La légende des siècles, 1877· VI Entre lions et rois
Quelqu’un met le hola
Les grands lions ont dit‖ aux rois épouvantables :
— Vous couchez dans des lits,‖ vous buvez à des tables,Nous couchons sur la pierre‖ et buvons aux ruisseaux ;Vous faites en marchant‖ le bruit des grandes eaux,O rois, tant vous avez‖ autour de vous d'armées.Vos femelles, au bain,‖ pour être parfumées,Se laissent par l'eunuque‖ infâme manier ;Les nôtres ont l'odeur‖ féroce du charnier,Et, comme leur caresse‖ est féconde en blessures,Nous leur rendons parfois‖ leurs baisers en morsures,Mais elles ont la fauve‖ et sombre chasteté.La nuit profonde a beau‖ regarder de côté,Elle a peur devant nous,‖ et la terreur la gagneQuand nous questionnons‖ sur l'ombre la montagne ;Vous, elle vous méprise,‖ et nous, elle nous craint.Rois, vous croyez avoir‖ le monde, humble et contraint ;Mais c'est nous qui l'avons.‖ La forêt nous encense.Rois, nous sommes la faim,‖ la soif, et la puissance ;Pour manger les agneaux‖ et pour manger les loupsNos mâchoires font plus‖ de besogne que vous ;Vous disparaîtriez,‖ ô princes, que nos gueulesSauraient bien dévorer‖ les hommes toutes seules.Chacun de nous au fond‖ de sa caverne est roi ;Et nous tenons ce sceptre‖ en nos pattes, l'effroi.Rois, l'échevèlement‖ que notre tête épaisseSecoue en sa colère‖ est de la même espèceQue l'avalanche énorme‖ et le torrent des monts.Rois, vous régnez un peu‖ parce que nous dormons ;Nos femmes font téter‖ leurs petits sous leurs ventres,Mais lorsqu'il nous plaira‖ de sortir de nos antres,Vous verrez. Le seigneur‖ des forêts vous vaut tous.Sachez que nous n'avons‖ rien au-dessus de nous.O rois, dans notre voix‖ nous avons le tonnerre.Le seigneur des forêts‖ n'est pas un mercenaireQu'on leurre et qu'on désarme‖ avec un sac d'argent ;Et nous nous coucherons‖ sur vous en vous rongeant,Comme vous vous couchez,‖ maîtres, sur vos provinces.C'est vous les faux bandits‖ et c'est nous les vrais princes.Vous, et vos légions,‖ vous, et vos escadrons,Quand nous y penserons‖ et quand nous le voudrons,O princes, nous ferons‖ de cela des squelettes.Lâches, vous frissonnez‖ devant des amulettes ;Mais nous les seuls puissants,‖ nous maîtres des sommets,Nous rugissons toujours‖ et ne prions jamais ;Car nous ne craignons rien.‖ Puisqu'on nous a fait bêtes,N'importe qui peut bien‖ exister sur nos têtesSans que nous le sachions‖ et que nous y songions.Vous les rois, le ciel noir,‖ plein de religions,Vous voit, mains jointes, vils,‖ prosternés dans la poudre ;Mais, tout rempli qu'il est‖ de tempête et de foudre,De rayons et d'éclairs,‖ il ne sait pas si nous,Qui sommes les lions,‖ nous avons des genoux. —
Ainsi les fiers lions‖ parlaient aux rois farouches.Ce verbe monstrueux‖ rugissait dans leurs bouches,Et les bois demandaient‖ aux monts : Qu'est-ce que c'est ?Soudain on entendit‖ une voix qui disait :
— Vous êtes les lions,‖ moi je suis Dieu. Crinières,Ne vous hérissez pas,‖ je vous tiens prisonnières.Toutes vos griffes sont,‖ devant mon doigt levé,Ce qu'est sous une meule‖ un grain de sénevé ;Je tolère les rois‖ comme je vous tolère ;La grande patience‖ et la grande colère,C'est moi. J'ai mes desseins.‖ Brutes et rois, tyrans,Tremblez, eux les mangeurs‖ et vous les dévorants.Sachez que je suis là.‖ J'abaisse et j'humilie ;Je tiens, je tords, je courbe,‖ et je lie et délieLa vague adriatique‖ et le vent syrien ;Je suis celui qui prouve‖ à tous qu'ils ne sont rien ;Je suis toute l'aurore‖ et je suis toute l'ombre ;Je suis celui qui sème‖ au hasard et sans nombre,Et qui, lorsqu'il lui plaît,‖ donne des millionsD'astres aux firmaments‖ et de poux aux lions.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 36((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a épouvantables / tables féminine, classiqueb ruisseaux / eaux masculine, classiquec d'armées / parfumées féminine, classiqued manier / charnier masculine, classiquee blessures / morsures féminine, classiquef chasteté / côté masculine, classiqueg gagne / montagne féminine, classiqueh craint / contraint masculine, classiquei encense / puissance féminine, classiquej loups / vous masculine, classiquek gueules / seules féminine, classiquel roi / l'effroi masculine, classiquem épaisse / espèce féminine, classiquen monts / dormons masculine, classiqueo ventres / antres féminine, classiquep tous / nous masculine, classiqueq tonnerre / mercenaire féminine, classiquer d'argent / rongeant masculine, classiques provinces / princes féminine, classiquet escadrons / voudrons masculine, classiqueu squelettes / amulettes féminine, classiquev sommets / jamais masculine, classiquew bêtes / têtes féminine, classiquex songions / religions masculine, classiquey poudre / foudre féminine, classiquez nous / genoux masculine, classiquea farouches / bouches féminine, classiqueb c'est / disait masculine, classiquea Crinières / prisonnières féminine, classiqueb levé / sénevé masculine, classiquec tolère / colère féminine, classiqued tyrans / dévorants masculine, classiquee j'humilie / délie féminine, classiquef syrien / rien masculine, classiqueg l'ombre / nombre féminine, classiqueh millions / lions masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources