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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1877· XXII L’élégie des fléaux

L’Élégie des fléaux

Victor Hugo· alexandrins, 407 vers

LE POËTE

Tu ne l'as pourtant pas‖ mérité, ma patrie !

LE CHŒUR

Oh ! quel acharnement‖ sur la grande meurtrie !La bataille a passé,‖ chaos sombre et tonnant ;Voici la vision‖ des vagues maintenant.Une meute de flots‖ terribles, des montagnesD'eau farouche, l'horreur‖ dans les pâles campagnes,Et l'apparition‖ des torrents forcenés !L'auguste France, en proie‖ aux chocs désordonnés,Semble un titan ayant‖ de l'eau jusqu'aux épaules ;Et l'on voit une fuite‖ immense vers les pôlesDe la pluie et de l'ombre‖ et des brouillards mouvants,Sous la cavalerie‖ effroyable des vents ;La mort accourt avec‖ la rumeur d'une foule ;Tout un peuple, sous qui‖ l'effondrement s'écroule,Crie et se tord les bras,‖ prêt à couler à fond ;Comme un flocon de neige‖ un toit s'efface et fond ;Une rivière, hier‖ dans les prés endormie,Gronde, et subitement‖ devient une ennemie ;Le fleuve brusque et noir‖ surprend l'homme inquiet,Et trahit les hameaux‖ auxquels il souriait ;Tout tombe, égalité‖ des chaumes et des marbres ;Les mourants sont par l'eau‖ tordus autour des arbres ;Rien n'échappe, et la nuit‖ monte. Profonds sanglots !

LE POËTE

Quoi ! deux invasions !‖ Après les rois, les flots !

LE CHŒUR

Deux inondations !‖ L'onde après les vandales !Ce n'était pas assez‖ d'avoir eu les sandalesD'on ne sait quel césar‖ tudesque sur nos fronts ;Ce n'était pas assez‖ d'avoir, sous les affronts,Vu nos drapeaux hagards‖ frissonner dans nos villes ;Ce n'était pas assez,‖ lorsque les hordes vilesMarchaient sur nous, souillant‖ ce que nous adorons,De nous être bouché‖ l'oreille à leurs clairons ;Le deuil succède au deuil,‖ le ravage au ravage ;L'onde fatale arrive‖ après le roi sauvage ;Et voilà de nouveau‖ sous un noir tourbillonL'écrasement des blés,‖ du verger, du sillon !O désastres ! ô chute !‖ où sera le refugeSi l'eau fait un tel gouffre‖ et l'homme un tel déluge ?Jadis le sort frappa‖ Rome et s'interrompit,La laissant respirer ;‖ mais pour nous nul répit.

LE POËTE

Deux supplices. Le nord,‖ le sud. L'un après l'autre.

LE CHŒUR

Hier nous avions sur nous‖ la bête qui se vautreCyniquement, au gré‖ des rois épanouis,La guerre, et des troupeaux‖ de canons inouïsNous jetant l’aboiement de l’abîme ; la FranceSubissait, sous un ciel‖ d'où fuyait l'espérance,Le bombardement lâche‖ et tortueux, crachantL'éclair, et foudroyant‖ le toit, le mur, le champ,La forêt, la cité,‖ l'homme, l'enfant, la femme ;L'eau sombre aujourd'hui vient‖ au secours de la flamme ;Elle vient achever‖ ce fier pays blessé ;Les fléaux avaient hâte,‖ ils ont recommencé ;Après l'embrasement,‖ le torrent nous accable ;A présent ce n'est plus‖ sous l'obus implacable,C'est dans les flots qu'on voit‖ les villes succomber.Dures heures de nuit‖ que le temps fait tomberGoutte à goutte sur nous‖ de sa morne clepsydre !Hier c'était le dragon,‖ et maintenant c'est l'hydre.

LE POËTE

Est-ce fini ? Pensif,‖ je dis au gouffre : Après ?

LE CHŒUR

O France ! mourras-tu ?‖ Non. Car, si tu mourais,Le mal vivrait, l'effroi‖ vivrait ; cette fenêtre,L'aube, se fermerait ;‖ on verrait la mort naître.L'immense mort de tout.‖ France, l'extinctionDe Ninive, de Tyr,‖ d'Athènes, de Sion,Rome oubliant son nom,‖ Thèbes perdant sa forme,Ne seraient rien auprès‖ de ton éclipse énorme.Le passé monstrueux‖ se dresserait debout.Ce cadavre crierait :‖ — J'existe. Éteignez tout.Plus de flambeaux. Vivez,‖ spectres. La France est morte ! —Alors, ô cieux profonds !‖ l'ombre ouvrirait sa porte ;On verrait revenir‖ toute l'antique horreur,Les larves, l'ancien pape‖ et l'ancien empereur,Tous les forfaits sacrés,‖ toutes les basses gloires,Les sanglants constructeurs‖ des religions noires,Arbuez, l'âme terrible‖ où se réfugiaL'affreux dogme sorti‖ de l'antre à Borgia,Bossuet bénissant‖ Montrevel, les bastillesFaisant comme des dents‖ grincer leurs sombres grilles ;Ces masques, Loyola,‖ de Maistre, dont l'œil luit,Tomberaient, laissant voir‖ ce visage, la nuit ;Alors reparaîtraient‖ Cisneros, Farinace,Louvois, Maupeou, la vieille‖ autorité tenaceSous qui rampe la foule‖ aux confuses rumeursEt ces lugubres lois,‖ et ces lugubres mœursQui livrent aux bûchers‖ l'Italie et l'Espagne,Jettent au cabanon‖ Colomb, mettent au bagneDes peuples tout entiers,‖ juifs ou bohémiens,Et qui font Louis quinze‖ assassin de Damiens.

LE POËTE

On reverrait ce Styx,‖ le passé ! mornes rives !

LE CHŒUR

Non, France. L’univers a besoin que tu vives.Tu vivras. L'avenir‖ mourrait sous ton linceul.

LE POËTE

France, France, sans toi‖ le monde serait seul.

LE CHŒUR

Tu vivras.Cependant il ne faut pas qu’on dorme,On sent derrière soi‖ rôder la mort difforme,On dirait qu'ennuyé‖ d'attendre les vivants,Le naufrage hideux,‖ blême et battu des vents,Sort de la mer et vient‖ chercher l'homme sur terre.Une lave nouvelle‖ ouvre un nouveau cratère.

LE POËTE

La France est prise en traître‖ une seconde fois.

LE CHŒUR

L'eau perfide s'ajoute‖ au guet-apens des rois.D'où vient cette colère‖ odieuse des fleuves ?L'eau devient un suaire‖ et tout meurt. Que de veuves !Que d'orphelins ! Massacre‖ inepte d'innocents !L'horreur, du sombre amas‖ des nuages pesants,Pleut, comme si le ciel‖ devenait haïssable ;La rose est sous la fange‖ et l'épi sous le sable.Le miasme impur flotte‖ où flottait le parfum.Cadavres qui passez,‖ accusez-vous quelqu'un ?O berceaux à vau-l'eau,‖ que criez-vous dans l'ombre ?Est-ce qu'il se pourrait‖ que les forces sans nombreDont le balancement‖ remplit l'immensité,Eussent on ne sait quelle‖ étrange volonté ?Est-ce que quelque part‖ la nature est maudite ?Est-ce qu'un tel malheur,‖ ciel noir, se prémédite ?D'un astre qu'on ignore‖ est-ce donc le lever ?Et les hommes tremblants‖ se sont mis à rêver.Les écumes au sud,‖ dans le nord les fumées !Tout broyé, fleurs et fruits,‖ moissons, peuples, armées,Sous les chars de la nuit‖ dont l'éclair est l'essieu !Ruine et mort. Qui donc fait tout cela ?

LE PRÊTRE

C’est Dieu.

LE POËTE

Prêtre, que dis-tu là ?‖ Dieu serait le coupable !

LE CHŒUR

Quoi ! de tant de forfaits‖ ce Dieu serait capable ?Quoi ! Dieu viendrait marcher‖ sur nous comme un géant ?

LE POËTE

Quoi ! prêtres ! ce chaos,‖ ce hasard, ce néantPromenant son niveau‖ sur la foule innocente,Ces désastres faisant‖ ensemble leur descente,Ce serait l'action‖ de ce maître hagard ?Quoi ! cet aveuglement,‖ ce serait son regard ?Quoi ! la Fatalité‖ serait la Providence ?Quoi ! dans cette noirceur‖ c'est Dieu qui se condense ?C'est là votre façon‖ d'adorer ? Taisez-vous !Cela fait frissonner,‖ le blasphème à genoux !Horreur ! jusqu'à l'affront‖ pousser l'idolâtrie !Hélas ! nous le savons,‖ qu'en la fauve SyrieOn aille réveiller‖ Baal, qu'on aille au NilFouiller les dieux d'Égypte‖ au fond de leur chenil,Du Moloch de granit‖ au Jupiter de bronzeQu'on rôde, interrogeant‖ le flamine et le bonze,Ceux de Dodone, ceux‖ de Tyr, ceux de Membré,Hélas ! on trouvera‖ Dieu toujours adoré,Et l'on constatera‖ toujours, dans tous les cultes,Le même amour prouvé‖ par les mêmes insultes !Synagogue ou wigwam,‖ syringe ou parthénon,Pas un temple ne sait‖ nommer Dieu par son nom ;Leur ignorance à voir‖ l'invisible s'obstine.O triste erreur ! Védas,‖ croix grecque, croix latine,Koran, talmud, tous font par Dieu même, a Deo,Commettre ce forfait‖ qu'on appelle un fléau !Ah ! qui que vous soyez,‖ vous qui, dans la mosquée,Accouplant à l'erreur‖ la vérité masquée,Offrant tantôt de l'ombre‖ et tantôt des rayons,Vendez ce Dieu, sachez‖ ceci, nous y croyons !Et nous ne voulons pas‖ qu'on l'outrage ! O misère !Quoi ! lui le paternel,‖ quoi ! lui le nécessaire,Il serait sans raison,‖ sans loi, sans cœur, sans yeux !Il tomberait du ciel,‖ stupide et furieux,Comme un caillou roulant‖ d'un mont, comme une pierre !Et quand l'homme dirait‖ en le voyant à terreQuel est ce projectile‖ imbécile au milieuDe ce ravage atroce ?‖ il reconnaîtrait Dieu !

LE PRÊTRE

Courbez vos fronts. C'est juste‖ et même salutaire ;Il faut bien que le ciel‖ punisse enfin la terre.Le châtiment descend‖ des éternels sommets.

LE POËTE

Châtier ! punir ! Quoi ?‖ nos crimes ? Soit. J'admetsQu'il se fait ici-bas‖ bien des actions viles ;Il est des fronts souillés ;‖ il est des cœurs serviles ;L'homme est souvent hideux.‖ Soit. Eh bien, supposonsL'impossible, entassons‖ l'Ossa des trahisonsSur l'abject Pélion‖ des lâchetés ; qu'on rêve,Comme à perte de vue‖ un flot sur une grève,Toute la faute et tout‖ le crime, et le frissonDe la honte emplissant‖ le livide horizon ;Oui, supposons l'absurde,‖ imposture ou démence,Le culte de l'agneau‖ produisant l'inclémence,Un pontife quelconque,‖ indou, juif ou romain,Essayant d'arrêter‖ Dieu dans l'esprit humain,Et ne comprenant rien‖ au foudroyant mystèreQui fait surgir, après‖ Torquemada, Voltaire ;Imaginons, quoi ? Tout !‖ Qu'on en vienne à bâtirDans ce Paris qui fut‖ soldat, qui fut martyr,Devant le Panthéon‖ sublime, une pagode ;Qu'on mette Messaline‖ et Tartuffe à la mode ;Qu'on fasse le mensonge‖ évêque ou sénateur,Si bien que la bassesse‖ ait droit à la hauteur ;Supposons ce qu'on n'a‖ jamais vu, la chimère ;Un faussaire escroquant‖ l'empire ; notre mère,La France, violée‖ et tombant tout en pleursDu bivouac des héros‖ dans l'antre des voleurs ;Supposons que trahir‖ devienne une devise ;Que le juge indigné‖ d'un crime se raviseEt lui prête serment,‖ puis, sur la loi monté,Fasse de la justice‖ une fidélitéA ce crime, toujours‖ infâme, mais auguste ;Supposons que le vrai‖ soit faux, le juste injuste,Le scélérat sacré,‖ l'honnête homme puni,Et que le prêtre mente‖ et devienne infiniDans l'opprobre, à ce point‖ de donner pour exempleLe mal, et d'ébranler‖ les colonnes du templePar de prodigieux Tedeums bénissantLa griffe impériale‖ encor rouge de sang !Tout ce que vous voudrez‖ d'attentats, de folies ;Soit. Rêvez des horreurs‖ sans mesure accompliesPar n'importe quel roi,‖ n'importe quel sénat !Eh bien, je ne crois pas‖ que cela me donnâtLe droit d'amonceler‖ des gouffres de nuées,D'appeler les autans‖ poussant d'aigres huéesAu-dessus d'un logis‖ paisible, et de noyerL'humble nouveau-né, joie‖ et rayon du foyer,Qui dans son petit lit‖ chante, rit, jase et causeEn tâchant de baiser‖ le bout de son pied rose !Non, je ne pense pas‖ que tous ces forfaits-là,Même en multipliant‖ Judas par Attila,Même en mêlant Bismarck‖ et Bonaparte au crime,Pourraient à quelque Dieu‖ que ce soit dans l'abîmeDonner, dans l'ombre affreuse‖ où le jour s'engloutit,Le droit de se ruer‖ sur ce pauvre petitEt de faire, en versant‖ sur lui l'ombre ou la flamme,Rouler le doux berceau‖ dans le sépulcre infâme !

LE CHŒUR

Ainsi ces deux fléaux‖ ne sont point, l'un, l'erreurDe la science, et l'autre,‖ un crime d'empereur,Des coteaux mal boisés,‖ des villes mal gardées ;Non, c'est le châtiment,‖ de quoi ? De nos idées,Et des pas en avant‖ que fait le genre humain !

LE POËTE

C'est pour venir jeter‖ dans notre dur cheminCette explication‖ sourde, bigote, athée,Que tu te couronnais‖ d'une mitre argentée,Prêtre, et que d'un camail‖ sacré tu t'empourprais !La France est accablée,‖ et Dieu l'a fait exprès !

LE PRÊTRE

Oui.

LE POËTE

Quoi ! l’assassinat des villes et des plaines,Quoi ! la peste exhalant‖ ses infectes haleines,Quoi ! le silence affreux‖ mêlé d'un affreux bruit,Quoi ! toute cette trombe éparse dans la nuit,Immense, noyant l'homme‖ et la terre féconde,Et délayant la mort‖ pour engloutir un monde,Quoi ! ces horribles flots‖ lâchement triomphants,Quoi ! ces vieux laboureurs,‖ quoi ! ces petits enfants,Ces nouveau-nés cherchant‖ des seins, trouvant des fosses,Quoi ! ces mères pleurant‖ leurs fils, ces femmes grossesQui flottent, l'œil fermé,‖ dans le gouffre écumant,Et dont le ventre mort‖ apparaît par momentSous le glissement noir‖ de cette transparence,Quoi ! toute cette horreur,‖ toute cette souffrance,L'eau jetée au hasard‖ comme on jette les dés,Quoi ! la brutalité‖ des fleuves débordés,Ce serait lui ! ce Dieu‖ ferait ces catastrophes !Lui qu'adore le rêve‖ obscur des philosophes,Lui devant qui l'on sent‖ tressaillir la forêt,Lui, que l'uléma chante‖ au haut du minaretEt que l'évêque loue‖ en élevant sa crosse,Lui, ce père ! il serait‖ cette bête féroce !Ah ! si vous disiez vrai,‖ myopes de l'autel,Si ce prodigieux‖ et sublime ImmortelAvait de tels accès,‖ et s'il était possibleQu'ainsi qu'un archer sombre‖ il eût l'homme pour cible,S'il pouvait être pris‖ dans ce flagrant délit,S'il chassait les torrents‖ farouches de leur lit,S'il tuait, fou lugubre,‖ en croyant qu'il se venge,Alors la justice, âpre‖ et formidable archange,Se dresserait devant‖ le pâle Créateur,Questionnerait l'être‖ immense avec hauteur,Et le menacerait,‖ elle, cette éternelle,De fuir et d'emporter‖ l'aurore dans son aile,Et rien ne serait plus‖ sinistre, ô gouffre bleu,Que le balbutiement‖ épouvanté de Dieu !Non ! non ! non ! je vous plains.‖ J'ai l'horreur infinieDe voir comment un dogme‖ avorte en calomnie,Mais je vous absous. L'ombre‖ est dans vos tristes murs ;L'obscurité n'est pas‖ la faute des obscurs.Plus qu'ils ne le voudraient‖ les prêtres sont funèbres ;Votre âme est la noyée‖ informe des ténèbresEt flotte évanouie‖ au fond des préjugés.Je vous plains. Mettez-vous‖ à genoux, et songez.

LE CHŒUR

Et nous, les survivants,‖ secourons ceux qui meurent.Au-dessus des grands deuils‖ les grands devoirs demeurent.Donnons ! donnons ! vidons‖ le reste du sac d'or.Les barbares n'ont pas‖ tout pris. Donnons encor !Les rois sont les plus forts‖ et les cieux les tolèrent ;Mais qu'importe ? faisons‖ rougir ceux qui volèrentCette France, toujours‖ prête à tout secourir.Soyons le cœur profond‖ que rien ne peut tarir ;La France a toujours eu‖ la bonté pour génie ;Donnons, et penchons-nous‖ sur la vaste agonie.Donnons ! La France, hélas !‖ en est à ne plus voirQue des bras suppliants‖ dans un horizon noir ;Cette nuit qu'on nous fait,‖ ce n'est pas notre crime,Et nous la subissons.‖ Soit. Le peuple est sublimeQui n'éteint pas l'amour‖ quand l'ombre emplit le ciel,Et devient ténébreux,‖ mais reste fraternel.Des misères sont là,‖ nos âmes leur sont dues.Ah ! que des mains vers nous‖ soient vainement tendues,Cela ne se peut pas !‖ Donnons ! donnons ! donnons !Qu'au moins le désespoir‖ nous ait pour compagnons ;Que pas un affamé‖ ne demeure livide,Et que pas une main‖ ne se referme vide.Donnons. Surtout gardons‖ l'espoir. L'espoir est beau ;Nous sommes dans le deuil,‖ mais non dans le tombeau.

LE POËTE

Nous sommes un pays‖ désemparé qui flotte,Sans boussole, sans mâts,‖ sans ancre, sans pilote,Sans guide, à la dérive,‖ au gré du vent hautain,Dans l'ondulation‖ obscure du destin ;L'abîme, où nous roulons‖ comme une sombre sphère,Murmure, comme s'il‖ cherchait ce qu'il va faireDe ce radeau chargé‖ de pâles matelots ;Délibération‖ orageuse des flots.Mais, ô peuple, ayons foi.‖ La vie est où nous sommes.Je le redis, la France‖ est un besoin des hommes ;Après sa chute comme‖ avant qu'elle tombât,L'immense cœur du monde‖ en sa poitrine bat.Nous vivons. Nous sentons‖ plus que jamais notre âme.Ah ! ce que nous a fait‖ le destin est infâme,Et j'en suis indigné,‖ moi qui songe la nuit !Hélas ! Strasbourg s'éclipse‖ et Metz s'évanouit ;Faut-il donc renoncer‖ au Rhin, notre frontière ?Non. Nous ne voulons pas.‖ Et la volonté fière,Avec l'accroissement‖ de nos ongles, suffit.Ce que le sort fait mal,‖ toujours Dieu le défit ;Espérons. Il serait‖ en effet bien étrangeQue le peuple qui va‖ vers l'aurore, et dérangeLe vieil ordre du mal‖ rien qu'en se remuant,Aigle, fût désormais‖ captif du chat-huant,Que le libérateur‖ du monde fût esclave,Et que ce vaste Etna‖ vît se figer sa laveSous des bouches soufflant‖ on ne sait quels venins,Et que ce géant fût‖ garrotté par des nains !Il serait inouï‖ que cette altière FrancePar qui s'est envolé‖ l'archange Délivrance,Après avoir sonné‖ les sublimes beffrois,Et mis les nations‖ hors du cachot des rois,Et déployé pour tous‖ les peuples sa bannière,Fût de la liberté‖ des autres prisonnière,Et livrée aux geôliers‖ par ceux dont elle a faitLa force, en ces grands jours‖ où le droit triomphait !Cela ne sera pas !‖ Quelle que soit l'injure,Quelque affreuse que semble‖ être cette gageureDu funeste Aujourd'hui‖ contre le fier Demain,Nous sommes les vivants‖ profonds du droit humain ;Ayons foi. Ces fléaux‖ et ces rois d'un autre âgePasseront. Quels que soient‖ l'affront, le deuil, l'outrage,L'énigme et la noirceur‖ apparente du sort,On cesse de haïr‖ la nuit quand l'aube en sort !Et, France, tu vaincras,‖ ô prêtresse, ô guerrière,Les tyrans par l'épée‖ et Dieu par la prière !Oui, prêtres, nous prions.‖ Je crois, sachez-le bien.Comme le vert palmier‖ craint l'autan libyen,Nous craignons pour nos fils‖ votre enseignement triste ;Ah ! vous ébranlez tout,‖ prêtres. Mais Dieu résiste.Nous l'avons dans nos cœurs,‖ et pas déraciné.Je veux mourir en lui ;‖ car en lui je suis né ;Et je sens dans mon âme‖ où tout l'aime et le nommeQue c'est du droit de Dieu‖ qu'est fait le droit de l'homme.

LE CHŒUR

Une fois que le vrai‖ s'est mis en marche, il vaDroit au but, et toujours‖ l'avenir arriva.

LE POËTE

Esprit humain, nul vent‖ ne te cassera l'aile,Jamais rien ne pourra‖ troubler le parallèleEntre l'ordre céleste‖ et l'humaine raison ;L'aurore frémirait‖ derrière l'horizonDes propositions‖ que lui ferait l'abîme.L'enchaînement sans fin‖ suit une loi sublime ;Toute ombre est une fuite,‖ et toujours le momentSuperbe, où blanchira‖ le bas du firmament,Vient quand il doit venir,‖ et jamais la ChaldéeNi l'Inde aux yeux rêveurs‖ n'ont vu l'aube attardée ;Nul souffle au fond du ciel‖ n'éteint l'éternel feuL'infini conscient‖ que nous appelons DieuSoutient tout ce qui penche,‖ entend tout ce qui pleure ;Aucun fléau ne peut‖ demeurer passé l'heure ;Nulle calamité‖ n'a droit de s'arrêter,Dieu ne permettra pas‖ à la nuit de rester.Dieu ne laissera pas‖ continuer le crime.Croit-on que le soleil‖ manquerait à la cimeQui l'attend, lui, le grand‖ visage souriant ?Comprendrait-on l'étoile‖ oubliant l'orient ?Le devoir de l'obstacle‖ est de se laisser vaincre.Demain nous appartient ;‖ rien ne pourra convaincreLe jour qu'il ne doit pas‖ se lever du côtéDu droit, de la justice‖ et de la vérité.Dieu supprime le mal,‖ les fléaux, les désastresPar la fidélité‖ formidable des astres.

LE CHŒUR

France, songe au devoir.‖ Sois grande, c'est ta loi.

LE POËTE

Et fais de ta mémoire‖ un redoutable emploiEn y gardant toujours‖ les villes arrachées.Enseignons à nos fils‖ à creuser des tranchées,A faire comme ont fait‖ les vieux dont nous venons,A charger des fusils,‖ à rouler des canons,A combattre, à mourir,‖ et lisons-leur Homère.Et tu nous souriras,‖ quoique tu sois leur mère,Car tu sais que de fils‖ qui meurent fièrementSont l'orgueil de leur mère‖ et son contentement.France, ayons l'ennemi‖ présent à la pensée,Comme les grands troyens‖ qui, sur la porte Scée,S'asseyaient et suivaient‖ des yeux les assiégeants.Ces rois heureux autour‖ de nous sont outrageants ;Aimons les peuples, mais‖ n'oublions pas les princes.En même temps restons‖ penchés sur ces provincesQui sanglotent, en proie‖ aux fléaux jamais las.Soyons amers et doux.‖ La question, hélas !Est toute dans ce mot‖ sans fond : les misérables ;Ceux-ci sont monstrueux ;‖ ceux-là sont vénérables ;Réprimons ceux d'en haut ;‖ secourons ceux d'en bas ;Prodiguons l'aide immense‖ en songeant aux combats.Peuple, il est deux trésors,‖ l'un clarté, l'autre flamme,Qu'il ne faut pas laisser‖ décroître dans notre âme,Et qui sont de nos cœurs‖ chacun une moitié,C'est la sainte colère‖ et la sainte pitié.

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a patrie / meurtrie féminine, classiqueb tonnant / maintenant masculine, classiquec montagnes / campagnes féminine, classiqued forcenés / désordonnés masculine, classiquee épaules / pôles féminine, classiquef mouvants / vents masculine, classiqueg foule / s'écroule féminine, classiqueh fond masculine, classiquei endormie / ennemie féminine, classiquej inquiet / souriait masculine, classiquek marbres / arbres féminine, classiquel sanglots / flots masculine, classiquea vandales / sandales féminine, classiqueb fronts / affronts masculine, classiquec villes / viles féminine, classiqued adorons / clairons masculine, classiquee ravage / sauvage féminine, classiquef tourbillon / sillon masculine, classiqueg refuge / déluge féminine, classiqueh s'interrompit / répit masculine, classiquea l'autre / vautre féminine, classiqueb épanouis / inouïs masculine, classiquec France / l'espérance féminine, classiqued crachant / champ masculine, non classiquee femme / flamme féminine, classiquef blessé / recommencé masculine, classiqueg accable / implacable féminine, classiqueh succomber / tomber masculine, classiquei clepsydre / l'hydre féminine, classiquea Après / mourais masculine, classiqueb fenêtre / naître féminine, classiquec l'extinction / Sion masculine, classiqued forme / énorme féminine, classiquee debout / tout masculine, classiquef morte / porte féminine, classiqueg horreur / empereur masculine, classiqueh gloires / noires féminine, classiquei réfugia / Borgia masculine, classiquej bastilles / grilles féminine, classiquek luit / nuit masculine, classiquel Farinace / tenace féminine, classiquem rumeurs / mœurs masculine, classiquen l'Espagne / bagne féminine, classiqueo bohémiens / Damiens masculine, classiquea rives / vives féminine, classiqueb linceul / seul masculine, classiquea vivras / dorme / difforme féminine, classiqueb vivants / vents masculine, classiquec terre / cratère féminine, classiquea fois / rois masculine, classiqueb fleuves / veuves féminine, classiquec d'innocents / pesants masculine, classiqued haïssable / sable féminine, classiquee parfum / quelqu'un masculine, classiquef l'ombre / nombre féminine, classiqueg l'immensité / volonté masculine, classiqueh maudite / prémédite féminine, classiquei lever / rêver masculine, classiquej fumées / armées féminine, classiquek l'essieu / cela / Dieu masculine, classiquea coupable / capable féminine, classiqueb géant / néant masculine, classiqueb innocente / descente féminine, classiquec hagard / regard masculine, classiqued Providence / condense féminine, classiquee Taisez-vous / genoux masculine, classiquef l'idolâtrie / Syrie féminine, classiqueg Nil / chenil masculine, classiqueh bronze / bonze féminine, classiquei Membré / adoré masculine, classiquej cultes / insultes féminine, classiquek parthénon / nom masculine, classiquel s'obstine / latine féminine, classiquem Deo / fléau masculine, classiquen mosquée / masquée féminine, classiqueo rayons / croyons masculine, classiquep misère / nécessaire féminine, classiqueq yeux / furieux masculine, classiquer pierre / terre féminine, classiques milieu / Dieu masculine, classiquea salutaire / terre féminine, classiqueb sommets / J'admets masculine, classiqueb viles / serviles féminine, classiquec supposons / trahisons masculine, classiqued rêve / grève féminine, classiquee frisson / horizon masculine, classiquef démence / l'inclémence féminine, classiqueg romain / humain masculine, classiqueh mystère / Voltaire féminine, classiquei bâtir / martyr masculine, classiquej pagode / mode féminine, classiquek sénateur / hauteur masculine, classiquel chimère / mère féminine, classiquem pleurs / voleurs masculine, classiquen devise / ravise féminine, classiqueo monté / fidélité masculine, classiquep auguste / injuste féminine, classiqueq puni / infini masculine, classiquer exemple / temple féminine, classiques bénissant / sang masculine, non classiquet folies / accomplies féminine, classiqueu sénat / donnât masculine, classiquev nuées / huées féminine, classiquew noyer / foyer masculine, classiquex cause / rose féminine, classiquey forfaits-là / Attila masculine, classiquez crime / l'abîme féminine, classiquea s'engloutit / petit masculine, classiqueb flamme / infâme féminine, classiquea l'erreur / d'empereur masculine, classiqueb gardées / idées féminine, classiquec humain / chemin masculine, classiqueb athée / argentée féminine, classiquec t'empourprais / exprès masculine, classiquea Oui / plaines / haleines féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec féconde / monde féminine, classiqued triomphants / enfants masculine, classiquee fosses / grosses féminine, classiquef écumant / moment masculine, classiqueg transparence / souffrance féminine, classiqueh dés / débordés masculine, classiquei catastrophes / philosophes féminine, classiquej forêt / minaret masculine, classiquek crosse / féroce féminine, classiquel l'autel / Immortel masculine, classiquem possible / cible féminine, classiquen délit / lit masculine, classiqueo venge / archange féminine, classiquep Créateur / hauteur masculine, classiqueq éternelle / aile féminine, classiquer bleu / Dieu masculine, classiques infinie / calomnie féminine, classiquet murs / obscurs masculine, classiqueu funèbres / ténèbres féminine, classiquev préjugés / songez masculine, classiquea meurent / demeurent féminine, classiqueb d'or / encor masculine, classiquec tolèrent / volèrent féminine, classiqued secourir / tarir masculine, classiquee génie / agonie féminine, classiquef voir / noir masculine, classiqueg crime / sublime féminine, classiqueh ciel / fraternel masculine, classiquei dues / tendues féminine, classiquej donnons / compagnons masculine, classiquek livide / vide féminine, classiquel beau / tombeau masculine, classiquea flotte / pilote féminine, classiqueb hautain / destin masculine, classiquec sphère / faire féminine, classiqued matelots / flots masculine, classiquee sommes / hommes féminine, classiquef tombât / bat masculine, classiqueg âme / infâme féminine, classiqueh nuit / s'évanouit masculine, classiquei frontière / fière féminine, classiquej suffit / défit masculine, classiquek étrange / dérange féminine, classiquel remuant / chat-huant masculine, classiquem esclave / lave féminine, classiquen venins / nains masculine, classiqueo France / Délivrance féminine, classiquep beffrois / rois masculine, classiqueq bannière / prisonnière féminine, classiquer fait / triomphait masculine, classiques l'injure / gageure féminine, classiquet Demain / humain masculine, classiqueu âge / l'outrage féminine, classiquev sort masculine, classiquew guerrière / prière féminine, classiquex bien / libyen masculine, classiquey triste / résiste féminine, classiquez déraciné / né masculine, classiquea nomme / l'homme féminine, classiquea va / arriva masculine, classiquea l'aile / parallèle féminine, classiqueb raison / l'horizon masculine, classiquec l'abîme / sublime féminine, classiqued moment / firmament masculine, classiquee Chaldée / attardée féminine, classiquef feu / Dieu masculine, classiqueg pleure / l'heure féminine, classiqueh s'arrêter / rester masculine, classiquei crime / cime féminine, classiquej souriant / l'orient masculine, classiquek vaincre / convaincre féminine, classiquel côté / vérité masculine, classiquem désastres / astres féminine, classiquea loi / emploi masculine, classiqueb arrachées / tranchées féminine, classiquec venons / canons masculine, classiqued Homère / mère féminine, classiquee fièrement / contentement masculine, classiquef pensée / Scée féminine, classiqueg assiégeants / outrageants masculine, classiqueh princes / provinces féminine, classiquei las / hélas masculine, classiquej misérables / vénérables féminine, classiquek bas / combats masculine, classiquel flamme / âme féminine, classiquem moitié / pitié masculine, classique
Richesse
écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

407 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources