La légende des siècles, 1877· XXVII À l’homme
A l’Homme
Si tu vas devant toi‖ pour aller devant toi,C'est bien ; l'homme se meut,‖ et c'est là son emploi ;C'est en errant ainsi,‖ c'est en jetant la sondeQu'Euler trouve une loi,‖ que Colomb trouve un monde.Mais, rêvant l'absolu,‖ si c'est Dieu que tu veuxPrendre comme on prendrait‖ un fuyard aux cheveux,Si tu prétends aller‖ jusqu'à la fin des choses,Et là, debout devant‖ cette cause des causes,Uranus des païens,‖ Sabaoth des chrétiens,Dire : — Réalité‖ terrible, je te tiens ! —Tu perds ta peine.Ajuste, ô fils quelconque d’Ève,N'importe quel calcul‖ à n'importe quel rêve,Ajoute à l'hypothèse‖ une lunette, et metsDes chiffres l'un sur l'autre,‖ à couvrir les sommetsDe l’Athos, du Mont-Blanc farouche, du Vésuve,Monte sur le cratère‖ ou plonge dans la cuve,Fouille, creuse, escalade,‖ envole-toi, descends,Fais faire par Gambey‖ des verres grossissants,Guette, plane avec l'aigle‖ ou rampe avec le crabe,Crois tout, doute de tout,‖ apprends l'hébreu, l'arabe,Le chinois, sois indou,‖ grec, bouddhiste, arien,Va, tu ne saisiras‖ l'extrémité de rien.Poursuivre le réel,‖ c'est chercher l'introuvable.Le réel, ce fond vrai‖ d'où sort toute la fable,C'est la nature en fuite‖ à jamais dans la nuit.Le télescope au fond‖ du ciel noir la poursuit,Le microscope court‖ dans l'abîme après elle ;Elle est inaccessible,‖ imprenable, éternelle,Et n'est pas moins énorme‖ en dessous qu'en dessus.Des aspects effrayants‖ sont partout aperçus ;Le spectre vibrion‖ vaut le soleil fantôme ;Un monde plus profond‖ que l'astre, c'est l'atome ;Quand, sous l'œil des penseurs,‖ l'infiniment petitSur l'infiniment grand‖ se pose, il l'engloutit ;Puis l'infiniment grand‖ remonte et le submerge,Mère terrifiante‖ et formidable vierge,Multipliant son jour‖ par son obscuritéEt sa maternité‖ par sa virginité,Chaste, obscène, et montrant‖ aux mornes PythagoresSon ventre ténébreux‖ d'où sortent les aurores,La nature fatale‖ engendre éperdumentDes chaos d'où jaillit‖ cette loi, l'élément.Elle est le haut, le bas,‖ l'immense ombre, l'aïeule ;Toute sa foule étant‖ elle-même, elle est seule ;Monde, elle est la nature ;‖ âme, on l'appelle Dieu.Tout être, quel qu'il soit,‖ du gouffre est le milieu ;Pas de sortie et pas‖ d'entrée ; aucune porte ;On est là. — C'est pourquoi‖ le chercheur triste avorte ;C'est pourquoi le ciel juif‖ succède au ciel romain ;C'est pourquoi ce songeur‖ épars, le genre humain,Entend à chaque instant‖ vagir de nouveaux cultes ;C'est pourquoi l'homme, en proie‖ à tant de noirs tumultes,Rêve, et tâte l'espace,‖ et veut un point d'appui,Ayant peur de la nuit‖ tragique autour de lui ;C'est pourquoi le messie‖ est chassé par l'apôtre ;C'est pourquoi l'on a vu‖ crouler, l'un après l'autre,Ayant tous fait fléchir‖ aux peuples le genou,Brahma, Dagon, Baal,‖ Odin, Allah, Vishnou.L'idolâtrie échoue.‖ Elle est, sur tout abîme,Et dans tous les bas-fonds,‖ le même essai sublimeEt la même chimère‖ inutile, créantToujours le même Dieu‖ pour le même néant.
Il est pourtant, ce Dieu.‖ Mais sous son triple voileLa lunette avançant‖ fait reculer l'étoile.C'est une sainte loi‖ que ce recul profond.Les hommes en travail‖ sont grands des pas qu'ils font ;Leur destination,‖ c'est d'aller, portant l'arche ;Ce n'est pas de toucher‖ le but, c'est d'être en marche ;Et cette marche, avec‖ l'infini pour flambeau,Sera continuée‖ au delà du tombeau.C'est le progrès. Jamais‖ l'homme ne se repose,Et l'on cherche une idole,‖ et l'on trouve autre chose.Cherchez l'Âme, elle échappe ;‖ allez, allez toujours !
Teutatès, Mahomet, Jésus, les antres sourds,Les forêts, le druide‖ et le mage, et ces follesAugustes, qu'Apollon‖ emplissait de paroles,Et les temples du sang‖ des génisses fumants,N'arrivent qu'à des cris‖ et qu'à des bégaiements.L'à peu près, c'est la fin‖ de toute idolâtrie.La vérité ne sort‖ que difforme et meurtrieDe l'effort d'engendrer,‖ et, quel que soit l'œil fierDu fœtus d'aujourd'hui‖ sur l'embryon d'hier,Quelque mépris qu'Orphée‖ inspire à Chrysostome,Quelque soit le dédain‖ du coran pour le psaume,Et quoi que Jéhovah‖ tente après Jupiter,Quoi que fasse Jean Huss‖ accouchant de Luther,Quoi qu'affirme l'autel,‖ quoi que chante le prêtre,Jamais le dernier mot,‖ le grand mot, ne veut êtreDit, dans cette ombre énorme‖ où le ciel se défend,Par la religion,‖ toujours en mal d'enfant.
C'est parce que je roule‖ en moi ces choses sombres,C'est parce que je vois‖ l'aube dans les décombres,Sur les trônes le mal,‖ sur les autels la nuit,C'est parce que, sondant‖ ce qui s'évanouit,Bravant tout ce qui règne,‖ aimant tout ce qui souffre,J'interroge l'abîme,‖ étant moi-même gouffre ;C'est parce que je suis‖ parfois, mage inclément,Sachant que la clarté‖ trompe et que le bruit ment,Tenté de reprocher‖ aux cieux visionnairesLeur crachement d'éclairs‖ et leur toux de tonnerres ;C'est parce que mon cœur,‖ qui cherche son chemin,N'accepte le divin‖ qu'autant qu'il est humain ;C'est à cause de tous‖ ces songes formidablesQue je m'en vais, sinistre,‖ aux lieux inabordables,Au bord des mers, au haut‖ des monts, au fond des bois.Là, j'entends mieux crier‖ l'âme humaine aux abois ;Là je suis pénétré‖ plus avant par l'idéeTerrible, et cependant‖ de rayons inondée.Méditer, c'est le grand‖ devoir mystérieux ;Les rêves dans nos cœurs‖ s'ouvrent comme des yeux ;Je rêve et je médite,‖ et c'est pourquoi j'habite,Comme celui qui guette‖ une lueur subite,Le désert, et non pas‖ les villes ; c'est pourquoi,Sauvage serviteur‖ du droit contre la loi,Laissant derrière moi‖ les molles cités pleinesDe femmes et de fleurs‖ qui mêlent leurs haleines,Et les palais remplis‖ de rires, de festins,De danses, de plaisirs,‖ de feux jamais éteints,Je fuis, et je préfère‖ à toute cette fêteLa rive du torrent‖ farouche où le prophèteVient boire dans le creux‖ de sa main en été,Pendant que le lion‖ boit de l'autre côté.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 61((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a toi / emploi masculine, classiqueb sonde / monde féminine, classiquec veux / cheveux masculine, classiqued choses / causes féminine, classiquee chrétiens / tiens masculine, classiquef peine / d’Ève / rêve féminine, classiqueg mets / sommets masculine, classiqueh Vésuve / cuve féminine, classiquei descends / grossissants masculine, classiquej crabe / l'arabe féminine, classiquek arien / rien masculine, classiquel l'introuvable / fable féminine, classiquem nuit / poursuit masculine, classiquen elle / éternelle féminine, classiqueo dessus / aperçus masculine, classiquep fantôme / l'atome féminine, classiqueq petit / l'engloutit masculine, classiquer submerge / vierge féminine, classiques obscurité / virginité masculine, classiquet Pythagores / aurores féminine, classiqueu éperdument / l'élément masculine, classiquev l'aïeule / seule féminine, classiquew Dieu / milieu masculine, classiquex porte / avorte féminine, classiquey romain / humain masculine, classiquez cultes / tumultes féminine, classiquea d'appui / lui masculine, classiqueb l'apôtre / l'autre féminine, classiquec genou / Vishnou masculine, classiqued abîme / sublime féminine, classiquee créant / néant masculine, classiquea voile / l'étoile féminine, classiqueb profond / font masculine, classiquec l'arche / marche féminine, classiqued flambeau / tombeau masculine, classiquee repose / chose féminine, classiquef toujours / sourds masculine, classiqueb folles / paroles féminine, classiquec fumants / bégaiements masculine, classiqued idolâtrie / meurtrie féminine, classiquee fier / d'hier masculine, classiquef Chrysostome / psaume féminine, classiqueg Jupiter / Luther masculine, classiqueh prêtre / être féminine, équivalentei défend / d'enfant masculine, classiquea sombres / décombres féminine, classiqueb nuit / s'évanouit masculine, classiquec souffre / gouffre féminine, classiqued inclément / ment masculine, classiquee visionnaires / tonnerres féminine, classiquef chemin / humain masculine, classiqueg formidables / inabordables féminine, classiqueh bois / abois masculine, classiquei l'idée / inondée féminine, classiquej mystérieux / yeux masculine, classiquek j'habite / subite féminine, classiquel pourquoi / loi masculine, classiquem pleines / haleines féminine, classiquen festins / éteints masculine, classiqueo fête / prophète féminine, classiquep été / côté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
123 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources