La légende des siècles, 1877· XXI Le temps présent
Jean Chouan
Les blancs fuyaient, les bleus‖ mitraillaient la clairière.
Un coteau dominait‖ cette plaine, et, derrièreLe monticule nu,‖ sans arbre et sans gazon,Les farouches forêts‖ emplissaient l'horizon.
En arrière du tertre,‖ abri sûr, rempart sombre,Les blancs se ralliaient,‖ comptant leur petit nombre,Et Jean Chouan parut,‖ ses longs cheveux au vent.— Ah ! personne n'est mort,‖ car le chef est vivant !Dirent-ils. Jean Chouan‖ écoutait la mitraille.— Nous manque-t-il quelqu'un ?‖ — Non. — Alors qu'on s'en aille !Fuyez tous ! — Les enfants,‖ les femmes aux aboisL'entouraient, effarés.‖ — Fils, rentrons dans les bois !Dispersons-nous ! — Et tous,‖ comme des hirondellesS'évadant dans l'orage‖ immense à tire-d'ailes,Fuirent vers le hallier‖ noyé dans la vapeur ;Ils couraient ; les vaillants‖ courent quand ils ont peur ;C'est un noir désarroi‖ qu'une fuite où se mêleAu vieillard chancelant‖ l'enfant à la mamelle ;On craint d'être tué,‖ d'être fait prisonnier !Et Jean Chouan marchait‖ à pas lents, le dernier,Se retournant parfois‖ et faisant sa prière.
Tout à coup on entend‖ un cri dans la clairière,Une femme parmi‖ les balles apparaît.Toute la bande était‖ déjà dans la forêt,Jean Chouan restait seul ;‖ il s'arrête, il regarde ;C'est une femme grosse,‖ elle s'enfuit, hagardeEt pâle, déchirant‖ ses pieds nus aux buissons ;Elle est seule ; elle crie :‖ A moi, les bons garçons !Jean Chouan rêveur dit :‖ C'est Jeanne-Madeleine.Elle est le point de mire‖ au milieu de la plaine ;La mitraille sur elle‖ avec rage s'abat.Il eût fallu que Dieu‖ lui-même se courbâtEt la prît par la main‖ et la mît sous son aile,Tant la mort formidable‖ abondait autour d'elle ;Elle était perdue. — Ah !‖ criait-elle, au secours !Mais les bois sont tremblants‖ et les fuyards sont sourds.Et les balles pleuvaient‖ sur la pauvre brigande.
Alors sur le coteau‖ qui dominait la landeJean Chouan bondit ; fier,‖ tranquille, altier, viril,Debout : — C'est moi qui suis‖ Jean Chouan ! cria-t-il.Les bleus dirent : — C'est lui,‖ le chef ! et cette tête,Prenant toute la foudre‖ et toute la tempête,Fit changer à la mort‖ de cible. — Sauve-toi !Cria-t-il, sauve-toi,‖ ma sœur ! — Folle d'effroi,Jeanne hâta le pas‖ vers la forêt profonde.Comme un pin sur la neige‖ ou comme un mât sur l'onde,Jean Chouan, qui semblait‖ par la mort ébloui,Se dressait, et les bleus‖ ne voyaient plus que lui.— Je resterai le temps‖ qu'il faudra. Va, ma fille !Va, tu seras encor‖ joyeuse en ta famille,Et tu mettras encor‖ des fleurs à ton corset !Criait-il. — C'était lui‖ maintenant que visaitL'ardente fusillade,‖ et sur sa haute taille,Qui semblait presque prête‖ à gagner la bataille,Les balles s'acharnaient,‖ et son puissant dédainSouriait ; il levait‖ son sabre nu… — SoudainPar une balle, ainsi‖ l'ours est frappé dans l'antre,Il se sentit trouer‖ de part en part le ventre ;Il resta droit et dit :‖ — Soit. Ave Maria !Puis, chancelant, tourné‖ vers le bois, il cria :— Mes amis ! mes amis !‖ Jeanne est-elle arrivée ?Des voix dans la forêt‖ répondirent : — Sauvée !Jean Chouan murmura :‖ C'est bien ! et tomba mort.
Paysans ! paysans !‖ hélas ! vous aviez tort,Mais votre souvenir‖ n'amoindrit pas la France ;Vous fûtes grands dans l'âpre‖ et sinistre ignorance ;Vous que vos rois, vos loups,‖ vos prêtres, vos halliersFaisaient bandits, souvent‖ vous fûtes chevaliers ;A travers l'affreux joug‖ et sous l'erreur infâmeVous avez eu l'éclair‖ mystérieux de l'âme ;Des rayons jaillissaient‖ de votre aveuglement ;Salut ! Moi le banni,‖ je suis pour vous clément ;L'exil n'est pas sévère‖ aux pauvres toits de chaumes ;Nous sommes des proscrits,‖ vous êtes des fantômes ;Frères, nous avons tous‖ combattu ; nous voulionsL'avenir ; vous vouliez‖ le passé, noirs lions ;L'effort que nous faisions‖ pour gravir sur la cime,Hélas ! vous l'avez fait‖ pour rentrer dans l'abîme ;Nous avons tous lutté,‖ diversement martyrs,Tous sans ambitions‖ et tous sans repentirs,Nous pour fermer l'enfer,‖ vous pour, rouvrir la tombe ;Mais sur vos tristes fronts‖ la blancheur d'en haut tombe,La pitié fraternelle‖ et sublime conduitLes fils de la clarté‖ vers les fils de la nuit,Et je pleure en chantant‖ cet hymne tendre et sombre,Moi, soldat de l'aurore,‖ à toi, héros de l'ombre.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 43((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a clairière / derrière féminine, classiqueb gazon / l'horizon masculine, classiquea sombre / nombre féminine, classiqueb vent / vivant masculine, classiquec mitraille / aille féminine, classiqued abois / bois masculine, classiquee hirondelles / tire-d'ailes féminine, classiquef vapeur / peur masculine, classiqueg mêle / mamelle féminine, classiqueh prisonnier / dernier masculine, classiquei prière / clairière féminine, classiqueb apparaît / forêt masculine, classiquec regarde / hagarde féminine, classiqued buissons / garçons masculine, classiquee Jeanne-Madeleine / plaine féminine, classiquef s'abat / courbât masculine, classiqueg aile / d'elle féminine, classiqueh secours / sourds masculine, classiquei brigande / lande féminine, classiqueb viril / cria-t-il masculine, classiquec tête / tempête féminine, classiqued Sauve-toi / d'effroi masculine, classiquee profonde / l'onde féminine, classiquef ébloui / lui masculine, classiqueg fille / famille féminine, classiqueh corset / visait masculine, classiquei taille / bataille féminine, classiquej dédain / Soudain masculine, classiquek l'antre / ventre féminine, classiquel Maria / cria masculine, classiquem arrivée / Sauvée féminine, classiquen mort / tort masculine, classiqueb France / ignorance féminine, classiquec halliers / chevaliers masculine, classiqued infâme / l'âme féminine, classiquee aveuglement / clément masculine, classiquef chaumes / fantômes féminine, classiqueg voulions / lions masculine, classiqueh cime / l'abîme féminine, classiquei martyrs / repentirs masculine, classiquej tombe féminine, classiquek conduit / nuit masculine, classiquel sombre / l'ombre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources