La légende des siècles, 1877· XXI Le temps présent
« La Vérité, lumière effrayée, astre en fuite »
La Vérité, lumière‖ effrayée, astre en fuite,Évitant on ne sait‖ quelle obscure poursuite,Après s'être montrée‖ un instant, disparaît.Ainsi qu'une clarté‖ passe en une forêt,Elle s'en est allée‖ au loin dans l'étendue,Et s'est dans l'infini‖ mystérieux perdue,Mêlée à l'ouragan,‖ mêlée à la vapeur,Sombre ; et de leur côté‖ les hommes ont eu peur.Peur d'elle, comme elle a‖ peur des hommes peut-être.Son effacement laisse‖ obscure la fenêtreOuverte dans notre âme‖ et béante au milieuDe l'ombre où l'épaisseur‖ du temple cache Dieu.Maintenant il fait nuit,‖ le mensonge est à l'aise.Cependant, par moments,‖ sur la noire falaise,D'où l'on voit l'inconnu‖ sans borne, et les roulisDu firmament tordant‖ les astres dans ses plis,Sommet d'où l'on entend‖ Dieu tourner son registre,Et d'où l'on aperçoit‖ le modelé sinistreDes mondes ignorés,‖ des vagues univers,L'un pour l'autre effrayants‖ parce qu'ils sont divers,Faîte où les visions‖ se confrontent entre elles,Où les réalités,‖ pour nous surnaturelles,Semblent avoir parfois‖ la figure du mal,Du haut de cette cime‖ appelée Idéal,Par instants un chercheur‖ fait l'annonce sacrée,Et dit : — La Vérité,‖ qui guide, échauffe et créeHaute lueur par qui‖ âme s'épanouit,Vivants, va revenir‖ bientôt dans votre nuit ;Attendez-la. Soyez‖ prêts à la voir paraître. —La terre alors se met‖ à rire ; alors le prêtre,Alors le juge, alors‖ le reître, alors le roi,Quiconque vit d'erreur,‖ d'imposture et d'effroi,Dracon au nom des lois,‖ Tibère au nom des hommes,Caïphe au nom du ciel,‖ tout ce que les SodomesContiennent de plus sage‖ et de plus vertueux,Tous les cœurs nés, ainsi‖ que l'hydre, tortueux,Les frivoles, les purs,‖ les doctes, les obscènes,Tout le bourdonnement‖ de ces mouches malsaines,S'acharne ; un homme est fou‖ du moment qu'il est seul.On rit d'abord ; le rire‖ a fait plus d'un linceul ;Puis on s'indigne : — Il faut‖ qu'un tel forfait s'expie ;L'homme osant n'être pas‖ aveugle, est un impie !Quoi ! celui-ci prétend‖ qu'il voit de la clarté !Il dit qu'il voit de loin‖ venir la vérité !Il sait l'heure, il connaît‖ l'astre, il a l'insolenceD'être une voix chez nous‖ qui sommes le silence,D'être un flambeau chez nous‖ qui sommes la noirceur !Il vit là-haut ! il est‖ ce monstre, le penseur !Quoi ! sa prunelle est sainte,‖ et serait la premièreQu'éblouirait l'auguste‖ et lointaine lumière !L'abîme est noir pour nous‖ et pour lui serait bleu !Si ce n'est pas un fou,‖ ce serait donc un dieu !A bas ! — Et cris, fureurs,‖ sarcasme, affronts, supplices !Les ignorants naïfs‖ et les savants complices,Tous, car c'est l'homme auquel‖ on ne pardonne point,Arrivent, et chacun‖ avec sa pierre au poing.Ah ! tu viens annoncer‖ la vérité ! prédireLa fin de la bataille‖ et la fin du délire,La fin des guerres, plus‖ d'échafaud, le grand jour,Le plein midi, la paix,‖ la liberté, l'amour !Ah ! tu vois tout cela‖ d'avance ! Plus d'envie,L'homme buvant la joie‖ aux sources de la vie,Et la fraternité,‖ de ses larges rameauxLaissant tomber les biens‖ en foule et non les maux.Pour avoir de tels yeux‖ il faut être stupide !A mort ! — Et chacun grince,‖ et trépigne, et lapide ;Avec tout ce qu'on a‖ sous la main, fouets, bâtons,On frappe, on raille, on tue‖ au hasard, à tâtons,Tant les âmes ont peur‖ de manquer de ténèbres,Et tant les hommes sont‖ facilement funèbres !L'ennemi public meurt.‖ Bien. Tout s'évanouit.Nous allons donc avoir‖ tranquillement la nuit !La sainte cécité‖ publique est rétablie.On boit, on mange, on rampe,‖ on chuchote, on oublie.L'ordre n'est plus troublé‖ par un noir songe-creux ;On est des loups contents‖ et des ânes heureux ;Le bonze met son masque‖ et le temple son voile ;Quant au rêveur marchant‖ en avant de l'étoile,Qui venait déranger‖ Moïse et Mahomet,On ne sait même plus‖ comment il se nommait.Et qu'annonçait-il donc ?‖ La vérité ? Quel songe !Au fond, la vérité,‖ vivants, c'est un mensonge ;La vérité n'est pas.‖ Fermons les yeux. Dormons.Tout à coup, au milieu‖ des psaumes, des sermons,Des hymnes, des chansons,‖ des cris, des ironies,Quelque chose à travers‖ les brumes infiniesSemble apparaître au seuil‖ du ciel, et l'on croit voirUn point confus blanchir‖ au fond du gouffre noir,Comme un aigle arrivant‖ dont grandit l'envergure ;Et le point lumineux‖ devient une figure,Et la figure croît‖ de moment en moment,Et devient, ô terreur,‖ un éblouissement !C'est elle, c'est l'étoile‖ inouïe et profonde,La Vérité ! C'est elle,‖ âme errante du monde,Avec son évidence‖ où nul rayon ne ment,Et son mystère aussi‖ d'où sort un flamboiement ;Elle, de tous les yeux‖ le seul que rien n'endorme,Elle, la regardée‖ et la voyante énorme,C'est elle ! O Vérité,‖ c'est toi ! Divinement,Elle surgit ; ainsi‖ qu'un vaste apaisementSon radieux lever‖ s'épand dans l'ombre immense ;Menace pour les uns,‖ pour les autres clémence,Elle approche ; elle éclaire,‖ à Thèbes, dans Ombos,Dans Rome, dans Paris,‖ dans Londres, des tombeaux,Une ciguë en Grèce,‖ une croix en Judée,Et dit : Terre, c'est moi.‖ Qui donc m'a demandée ?
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 53((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a fuite / poursuite féminine, classiqueb disparaît / forêt masculine, classiquec l'étendue / perdue féminine, classiqued vapeur / peur masculine, classiquee peut-être / fenêtre féminine, classiquef milieu / Dieu masculine, classiqueg l'aise / falaise féminine, classiqueh roulis / plis masculine, classiquei registre / sinistre féminine, classiquej univers / divers masculine, classiquek elles / surnaturelles féminine, classiquel mal / Idéal masculine, classiquem sacrée / crée féminine, classiquen s'épanouit / nuit masculine, classiqueo paraître / prêtre féminine, classiquep roi / d'effroi masculine, classiqueq hommes / Sodomes féminine, classiquer vertueux / tortueux masculine, classiques obscènes / malsaines féminine, classiquet seul / linceul masculine, classiqueu s'expie / impie féminine, classiquev clarté / vérité masculine, classiquew l'insolence / silence féminine, classiquex noirceur / penseur masculine, classiquey première / lumière féminine, classiquez bleu / dieu masculine, classiquea supplices / complices féminine, classiqueb point / poing masculine, non classiquec prédire / délire féminine, classiqued jour / l'amour masculine, classiquee d'envie / vie féminine, classiquef rameaux / maux masculine, classiqueg stupide / lapide féminine, classiqueh bâtons / tâtons masculine, classiquei ténèbres / funèbres féminine, classiquej s'évanouit / nuit masculine, classiquek rétablie / oublie féminine, classiquel songe-creux / heureux masculine, classiquem voile / l'étoile féminine, classiquen Mahomet / nommait masculine, classiqueo songe / mensonge féminine, classiquep Dormons / sermons masculine, classiqueq ironies / infinies féminine, classiquer voir / noir masculine, classiques l'envergure / figure féminine, classiquet moment / éblouissement masculine, classiqueu profonde / monde féminine, classiquev ment / flamboiement masculine, classiquew n'endorme / énorme féminine, classiquex Divinement / apaisement masculine, classiquey immense / clémence féminine, classiquez Ombos / tombeaux masculine, classiquea Judée / demandée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
106 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources