquer s'incorpore / madrépore féminine, classiques fer / enfer masculine, classiquet tête / s'arrête féminine, classiqueu bat / grabat masculine, classiquev araignée / éloignée féminine, classiquew lit / remplit masculine, classiquex nombre / ombre féminine, classiquey l'ennui / lui masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources