La légende des siècles, 1877· XX Un poëte est un monde
« Un poëte est un monde enfermé dans un homme »
Un poëte est un monde enfermé dans un homme.Plaute en son crâne obscur‖ sentait fourmiller Rome ;Mélésigène, aveugle‖ et voyant souverainDont la nuit obstinée‖ attristait l'œil serein,Avait en lui Calchas,‖ Hector, Patrocle, Achille ;Prométhée enchaîné‖ remuait dans Eschyle ;Rabelais porte un siècle ;‖ et c'est la véritéQu'en tout temps les penseurs‖ couronnés de clartéLes Shakspeares féconds‖ et les vastes Homères,Tous les poëtes saints, semblables à des mères,Ont senti dans leurs flancs‖ des hommes tressaillir,Tous, l'un le roi Priam‖ et l'autre le roi Lear.Leur fruit croît sous leur front‖ comme au sein de la femme.Ils vont rêver aux lieux‖ déserts ; ils ont dans l'âmeUn éternel azur‖ qui rayonne et qui rit ;Ou bien ils sont troublés,‖ et dans leur sombre espritIls entendent rouler‖ des chars pleins de tonnerres.Ils marchent effarés,‖ ces grands visionnaires.Ils ne savent plus rien,‖ tant ils vont devant eux,Archiloque appuyé‖ sur l'ïambe boiteux,Euripide écoutant‖ Minos, Phèdre et l'inceste,Molière voit venir‖ à lui le morne Alceste,Arnolphe avec Agnès,‖ l'aube avec le hibou,Et la sagesse en pleurs‖ avec le rire fou.Cervantes pâle et doux‖ cause avec don Quichotte ;A l'oreille de Job‖ Satan masqué chuchote ;Dante sonde l'abîme‖ en sa pensée ouvert ;Horace voit danser‖ les faunes à l'œil vert ;Et Marlow suit des yeux‖ au fond des bois l'émeuteDu noir sabbat fuyant‖ dans l'ombre avec sa meute.
Alors, de cette foule‖ invisible entouré,Pour la création le poëte est sacré.L'herbe est pour lui plus molle‖ et la grotte plus douce ;Pan fait plus de silence‖ en marchant sur la mousse ;La nature, voyant‖ son grand enfant distrait,Veille sur lui ; s'il est‖ un piège en la forêt,La ronce au coin du bois‖ le tire par la mancheEt dit : Ne va pas là !‖ Sous ses pieds la pervencheTressaille ; dans son nid,‖ dans le buisson mouvant,Dans la feuille, une voix,‖ vague et mêlée au vent,Murmure : — C'est Shakspeare‖ et Macbeth ! — C'est MolièreEt don Juan ! — C'est Dante‖ et Béatrix ! — Le lierreS'écarte, et les halliers,‖ pareils à des griffons,Retirent leur épine,‖ et les chênes profonds,Muets, laissent passer‖ sous l'ombre de leurs dômesCes grands esprits parlant‖ avec ces grands fantômes.
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 23((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a homme / Rome féminine, classiqueb souverain / serein masculine, classiquec Achille / Eschyle féminine, classiqued vérité / clarté masculine, classiquee Homères / mères féminine, classiquef tressaillir / Lear masculine, classiqueg femme / l'âme féminine, classiqueh rit / esprit masculine, classiquei tonnerres / visionnaires féminine, classiquej eux / boiteux masculine, classiquek l'inceste / Alceste féminine, classiquel hibou / fou masculine, classiquem Quichotte / chuchote féminine, classiquen ouvert / vert masculine, classiqueo l'émeute / meute féminine, classiquea entouré / sacré masculine, classiqueb douce / mousse féminine, classiquec distrait / forêt masculine, classiqued manche / pervenche féminine, classiquee mouvant / vent masculine, classiquef Molière / lierre féminine, classiqueg griffons / profonds masculine, classiqueh dômes / fantômes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
46 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources