La légende des siècles, 1883· XI
La chanson des doreurs de proues
Nous sommes les doreurs de proues.Les vents, tournant comme des roues,Sur la verte rondeur des eauxMêlent les lueurs et les ombres,Et dans les plis des vagues sombresTraînent les obliques vaisseaux.
La bourrasque décrit des courbes,Les vents sont tortueux et fourbes,L'archer noir souffle dans son cor,Ces bruits s'ajoutent aux vertiges,Et c'est nous qui dans ces prodigesFaisons rôder des spectres d'or,
Car c'est un spectre que la proue.Le flot l'étreint, l'air la secoue ;Fière, elle sort de nos bazarsPour servir aux éclairs de cible,Et pour être un regard terribleParmi les sinistres hasards.
Roi, prends le frais sous les platanes ;Sultan, sois jaloux des sultanes,Et tiens sous des voiles cachéL'essaim des femmes inconnuesQu'hier on vendait toutes nuesA la criée en plein marché ;
Qu'importe au vent ! qu'importe à l'onde !Une femme est noire, une est blonde,L'autre est d'Alep ou d'Ispahan ;Toutes tremblent devant ta face,Et que veut-on que cela fasseAu mystérieux océan ?
Vous avez chacun votre fête ;Sois le prince, il est la tempête ;Lui l'éclair, toi l'yatagan,Vous avez chacun votre glaive ;Sous le sultan le peuple rêve,Le flot songe sous l'ouragan.
Nous travaillons pour l'un et l'autre.Cette double tâche est la nôtre,Et nous chantons ! O sombre émir,Tes yeux d'acier, ton cœur de marbre,N'empêchent pas le soir dans l'arbreLes petits oiseaux de dormir ;
Car la nature est éternelleEt tranquille, et Dieu sous son aileAbrite les vivants pensifs.Nous chantons dans l'ombre sereineDes chansons où se mêle à peineLa vision des noirs récifs.
Nous laissons aux maîtres les palmesEt les lauriers ; nous sommes calmesTant qu'ils n'ont pas pris dans leur mainLes étoiles diminuées,Tant que la fuite des nuéesNe dépend pas d'un souffle humain.
L'été luit, les fleurs sont écloses,Les seins blancs ont des pointes roses,On chasse, on rit, les ouvriersChantent, et les moines s'ennuient ;Les vagues biches qui s'enfuientFont tressaillir les lévriers.
Oh ! s'il fallait que tu t'emplisses,Sultan, de toutes les délicesQui t'environnent, tu mourrais.Vis et règne, — la vie est douce.Le chevreuil couché sur la mousseFait des songes dans les forêts ;
Monter ne sert qu'à redescendre ;Tout est flamme, puis tout est cendre ;La tombe dit à l'homme : vois !Le temps change, les oiseaux muent.Et les vastes eaux se remuent,Et l'on entend passer des voix ;
L'air est chaud, les femmes se baignent ;Les fleurs entre elles se dédaignent ;Tout est joyeux, tout est charmant ;Des blancheurs dans l'eau se reflètent ;Les roses des bois se complètentPar les astres du firmament.
Ta galère que nous dorâmesA soixante paire de ramesQui de Lépante à MoganezDomptent le vent et la marée,Et dont chacune est manœuvréePar quatre forçats enchaînés.
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a proues / roues féminine, classiqueb eaux / vaisseaux masculine, classiquec ombres / sombres féminine, classiquea courbes / fourbes féminine, classiqueb cor / d'or masculine, classiquec vertiges / prodiges féminine, classiquea proue / secoue féminine, classiqueb bazars / hasards masculine, classiquec cible / terrible féminine, classiquea platanes / sultanes féminine, classiqueb caché / marché masculine, classiquec inconnues / nues féminine, classiquea l'onde / blonde féminine, classiqueb d'Ispahan / océan masculine, classiquec face / fasse féminine, classiquea fête / tempête féminine, classiqueb l'yatagan / l'ouragan masculine, classiquec glaive / rêve féminine, classiquea l'autre / nôtre féminine, classiqueb émir / dormir masculine, classiquec marbre / l'arbre féminine, classiquea éternelle / aile féminine, classiqueb pensifs / récifs masculine, classiquec sereine / peine féminine, classiquea palmes / calmes féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquec diminuées / nuées féminine, classiquea écloses / roses féminine, classiqueb ouvriers / lévriers masculine, classiquec s'ennuient / s'enfuient féminine, classiquea t'emplisses / délices féminine, classiqueb mourrais / forêts masculine, classiquec douce / mousse féminine, classiquea redescendre / cendre féminine, classiqueb vois / voix masculine, classiquec muent / remuent féminine, classiquea baignent / dédaignent féminine, classiqueb charmant / firmament masculine, classiquec reflètent / complètent féminine, classiquea dorâmes / rames féminine, classiqueb Moganez / enchaînés masculine, classiquec marée / manœuvrée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources