La légende des siècles, 1877· IV La ville disparue
La ville disparue
Peuple, l'eau n'est jamais‖ sans rien faire. Mille ansAvant Adam, qui semble‖ un spectre en cheveux blancs,Notre aïeul, c'est du moins‖ ainsi que tu le nommes,Quand les géants étaient‖ encor mêlés aux hommes,Dans des temps dont jamais‖ personne ne parla,Une ville bâtie‖ en briques était làOù sont ces flots qu'agite‖ un aquilon immense,Et cette ville était‖ un lieu plein de démenceQue parfois menaçait‖ de loin un blême éclair.On voyait une plaine‖ où l'on voit une mer ;Alors c'étaient des chars‖ qui passaient, non des barques ;Les ouragans ont pris‖ la place des monarques ;Car pour faire un désert,‖ Dieu, maître des vivants,Commence par les rois‖ et finit par les vents.Ce peuple, voix, rumeurs,‖ fourmillement de têtes,Troupeau d'âmes, ému‖ par les deuils et les fêtes,Faisait le bruit que fait‖ dans l'orage l'essaim,Point inquiet d'avoir‖ l'océan pour voisin.
Donc cette ville avait‖ des rois ; ces rois superbesAvaient sous eux les fronts‖ comme un faucheur les herbes.Étaient-ils méchants ? Non.‖ Ils étaient rois. Un roiC'est un homme trop grand‖ que trouble un vague effroi,Qui, faisant plus de mal‖ pour avoir plus de joie,Chez les bêtes de somme‖ est la bête de proie ;Mais ce n'est pas sa faute,‖ et le sage est clément.Un roi serait meilleur‖ s'il naissait autrement ;L'homme est homme toujours ;‖ les crimes du despoteSont faits par sa puissance,‖ ombre où son âme flotte,Par la pourpre qu'il traîne‖ et dont on le revêt,Et l'esclave serait‖ tyran s'il le pouvait.Donc cette ville était‖ toute bâtie en briques.On y voyait des tours,‖ des bazars, des fabriques,Des arcs, des palais pleins‖ de luths mélodieux,Et des monstres d'airain‖ qu'on appelait les dieux.Cette ville était gaie‖ et barbare ; ses placesFaisaient par leurs gibets‖ rire les populaces ;On y chantait des chœurs‖ pleins d'oubli, l'homme étantL'ombre qui jette un souffle‖ et qui dure un instant ;De claires eaux luisaient‖ au fond des avenues ;Et les reines du roi‖ se baignaient toutes nuesDans les parcs où rôdaient‖ des paons étoilés d'yeux ;Les marteaux, au dormeur‖ nonchalant odieux,Sonnaient, de l'aube au soir,‖ sur les noires enclumes ;Les vautours se posaient,‖ fouillant du bec leurs plumes,Sur les temples, sans peur‖ d'être chassés, sachantQue l'idole féroce‖ aime l'oiseau méchant ;Le tigre est bienvenu‖ près de l'hydre ; et les aiglesSentent qu'ils n'ont jamais‖ enfreint aucunes règles,Quand le sang coule auprès‖ des autels radieux,En venant partager‖ le meurtre avec les dieux.L'autel du temple était‖ d'or pur, que rien ne souille ;Le toit était en cèdre‖ et, de peur de la rouille,Au lieu de clous avait‖ des chevilles de bois.Jour et nuit les clairons,‖ les cistres, les hautbois,De crainte que le dieu‖ farouche ne s'endorme,Chantaient dans l'ombre. Ainsi‖ vivait la ville énorme.Les femmes y venaient‖ pour s'y prostituer.Mais un jour l'océan‖ se mit à remuer ;Doucement, sans courroux,‖ du côté de la villeIl rongea les rochers‖ et les dunes, tranquille,Sans tumulte, sans chocs,‖ sans efforts haletants,Comme un grave ouvrier‖ qui sait qu'il a le temps ;Et lentement, ainsi‖ qu'un mineur solitaire,L'eau jamais immobile‖ avançait sous la terre ;C'est en vain que sur l'herbe‖ un guetteur assiduEût collé son oreille,‖ il n'eût rien entendu ;L'eau creusait sans rumeur‖ comme sans violence,Et la ville faisait‖ son bruit sur ce silence.Si bien qu'un soir, à l'heure‖ où tout semble frémir,A l'heure où, se levant‖ comme un sinistre émir,Sirius apparaît,‖ et sur l'horizon sombreDonne un signal de marche‖ aux étoiles sans nombre,Les nuages qu'un vent‖ l'un à l'autre rejointEt pousse, seuls oiseaux‖ qui ne dormissent point,La lune, le front blanc‖ des monts, les pâles astres,Virent soudain maisons,‖ dômes, arceaux, pilastres,Toute la ville, ainsi‖ qu'un rêve, en un instant,Peuple, armée, et le roi‖ qui buvait en chantantEt qui n'eut pas le temps‖ de se lever de table,Crouler dans on ne sait‖ quelle ombre épouvantable ;Et pendant qu'à la fois,‖ de la base au sommet,Ce chaos de palais‖ et de tours s'abîmait,On entendit monter‖ un murmure farouche,Et l'on vit brusquement‖ s'ouvrir comme une boucheUn trou d'où jaillissait‖ un jet d'écume amer,Gouffre où la ville entrait‖ et d'où sortait la mer.Et tout s'évanouit ;‖ rien ne resta que l'onde.Maintenant on ne voit‖ au loin que l'eau profondePar les vents remuée‖ et seule sous les cieux.Tel est l'ébranlement‖ des flots mystérieux.
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 45((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a ans / blancs masculine, classiqueb nommes / hommes féminine, classiquec parla / là masculine, classiqued immense / démence féminine, classiquee éclair / mer masculine, classiquef barques / monarques féminine, classiqueg vivants / vents masculine, classiqueh têtes / fêtes féminine, classiquei l'essaim / voisin masculine, classiquea superbes / herbes féminine, classiqueb roi / effroi masculine, classiquec joie / proie féminine, classiqued clément / autrement masculine, classiquee despote / flotte féminine, classiquef revêt / pouvait masculine, classiqueg briques / fabriques féminine, classiqueh mélodieux / dieux masculine, classiquei places / populaces féminine, classiquej étant / instant masculine, classiquek avenues / nues féminine, classiquel d'yeux / odieux masculine, classiquem enclumes / plumes féminine, classiquen sachant / méchant masculine, classiqueo aigles / règles féminine, classiquep radieux / dieux masculine, classiqueq souille / rouille féminine, classiquer bois / hautbois masculine, classiques s'endorme / énorme féminine, classiquet prostituer / remuer masculine, classiqueu ville / tranquille féminine, classiquev haletants / temps masculine, classiquew solitaire / terre féminine, classiquex assidu / entendu masculine, classiquey violence / silence féminine, classiquez frémir / émir masculine, classiquea sombre / nombre féminine, classiqueb rejoint / point masculine, classiquec astres / pilastres féminine, classiqued instant / chantant masculine, classiquee table / épouvantable féminine, classiquef sommet / s'abîmait masculine, classiqueg farouche / bouche féminine, classiqueh amer / mer masculine, classiquei l'onde / profonde féminine, classiquej cieux / mystérieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources