La légende des siècles, 1877· XIII Clarté d’âmes
Clarté d’âmes
Sait-on si ce n'est pas‖ de la clarté qui sortDu cerveau des songeurs‖ sacrés, creusant le sort,La vie et l'inconnu,‖ travailleurs de l'abîme ?Voici ce que j'ai vu‖ dans une nuit sublime
Cette nuit-là pas une‖ étoile ne brillait ;C'était au mois d'Églad‖ que nous nommons juillet ;Et sous l'azur noir, face‖ immense du mystère,Dans tous les lieux déserts‖ qui sont sur cette terre,Forêts, plages, ravins,‖ caps où rien ne fleuritLes solitaires, ceux‖ qui vivent par l'esprit,Sondant l'éternité,‖ l'âme, le temps, le nombre,Effarés et sereins,‖ étaient épars dans l'ombre ;L'un en Europe ; l'autre‖ en Inde, où, dans les boisCachant ses jeunes faons,‖ la gazelle aux aboisAttend pour s'endormir‖ que le lion s'endorme ;Un autre dans l'horreur‖ de l'Afrique difforme.Tous ces hommes avaient‖ l'idéal pour objet ;Et chacun d'eux était‖ dans son antre et songeait.Ces prophètes étaient‖ frères sans se connaîtrePas un d'eux ne savait,‖ isolé dans son êtreEt sa pensée ainsi‖ qu'un roi dans son état,Que quelqu'un de semblable‖ à lui-même existât ;Ils veillaient, et chacun‖ se croyait seul au monde ;Aucun lien entre eux‖ que l'énigme profondeEt la recherche obscure‖ et terrible de Dieu.Ils pensaient ; l'infini‖ sans borne et sans milieuPesait sur eux ; pas un‖ qui de la solitudeN'eût la mystérieuse‖ et sinistre attitude ;Pourtant ils étaient doux,‖ ces hommes effrayants.
Sphar était attentif‖ aux nuages fuyants ;Stélus laissait, du fond‖ des mers, du bord des grèves,Du haut des cieux, venir‖ à lui les vastes rêves ;Pythagore disait :‖ Dieu ! fais ce que tu dois !Thur regardait l'abîme‖ et comptait sur ses doigts ;Sadoch rêvait l'éden,‖ ayant pour lit des pierres ;Zès, qui n'ouvrait jamais‖ qu'à demi les paupières,Contemplait cette chose‖ implacable, la nuit ;Sadoch guettait l'autre être‖ insondable, le bruit ;Sostrate étudiait,‖ dans l'eau qu'un souffle mène,Dans la fumée et l'air,‖ la destinée humaine ;Lycurgue, formidable‖ et pâle, méditait ;Eschyle était semblable‖ au rocher qui se tait,Et tournait vers l'Etna‖ fumant son grand front chauve ;Isaïe, habitant‖ d'un sépulcre, esprit fauve,Adressait la parole‖ à ceux qui ne sont plus ;Comme Isaïe, un sage,‖ un fou, Phégorbélus,Parlait dans la nuée‖ aux faces invisibles,Et disait, feuilletant‖ on ne sait quelles bibles :— Je parle, et ne sais pas‖ si je suis écouté ;Les spectres plus nombreux‖ que les mouches d'étéM'entourent, et sur moi‖ se précipite et tombeLa légion de ceux‖ qui rêvent dans la tombe ;On me hait dans le monde‖ étrange de la mort ;Je sens parfois, la nuit,‖ un rêve qui me mord,Et les êtres de l'ombre,‖ essaim, foule inconnue,M'attaquent quand je dors ;‖ pourtant je continue,Et je cherche à savoir‖ le grand secret cachéQu'Ève devina presque‖ et qu'entrevit Psyché. —Orobanchus, gardien‖ de l'autel des Trois Grâces,Maudissait vaguement‖ les casques, les cuirassesEt les glaives, semeurs‖ tragiques du trépas,Et, sombre, murmurait :‖ — Mortels, n'oubliez pasQu'Aglaé dans sa main‖ tient un bouton de rose. —Chacun recommandait‖ à l'ombre quelque choseDe faible, le haillon,‖ le chaume, le grabat ;Phtès, les damnés sur qui‖ trop de haine s'abat,Hermanès, l'humble toit‖ du lépreux sans défense,Gyr le droit, et Lysis‖ la vénérable enfance.Tous voulaient secourir‖ l'homme, et le protégerContre ce monstre obscur,‖ l'innombrable danger ;Tous calculent le mal‖ à fuir, le bien à faire.La terre est sous les yeux‖ du destin ; cette sphèreSemble être par quelqu'un‖ confiée aux penseurs.
La nuit était immense,‖ et dans ses épaisseursTout sommeillait, les bois,‖ les monts, les mers, les sables ;Eux, ils ne dormaient point,‖ étant les responsables.Les heures s'écoulaient,‖ la nuit passait ; mais rien,Ni la faim, ni la soif,‖ ni le vent syrienQui va des mers d'Adram‖ jusqu'au Tibre de Rome,Ne troublait ces esprits,‖ souffrant des maux de l'homme ;Ils avaient la révolte‖ en eux, l'altier frissonQue donne, à qui se sent‖ des ailes, la prison ;Chacun tâchait de rompre‖ un anneau de la chaîne ;Plus d'imposture ! plus‖ de guerre ! plus de haine !Il sortait de chacun‖ de ces séditieuxUne sommation‖ qui s'en allait aux cieux.La vérité faisait,‖ claire, auguste, insensée,De chacun de ces fronts‖ jaillir une pensée,La justice, la paix,‖ l'enfer amnistié.Ces cerveaux lumineux‖ dégageaient la pitié,La bonté, le pardon‖ aux vivants éphémères,L'espérance, la joie‖ et l'amour, des chimères,Des rêves comme en font‖ les astres, s'ils en font ;Cela se répandait‖ sous le zénith profond ;Tous ces hommes étaient‖ plongés dans les ténèbres ;Seuls et noirs, combinant‖ les rythmes, les algèbres,Le chiffre avec le chant,‖ le passé, le présent,Ajoutant quelque chose‖ à l'homme, agrandissantLa prunelle, l'esprit,‖ la parole, l'ouïe,Ils songeaient ; et l'aurore‖ apparut, éblouie.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 50((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a sort masculine, classiqueb l'abîme / sublime féminine, classiquea brillait / juillet masculine, classiqueb mystère / terre féminine, classiquec fleurit / l'esprit masculine, classiqued nombre / l'ombre féminine, classiquee bois / abois masculine, classiquef s'endorme / difforme féminine, classiqueg objet / songeait masculine, classiqueh connaître / être féminine, classiquei état / existât masculine, classiquej monde / profonde féminine, classiquek Dieu / milieu masculine, classiquel solitude / attitude féminine, classiquem effrayants / fuyants masculine, classiqueb grèves / rêves féminine, classiquec dois / doigts masculine, classiqued pierres / paupières féminine, classiquee nuit / bruit masculine, classiquef mène / humaine féminine, classiqueg méditait / tait masculine, classiqueh chauve / fauve féminine, classiquei plus / Phégorbélus masculine, classiquej invisibles / bibles féminine, classiquek écouté / d'été masculine, classiquel tombe féminine, classiquem mort / mord masculine, classiquen inconnue / continue féminine, classiqueo caché / Psyché masculine, classiquep Grâces / cuirasses féminine, classiqueq trépas / pas masculine, classiquer rose / chose féminine, classiques grabat / s'abat masculine, classiquet défense / enfance féminine, classiqueu protéger / danger masculine, classiquev faire / sphère féminine, classiquew penseurs / épaisseurs masculine, classiqueb sables / responsables féminine, classiquec rien / syrien masculine, classiqued Rome / l'homme féminine, classiquee frisson / prison masculine, classiquef chaîne / haine féminine, classiqueg séditieux / cieux masculine, classiqueh insensée / pensée féminine, classiquei amnistié / pitié masculine, classiquej éphémères / chimères féminine, classiquek font / profond masculine, classiquel ténèbres / algèbres féminine, classiquem présent / agrandissant masculine, classiquen l'ouïe / éblouie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources