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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1877· XXVI Le temple

Le Temple

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 132 vers

Joie à la terre, et paix‖ à celui qui contemple !Écoutez. Vous ferez‖ sur la montagne un temple,Et vous le bâtirez‖ la nuit pour que jamaisOn ne sache qui l'a‖ placé sur ces sommets ;Vous le ferez, ainsi‖ l'ordonne le prophète,Du toit aux fondements‖ et de la base au faîte,Avec des blocs mis l'un‖ sur l'autre simplement ;Et ce temple, construit‖ de roche sans ciment,Sera presque aussi haut‖ que toute la montagne.Les forêts qu'un murmure‖ éternel accompagne,L'océan qui bondit‖ ainsi que les troupeauxEt n'a point de fatigue‖ et n'a point de repos,Les monts sans tache, blancs‖ comme les cœurs sans vice,C'est tout ce que verront‖ du seuil de l'édificeLes hommes qui viendront‖ par cent chemins divers ;Car vous aurez compris‖ qu'il faut que l'universAit autour de ce temple‖ une grave attitude ;Et vous l'aurez bâti‖ dans une solitudeAfin qu'il soit tranquille,‖ et pour que l'horizonConvienne à cette auguste‖ et farouche maison ;Et les hommes, pasteurs,‖ apôtres, patriarches,Regarderont le temple‖ et monteront les marches,Et sous la haute porte‖ ils baisseront le front.

Quand ils seront entrés,‖ voici ce qu'ils verront :

Au-dessous d'une voûte‖ en granit, situéeSi haut qu'il semblera‖ qu'elle est dans la nuée,Entre quatre grands murs‖ nus et prodigieux,Dans une ombre où partout‖ on sentira des yeux,Tout au fond d'une crypte‖ obscure, une statueSe dressera, d'un voile‖ insondable vêtue,Et de la tête aux pieds‖ ce voile descendra ;Et, plus que sur Isis,‖ et plus que sur Indra,Plus que sur le Sina,‖ plus que sur le Calvaire,Les ténèbres seront‖ sur ce spectre sévère,Colosse par une âme‖ inconnue habité ;Et l'on n'en verra rien‖ que son énormité.La figure sera‖ haute de cent coudées,Et d'un seul bloc ; jamais‖ les Indes, les Chaldées,Et les sculpteurs d'Égypte‖ ayant l'énigme en eux,N'auront rien maçonné‖ de plus vertigineux.Nul ne pourra lever‖ le voile aux plis de pierre.Personne ne saura‖ s'il est une paupièrePouvant s'ouvrir, un œil‖ pouvant verser des pleurs,Sous ce masque, et s'il est‖ quelqu'un sous les ampleursDe ce suaire aux yeux‖ humains inabordable ;Et tous contempleront‖ l'ignoré formidable.Pourtant on sentira‖ que ce spectre n'est pasLa haine, le glacier,‖ le tombeau, le trépas ;Qu'il semble un spectre, étant‖ sous le plus lourd des voiles,Mais que ce noir linceul‖ peut-être est plein d'étoiles ;On sentira qu'il aime,‖ et que l'on est devantLe seul être, le seul‖ esprit, le seul vivant.Grands, petits, faibles, forts,‖ le géant et l'atome,Sentiront l'univers‖ présent dans ce fantôme ;D'une peur confiante‖ envahis par degrés,Ils seront effrayés‖ et seront rassurés ;Le vieillard et l'enfant,‖ l'ignorant et le mage,Frémissants, comprendront‖ qu'ils sont devant l'imageDe la Réalité‖ suprême, et qu'en ce lieuJéhovah, Jupiter‖ et Brahma pèsent peu ;Que là s'évanouit‖ tout dogme et toute bible,Et que rien n'est méchant,‖ quoique tout soit terrible.

Oui, terrible, mais bon ;‖ formidable, mais doux.Dans ce temple, païens,‖ chrétiens, parsis, indous,Tous ceux, fakir, santon,‖ rabbin, flamine, bonze,Qu'une religion‖ tient dans sa main de bronze,Sentiront cette main‖ s'ouvrir et les lâcher.

Le ciel ; de l'idéal‖ pétri dans du rocher,On ne sait quoi de tendre‖ au fond de cette pierre,Une forme de nuit‖ debout sur la frontièreDe l'inconnu, muette‖ et rigide, et pourtantD'accord avec le monde‖ immense palpitant,L'âme qui fait tout naître‖ et sur qui tout se fonde,Voilà ce que ce temple,‖ en son ombre profonde,Fera vaguement voir‖ à ceux qui passeront.Les autres temples, faits‖ de ce qui se corrompt,Bâtis avec l'erreur,‖ la démence et la fable,Faux et vains, et faisant‖ bégayer l'ineffable,Autels que la raison‖ en montant submergea,Se seront écroulés‖ depuis longtemps déjàAu vaste ébranlement‖ du genre humain en marche ;Mais celui-ci, n'ayant‖ point de coran, point d'arche,Point de prêtres, aucun‖ pontife, aucun menteur,Entouré de l'abîme‖ et seul sur la hauteur,Demeurera debout‖ sur la terre où nous sommes,Et ne craindra pas plus‖ le passage des hommesQue l'étoile ne craint‖ le vol des alcyons.

Il n'expliquera point‖ au cœur les passions,A l'esprit le problème,‖ et la tombe à la vie ;Mais il fera germer‖ chez tous l'ardente envieDe monter, de grandir,‖ et de voir au delà.Où ? Plus loin. Le zénith‖ que Thalès contempla,Les constellations,‖ ces effrayants fulgoresQue regardaient errer‖ les pâles Pythagores,Les orbes de la vie‖ obscure entre-croisés,La science qui cherche‖ et dit : jamais assez !Ne contesteront point‖ ce temple, et, dans l'espace,Par tout le gouffre et par‖ toute l'ombre qui passeIl sera vénéré,‖ n'ayant point ici-basAggravé par l'erreur‖ nos douleurs, nos combats,Nos deuils, et n'ayant point‖ de reproche à se faire.

Sous l'âpre voûte ayant‖ la grandeur d'une sphère,La statue, impassible‖ et voilée, aura l'airDe rêver, attentive‖ aux forêts, à la mer,Aux germes, à l'azur,‖ aux nuages, aux astres ;Pas de frises aux toits ;‖ aux murs pas de pilastres ;Le granit nu qu'aucun‖ ornement n'interrompt ;Et, rien ne remuant,‖ les hommes trembleront ;Et les méchants seront‖ mal à l'aise ; et les justes,Et les bons, et tous ceux‖ dont les cœurs sont augustes,Les sages, les penseurs,‖ sentiront le plein jourSur leur âme, leur foi,‖ leur espoir, leur amour,Comme sous le regard‖ d'une énorme prunelle.

Derrière la statue,‖ une lampe éternelleBrûlera comme un feu‖ dans l'antre aux visions,Et, cachant le foyer,‖ montrera les rayonsDe façon à lui mettre‖ une aurore autour d'elle,Pour enseigner au peuple‖ ému, grave et fidèle,Que cette énigme est bien‖ une divinité,Et que si c'est la nuit‖ c'est aussi la clarté.Le colosse sera‖ noir sur cette auréole ;Et nul souffle, nul vent‖ d'orage, nul éoleNe fera vaciller‖ l'immobile lueur.Les sages essuieront‖ à leur front la sueurEt sentiront l'horreur‖ sacrée en leurs vertèbres,Devant cette splendeur‖ sortant de ces ténèbres,Et comprendront que l'Être‖ ignoré, mais certain,Brille, étant le lever‖ de l'éternel matin,Et pourtant reste obscur,‖ car aucune envergure,Aucun esprit ne peut‖ saisir cette figure ;Il est sans fin, sans fond,‖ sans repos, sans sommeil.Et pour être Mystère‖ il n'est pas moins Soleil.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
66((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a contemple / temple féminine, classiqueb jamais / sommets masculine, classiquec prophète / faîte féminine, classiqued simplement / ciment masculine, classiquee montagne / accompagne féminine, classiquef troupeaux / repos masculine, classiqueg vice / l'édifice féminine, classiqueh divers / l'univers masculine, classiquei attitude / solitude féminine, classiquej l'horizon / maison masculine, classiquek patriarches / marches féminine, classiquel front / verront masculine, classiquea située / nuée féminine, classiqueb prodigieux / yeux masculine, classiquec statue / vêtue féminine, classiqued descendra / Indra masculine, classiquee Calvaire / sévère féminine, classiquef habité / énormité masculine, classiqueg coudées / Chaldées féminine, classiqueh eux / vertigineux masculine, classiquei pierre / paupière féminine, classiquej pleurs / ampleurs masculine, classiquek inabordable / formidable féminine, classiquel pas / trépas masculine, classiquem voiles / d'étoiles féminine, classiquen devant / vivant masculine, classiqueo l'atome / fantôme féminine, classiquep degrés / rassurés masculine, classiqueq mage / l'image féminine, classiquer lieu / peu masculine, classiques bible / terrible féminine, classiquea doux / indous masculine, classiqueb bonze / bronze féminine, classiquec lâcher / rocher masculine, classiqueb pierre / frontière féminine, classiquec pourtant / palpitant masculine, classiqued fonde / profonde féminine, classiquee passeront / corrompt masculine, classiquef fable / l'ineffable féminine, classiqueg submergea / déjà masculine, classiqueh marche / d'arche féminine, classiquei menteur / hauteur masculine, classiquej sommes / hommes féminine, classiquek alcyons / passions masculine, classiqueb vie / envie féminine, classiquec delà / contempla masculine, classiqued fulgores / Pythagores féminine, classiquee entre-croisés / assez masculine, classiquef l'espace / passe féminine, classiqueg ici-bas / combats masculine, classiqueh faire / sphère féminine, classiqueb l'air / mer masculine, classiquec astres / pilastres féminine, classiqued n'interrompt / trembleront masculine, classiquee justes / augustes féminine, classiquef jour / amour masculine, classiqueg prunelle / éternelle féminine, classiqueb visions / rayons masculine, classiquec d'elle / fidèle féminine, classiqued divinité / clarté masculine, classiquee auréole / éole féminine, classiquef lueur / sueur masculine, classiqueg vertèbres / ténèbres féminine, classiqueh certain / matin masculine, classiquei envergure / figure féminine, classiquej sommeil / Soleil masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources