La légende des siècles, 1877· XXIV Là-haut
Là-haut
Un jour l'étoile vit‖ la comète passer,Rit, et, la regardant‖ au gouffre s'enfoncer,Cria : — La voyez-vous‖ courir, la vagabonde ?Jadis, dans l'azur chaste‖ où la sagesse abonde,Elle était comme nous‖ étoile vierge, ayantDes paradis autour‖ de son cœur flamboyant,Et ses rayons, liant‖ les sphères, freins et brides,Faisaient tourner le vol‖ des planètes splendides ;Rien n'égalait son nimbe‖ auguste, et dans ses nœudsSa chevelure avait‖ dix globes lumineux ;Elle était l'astre à qui‖ tout un monde s'appuie.Un jour, tout à coup, folle,‖ ivre, elle s'est enfuie.Un vertige l'a prise‖ et l'a jetée au fondDes chaos où Moloch‖ avec Dieu se confond.Quand elle en est sortie,‖ elle était insensée ;Elle n'a plus voulu‖ suivre que sa pensée,Sa furie, un instinct‖ fougueux, torrentiel,Mauvais, car l'équilibre‖ est la vertu du ciel.Devant elle, au hasard,‖ elle s'en est allée ;Elle s'est dans l'abîme‖ immense échevelée ;Elle a dit : je me donne‖ au gouffre, à volonté !Je suis l'infatigable ;‖ il est l'illimité.Elle a voulu chercher,‖ trouver, sonder, connaître,Voir les mondes enfants,‖ tâcher d'en faire naître,Aller jusqu'en leur lit‖ provoquer les soleils,Examiner comment‖ les enfers sont vermeils,Voir Satan, visiter‖ cet astre en sa tanière,L'approcher, lui passer‖ la main dans la crinière,Et lui dire : « Lion,‖ je t'aime ! Iblis, Mammon,Prends-moi, je viens m'offrir,‖ déesse, à toi démon ! »Elle s'est faite, ainsi‖ que l'air, fuyante et souple ;Elle a voulu goûter‖ l'âcre extase du couple,Et sans cesse épouser‖ des univers nouveaux ;Elle a voulu toucher‖ les croupes des chevauxDe la foudre, et, parmi‖ les bruits visionnaires,Rôder dans l'écurie‖ énorme des tonnerres ;Elle a mis de l'éclair‖ dans sa fauve clarté ;Elle a tout violé‖ par curiosité ;Et l'on sent, en voyant‖ ses flamboiements funèbres,Que sa lumière s'est‖ essuyée aux ténèbres.Les soleils tour à tour‖ l'ont. Elle a préféréA la majesté fixe‖ au haut du ciel sacré,On ne sait quelle course‖ audacieuse, oblique,Étrange ; et maintenant‖ elle est fille publique.Et la comète dit‖ à l'étoile : — Vesta,Tu te trompes. Je suis‖ Vénus. Quand Dieu resta,Après que le noir couple‖ humain eut pris la fuite,Seul dans le paradis,‖ Satan lui dit : Ensuite ?Et Dieu vit que l'amour‖ est un besoin qu'on a,Et que sans lui le monde‖ a froid ; il m'ordonnaD'aller incendier‖ le gouffre où tout commence,Et Dieu mit la sagesse‖ où tu vois la démence.Depuis ce jour-là, j'erre,‖ et je vais en tous lieuxRappeler à l'hymen‖ les mondes oublieux.J'illumine Uranus,‖ je réchauffe Saturne,Et je remets du feu‖ dans les astres ; mon urneReverse un flot d'aurore‖ aux fontaines du jour ;Je suis la folle auguste‖ ayant au front l'amour ;Je suis par les soleils‖ formidables baisée ;Si je rencontre en route‖ une lune épuisée,Je la rallume, et l'ombre‖ a ce flambeau de plus ;L'océan étoilé‖ me roule en ses reflux ;Sur tous les globes, nés‖ au fond des étendues,Il est de sombres mers‖ que je gonfle éperdues ;J'éveille du chaos‖ le rut démesuré ;Voici l'épouse en feu‖ qui vient ! l'astre effaréRegarde à son zénith,‖ à travers la nuée,L'impudeur de ma robe‖ immense dénouée ;De mes accouplements‖ l'espace est ébloui ;Dès qu'un gouffre me veut,‖ j'accours et je dis : Oui !Je passe d'Allioth‖ à Sirius ; ma boucheSe colle au triple front d’Aldebaran farouche ;Et je me prostitue‖ à l'infini, sachantQue je suis la semence‖ et que l'ombre est le champ ;De là des mondes ; Dieu‖ m'approuve quand j'ébaucheUne création‖ que tu nommes débauche.Celle qui lie entre eux‖ les univers, c'est moi ;Sans moi, l'isolement‖ hideux serait la loi ;Étoiles, on verrait‖ de monstrueux désastres ;L'infini subirait‖ l'égoïsme des astres ;Partout la nuit, la mort‖ et le deuil, augmentésPar la farouche horreur‖ de vos virginités.J'empêche l'effrayant‖ célibat de l'abîme.Je suis du pouls divin‖ le battement sublime ;Mon trajet, à la fois‖ idéal et réel,Marque l'artère énorme‖ et profonde du ciel ;Vous êtes la lumière‖ et moi je suis la flamme ;Dieu me fit de son cœur‖ et vous fit de son âme ;O mes sœurs, nous versons‖ toutes de la clarté,Étant, vous l'harmonie,‖ et moi la liberté !
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 45((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a passer / s'enfoncer masculine, classiqueb vagabonde / abonde féminine, classiquec ayant / flamboyant masculine, classiqued brides / splendides féminine, classiquee nœuds / lumineux masculine, classiquef s'appuie / enfuie féminine, classiqueg fond / confond masculine, classiqueh insensée / pensée féminine, classiquei torrentiel / ciel masculine, classiquej allée / échevelée féminine, classiquek volonté / l'illimité masculine, classiquel connaître / naître féminine, classiquem soleils / vermeils masculine, classiquen tanière / crinière féminine, classiqueo Mammon / démon masculine, classiquep souple / couple féminine, classiqueq nouveaux / chevaux masculine, classiquer visionnaires / tonnerres féminine, classiques clarté / curiosité masculine, classiquet funèbres / ténèbres féminine, classiqueu préféré / sacré masculine, classiquev oblique / publique féminine, classiquew Vesta / resta masculine, classiquex fuite / Ensuite féminine, classiquey a / m'ordonna masculine, classiquez commence / démence féminine, classiquea lieux / oublieux masculine, classiqueb Saturne / urne féminine, classiquec jour / l'amour masculine, classiqued baisée / épuisée féminine, classiquee plus / reflux masculine, classiquef étendues / éperdues féminine, classiqueg démesuré / effaré masculine, classiqueh nuée / dénouée féminine, classiquei ébloui / Oui masculine, classiquej bouche / farouche féminine, classiquek sachant / champ masculine, non classiquel j'ébauche / débauche féminine, classiquem moi / loi masculine, classiquen désastres / astres féminine, classiqueo augmentés / virginités masculine, classiquep l'abîme / sublime féminine, classiqueq réel / ciel masculine, classiquer flamme / âme féminine, classiques clarté / liberté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources