La légende des siècles, 1877· XVIII Le groupe des idylles
L’Idylle du vieillard
La voix d’un enfant d’un an
Que dit-il ? Croyez-vous‖ qu'il parle ? J'en suis sûr.Mais à qui parle-t-il ?‖ A quelqu'un dans l'azur ;A ce que nous nommons‖ les esprits ; à l'espace,Au doux battement d'aile‖ invisible qui passe,A l'ombre, au vent, peut-être‖ au petit frère mort.L'enfant apporte un peu‖ de ce ciel dont il sort ;Il ignore, il arrive ;‖ homme, tu le recueilles.Il a le tremblement‖ des herbes et des feuilles.La jaserie avant‖ le langage est la fleurQui précède le fruit,‖ moins beau qu'elle, et meilleur,Si c'est être meilleur‖ qu'être plus nécessaire.L'enfant candide, au seuil‖ de l'humaine misère,Regarde cet étrange‖ et redoutable lieu,Ne comprend pas, s'étonne,‖ et, n'y voyant pas Dieu,Balbutie, humble voix‖ confiante et touchante ;Ce qui pleure finit‖ par être ce qui chante ;Ses premiers mots ont peur‖ comme ses premiers pas.Puis il espère.Au ciel où notre œil n’atteint pasIl est on ne sait quel‖ nuage de figuresQue les enfants, jadis‖ vénérés des augures,Aperçoivent d'en bas‖ et qui les fait parler.Ce petit voit peut-être‖ un œil étinceler ;Il l'interroge ; il voit‖ dans de claires nuées,Des faces resplendir‖ sans fin diminuées,Et, fantômes réels‖ qui pour nous seraient vains,Le regarder, avec‖ des sourires divins ;L'obscurité sereine‖ étend sur lui ses branches ;Il rit, car de l'enfant‖ les ténèbres sont blanches.C'est là, dans l'ombre, au fond‖ des éblouissements,Qu'il dialogue avec‖ des inconnus charmants.L'enfant fait la demande‖ et l'ange la réponse ;Le babil puéril‖ dans le ciel bleu s'enfonce,Puis s'en revient, avec‖ les hésitationsDu moineau qui verrait‖ planer les alcyons.Nous appelons cela‖ bégaiement ; c'est l'abîmeOù, comme un être ailé‖ qui va de cime en cime,La parole, mêlée‖ à l'éden, au matin,Essayant de saisir‖ là-haut un mot lointain,Le prend, le lâche, cherche‖ et trouve, et s'inquiète.Dans ce que dit l'enfant‖ le ciel profond s'émiette.Quand l'enfant jase avec‖ l'ombre qui le bénit,La fauvette, attentive,‖ au rebord de son nidSe dresse, et ses petits‖ passent, pensifs et frêles,Leurs têtes à travers‖ les plumes de ses ailes ;La mère semble dire‖ à sa couvée : Entends,Et tâche de parler‖ aussi bien. — Le printemps,L'aurore, le jour bleu‖ du paradis paisible,Les rayons, flèches d'or‖ dont la terre est la cible,Se fondent, en un rythme‖ obscur, dans l'humble chantDe l'âme chancelante‖ et du cœur trébuchant.Trébucher, chanceler,‖ bégayer, c'est le charmeDe cet âge où le rire‖ éclôt dans une larme.O divin clair-obscur‖ du langage enfantin !L'enfant semble pouvoir‖ désarmer le destin ;L'enfant sans le savoir‖ enseigne la nature ;Et cette bouche rose‖ est l'auguste ouvertureD'où tombe, ô majesté‖ de l'être faible et nu !Sur le gouffre ignoré‖ le logos inconnu.L'innocence au milieu‖ de nous, quelle largesse !Quel don du ciel ! Qui sait‖ les conseils de sagesse,Les éclairs de bonté,‖ qui sait la foi, l'amour,Que versent, à travers‖ leur tremblant demi-jour,Dans la querelle amère‖ et sinistre où nous sommes,Les âmes des enfants‖ sur les âmes des hommes ?Le voit-on jusqu'au fond‖ ce langage où l'on sentPasser tout ce qui fait‖ tressaillir l'innocent ?Non. Les hommes émus‖ écoutent ces mêléesDe syllabes dans l'aube‖ adorable envolées,Idiome où le ciel‖ laisse un reste d'accent,Mais ne comprennent pas,‖ et s'en vont en disant :— Ce n'est rien ; c'est un souffle,‖ une haleine, un murmure ;Le mot n'est pas complet‖ quand l'âme n'est pas mûre. —Qu'en savez-vous ? Ce cri,‖ ce chant qui sort d'un nid,C'est l'homme qui commence‖ et l'ange qui finit.Vénérez-le. Le bruit‖ mélodieux, la gammeDénouée et flottante‖ où l'enfance amalgameLe parfum de sa lèvre‖ et l'azur de ses yeux,Ressemble, ô vent du ciel,‖ aux mots mystérieuxQue, pour exprimer l'ombre‖ ou le jour, tu proposesA la grande âme obscure‖ éparse dans les choses.L'être qui vient d'éclore‖ en ce monde où tout ment,Dit comme il peut son triste‖ et doux étonnement.Pour l'animal perdu‖ dans l'énigme profonde,Tout vient de l'homme. L'homme‖ ébauche dans ce mondeUne explication‖ du mystère, et par luiAu fond du noir problème‖ un peu de jour a lui.Oui, le gazouillement,‖ musique molle et vague,Brouillard de mots divins‖ confus comme la vague,Chant dont les nouveau-nés‖ ont le charmant secret,Et qui de la maison‖ passe dans la forêt,Est tout un verbe, toute‖ une langue, un échangeDe l'aube avec étoile‖ et de l'âme avec l'ange,Idiome des nids,‖ truchement des berceaux,Pris aux petits enfants‖ par les petits oiseaux.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 47((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a sûr / l'azur masculine, classiqueb l'espace / passe féminine, classiquec mort / sort masculine, classiqued recueilles / feuilles féminine, classiquee fleur / meilleur masculine, classiquef nécessaire / misère féminine, classiqueg lieu / Dieu masculine, classiqueh touchante / chante féminine, classiquei pas / espère masculine, classiquej figures / augures féminine, classiquek parler / étinceler masculine, classiquel nuées / diminuées féminine, classiquem vains / divins masculine, classiquen branches / blanches féminine, classiqueo éblouissements / charmants masculine, classiquep réponse / s'enfonce féminine, classiqueq hésitations / alcyons masculine, classiquer l'abîme / cime féminine, classiques matin / lointain masculine, classiquet s'inquiète / s'émiette féminine, classiqueu bénit / nid masculine, classiquev frêles / ailes féminine, classiquew Entends / printemps masculine, classiquex paisible / cible féminine, classiquey chant / trébuchant masculine, classiquez charme / larme féminine, classiquea enfantin / destin masculine, classiqueb nature / ouverture féminine, classiquec nu / inconnu masculine, classiqued largesse / sagesse féminine, classiquee l'amour / demi-jour masculine, classiquef sommes / hommes féminine, classiqueg sent / l'innocent masculine, classiqueh mêlées / envolées féminine, classiquei d'accent / disant masculine, classiquej murmure / mûre féminine, classiquek nid / finit masculine, classiquel gamme / amalgame féminine, classiquem yeux / mystérieux masculine, classiquen proposes / choses féminine, classiqueo ment / étonnement masculine, classiquep profonde / monde féminine, classiqueq lui masculine, classiquer vague féminine, classiques secret / forêt masculine, classiquet échange / l'ange féminine, classiqueu berceaux / oiseaux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
95 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources