La légende des siècles, 1877· XXIII Les petits
Guerre civile
La foule était tragique‖ et terrible ; on criait :A mort ! Autour d'un homme‖ altier, point inquiet,Grave ! et qui paraissait‖ lui-même inexorable,Le peuple se pressait :‖ A mort le misérable !Et lui, semblait trouver‖ toute simple la mort.La partie est perdue,‖ on n'est pas le plus fort,On meurt, soit. Au milieu‖ de la foule accourue,Les vainqueurs le traînaient‖ de chez lui dans la rue.— A mort l'homme ! — On l'avait‖ saisi dans son logis ;Ses vêtements étaient‖ de carnage rougis ;Cet homme était de ceux‖ qui font l'aveugle guerreDes rois contre le peuple,‖ et ne distinguent guèreScévola de Brutus,‖ ni Barbès de Blanqui ;Il avait tout le jour‖ tué n'importe qui ;Incapable de craindre,‖ incapable d'absoudre,Il marchait, laissant voir‖ ses mains noires de poudre.Une femme le prit‖ au collet : — A genoux !C'est un sergent de ville.‖ Il a tiré sur nous !— C'est vrai, dit l'homme. — A bas !‖ à mort ! qu'on le fusille !Dit le peuple. — Ici ! Non !‖ Plus loin ! A la Bastille !A l'arsenal ! Allons !‖ Viens ! Marche ! — Où vous voudrez,Dit le prisonnier. — Tous,‖ hagards, les rangs serrés,Chargèrent leurs fusils.‖ — Mort au sergent de ville !Tuons-le comme un loup !‖ — Et l'homme dit, tranquille :— C'est bien, je suis le loup,‖ mais vous êtes les chiens.— Il nous insulte ! A mort !‖ — Les pâles citoyensCroisaient leurs poings crispés‖ sur le captif farouche ;L'ombre était sur son front‖ et le fiel dans sa bouche ;Cent voix criaient : — A mort !‖ A bas ! Plus d'empereur ! —On voyait dans ses yeux‖ un reste de fureurRemuer vaguement‖ comme une hydre échouée ;Il marchait poursuivi‖ par l'énorme huée,Et, calme, il enjambait,‖ plein d'un superbe ennui,Des cadavres gisants,‖ peut-être faits par lui.Le peuple est effrayant‖ lorsqu'il devient tempête ;L'homme sous plus d'affronts‖ levait plus haut la tête ;Il était plus que pris,‖ il était envahi.Dieu ! comme il haïssait !‖ comme il était haï !Comme il les eût, vainqueur,‖ fusillés tous ! — Qu'il meure !Il nous criblait encor‖ de balles tout à l'heure !A bas cet espion,‖ ce traître, ce maudit !A mort ! c'est un brigand !‖ — Soudain on entenditUne petite voix‖ qui disait : — C'est mon père !Et quelque chose fit‖ l'effet d'une lumière.Un enfant apparut.‖ Un enfant de six ans.Ses deux bras se dressaient‖ suppliants, menaçants.Tous criaient : — Fusillez‖ le mouchard ! Qu'on l'assomme !Et l'enfant se jeta‖ dans les jambes de l'homme,Et dit, ayant au front‖ le rayon baptismal :— Père, je ne veux pas‖ qu'on te fasse de mal !Et cet enfant sortait‖ de la même demeure.Les clameurs grossissaient :‖ — A bas l'homme ! Qu'il meure !A-bas, finissons-en‖ avec cet assassin !Mort ! — Au loin le canon‖ répondait au tocsin.Toute la rue était‖ pleine d'hommes sinistres.— A bas les rois ! A bas‖ les prêtres, les ministres,Les mouchards ! Tuons tout !‖ c'est un tas de bandits !Et l'enfant leur cria :‖ — Mais puisque je vous disQue c'est mon père ! — Il est‖ joli, dit une femme,Bel enfant ! — On voyait‖ dans ses yeux bleus une âme ;Il était tout en pleurs,‖ pâle, point mal vêtu.Une autre femme dit —‖ Petit, quel âge as-tu ?Et l'enfant répondit :‖ Ne tuez pas mon père !Quelques regards pensifs‖ étaient fixés à terre,Les poings ne tenaient plus‖ l'homme si durement.Un des plus furieux,‖ entre tous inclément,Dit à l'enfant : — Va-t'en !‖ — Où ? — Chez toi. — Pourquoi faire ?— Chez ta mère. — Sa mère‖ est morte, dit le père.— Il n'a donc plus que vous ?‖ — Qu'est-ce que cela fait ?Dit le vaincu. Stoïque‖ et calme, il réchauffaitLes deux petites mains‖ dans sa rude poitrine,Et disait à l'enfant :‖ — Tu sais bien, Catherine ?— Notre voisine ? — Oui.‖ — Va chez elle. — Avec toi ?— J'irai plus tard. — Sans toi‖ je ne veux pas. — Pourquoi ?— Parce qu'on te ferait‖ du mal. — Alors le pèreParla tout bas au chef‖ de cette sombre guerre :— Lâchez-moi le collet.‖ Prenez-moi par la main,Doucement. Je vais dire‖ à l'enfant : A demain !Vous me fusillerez‖ au détour de la rue,Ailleurs, où vous voudrez.‖ — Et, d'une voix bourrue :— Soit, dit le chef, lâchant‖ le captif à moitié.Le père dit : — Tu vois.‖ C'est de bonne amitié.Je me promène avec‖ ces messieurs. Sois bien sage,Rentre. — Et l'enfant tendit‖ au père son visage,Et s'en alla, content,‖ rassuré, sans effroi.— Nous sommes à notre aise‖ à présent, tuez-moi,Dit le père aux vainqueurs ;‖ où voulez-vous que j'aille ? —Alors, dans cette foule‖ où grondait la bataille,On entendit passer‖ un immense frisson,Et le peuple cria :‖ Rentre dans ta maison !
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 45((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a criait / inquiet masculine, classiqueb inexorable / misérable féminine, classiquec mort / fort masculine, classiqued accourue / rue féminine, classiquee logis / rougis masculine, classiquef guerre / guère féminine, classiqueg Blanqui / qui masculine, classiqueh d'absoudre / poudre féminine, classiquei genoux / nous masculine, classiquej fusille / Bastille féminine, classiquek voudrez / serrés masculine, classiquel ville / tranquille féminine, classiquem chiens / citoyens masculine, classiquen farouche / bouche féminine, classiqueo d'empereur / fureur masculine, classiquep échouée / huée féminine, classiqueq ennui / lui masculine, classiquer tempête / tête féminine, classiques envahi / haï masculine, classiquet meure / l'heure féminine, classiqueu maudit / entendit masculine, classiquev père / lumière féminine, classiquew ans / menaçants masculine, classiquex l'assomme / l'homme féminine, classiquey baptismal / mal masculine, classiquez demeure / meure féminine, classiquea assassin / tocsin masculine, classiqueb sinistres / ministres féminine, classiquec bandits / dis masculine, classiqued femme / âme féminine, classiquee vêtu / as-tu masculine, classiquef père / terre féminine, classiqueg durement / inclément masculine, classiqueh faire / père féminine, classiquei fait / réchauffait masculine, classiquej poitrine / Catherine féminine, classiquek toi / Pourquoi masculine, classiquel père / guerre féminine, classiquem main / demain masculine, classiquen rue / bourrue féminine, classiqueo moitié / amitié masculine, classiquep sage / visage féminine, classiqueq effroi / tuez-moi masculine, classiquer j'aille / bataille féminine, classiques frisson / maison masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources