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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1883· XII Ténèbres

« L'homme est humilié de son lot ; il se croit »

Victor Hugo· sizains, alexandrins et octosyllabes, 155 vers

L'homme est humilié‖ de son lot ; il se croitFait pour un ciel plus pur,‖ pour un sort moins étroit ;L'homme ne trouve pas‖ de sa dignité d'êtreMalade, las, souffrant,‖ errant sans rien connaîtrePareil au bœuf qui mange,‖ au bouc qui s'assouvit,Poudreux d'un cas qu'il fait,‖ souillé d'un jour qu'il vit,Fatigué du seul poids‖ de l'heure vaine, esclaveDu lit qui le repose‖ et du bain qui le lave ;Il s'irrite, il s'indigne ;‖ il se déclare enfinAvili par la soif,‖ insulté par la faim.Hélas ! vieillir, trembler‖ comme une feuille d'arbre,Se refroidir, sentir‖ ses os devenir marbre,Après des songes noirs‖ avoir de froids réveils,Quel sort ! et l’homme pleure.— Eh, disent les soleils,Qu'est-ce donc que veut l'homme ?‖ et quelle est sa folie ?Le joug universel‖ le comprime et le lie ;Eh bien, que lui faut-il‖ et de quoi se plaint-il ?L'être le plus grossier,‖ l'être le plus subtilSont courbés comme lui‖ par la force invisible.Insensé, qui voudrait‖ étreindre l'impossibleDans les crispations‖ débiles de son poing !Il ne sait point que l'être‖ est un ; il ne sait pointQue le mystère obscur‖ couvre tout de sa brume ;Que les vagues de l'ombre‖ ont une affreuse écumeA qui nul front n'échappe,‖ éblouissant ou noir,Et que tout ce qui vit‖ est fait pour recevoirL'éclaboussure énorme‖ et sombre de l'abîme.Il trouve son destin‖ trop humble et trop infime ;Il se sent abaissé‖ par le ciel écrasant ;Eh ! c'est la loi commune,‖ et rien n'en est exempt.Il hait la cause ; il garde‖ à l'infini rancune ;Il voudrait être clair,‖ limpide, sans aucuneDe ces obscurités‖ qui s'expliquent plus tard,Que nous nommons énigme‖ et qu'il nomme hasard ;Il se rêve complet,‖ sans tache, sans problème,Portant sur son front l'aube‖ ainsi qu'un diadèmePur, lumineux, serein,‖ parfait, calme ; il voudraitÊtre seul en dehors‖ de l'effrayant secret.Quoi ! tout ce qui naît, vit,‖ s'allume, se consomme,Brille et meurt, ce serait‖ pour aboutir à l'homme !L'homme serait le but‖ du splendide univers !Mais que dirait la cendre‖ et que diraient les vers ?Quoi ! la création‖ aurait pour toute fêteEt pour tout horizon‖ d'avoir l'homme à son faîte !Dieu serait pour l'atome‖ un piédestal d'orgueil !Non ! l'homme souffre et rampe !‖ il est son propre écueil ;Il tremble et tombe ; il sent‖ peser sur lui sans cesseSon âme en ignorance‖ et sa chair en bassesse ;Il est triste le soir‖ et triste le matin ;Il tâte en vain le cercle‖ où tourne son destin ;L'astre qu'il porte en lui‖ suit une obscure ellipse ;La matière le voile‖ et le sommeil l'éclipse ;Son berceau cache un gouffre‖ ainsi que son cercueil ;C'est que tout a son crêpe‖ et que tout a son deuil !Eh ! ne sommes-nous pas‖ humiliés nous-mêmes,Nous les soleils, les feux‖ du firmament suprême,Quand l'ombre ouvre l'abîme‖ où nous nous engouffrons,Avec les sombres nuits,‖ ces immenses affronts ! —

La nuit ! la nuit ! la nuit !‖ Et voilà que commenceLe noir de profundis‖ de l'océan immense.Le marin tremble, aux flots livré ;Miserere, dit l'homme ;‖ et, dans le ciel qui gronde,L'air dit : miserere !‖ Miserere, dit l'onde ;Miserere ! miserere !

Le dolmen, dont l'ortie‖ ensevelit les tables,Pousse un soupir ; les morts‖ se dressent lamentables ;Gémissent-ils ? écoutent-ils ?La jusquiame affreuse‖ entrouvre ses corolles ;La mandragore laisse‖ échapper des parolesDe ses mystérieux pistils.

Qu'a-t-on fait à la ronce‖ et qu'a-t-on fait à l'arbre ?Qu'ont-ils donc à pleurer ?‖ Pour qui l'antre de marbreVerse-t-il ces larmes d'adieux ?Sont-ce les noirs Caïns‖ d'une faute première ?Deuil ! ils ont la souffrance‖ et n'ont pas la lumière !Ils ont des pleurs et n'ont pas d'yeux !

Le navire se plaint‖ comme un homme qui souffre,Le tuyau grince et fume,‖ et le flot qui s'engouffreBlanchit les tambours du steamer,Le crabe, le dragon,‖ l'orphe aux larges ouïes,Nagent dans l'ombre où rampe‖ en formes inouïesLa vie horrible de la mer.

Le hallier crie ; il semble,‖ à travers l'âpre bise,Qu'on entende hurler‖ Nemrod, Sylla, Cambyse,Rongés du ver et du corbeau,Et sortir, dans l'orage‖ et la brume et la haine,Des froids caveaux où sont‖ les damnés à la chaîne,Les rugissements du tombeau.

Est-il quelqu’un qui cherche ? est-il quelqu’un qui rêve ?Est-il quelqu'un qui marche‖ à l'heure où sur la grèveRôdent le spectre et l'assassin,Et qui sache, ô vivants !‖ pourquoi sanglote et râle,La forêt, monstrueuse‖ et fauve cathédrale,Où le vent sonne le tocsin ?

On entend vous parler‖ à l'oreille des bouches ;On voit dans les clartés‖ des branchages farouchesOù passent de mornes convois ;Le vent, bouleversant‖ l'arbre aux cimes altières,Emplit de tourbillons‖ les blêmes cimetières ;Quelle est donc cette étrange voix ?

Quel est ce psaume énorme‖ et que rien ne fait taire ?Et qui donc chante, avec‖ les souffles de la terre,Avec le murmure des cieux,Avec le tremblement‖ de la vague superbe,Les joncs, les eaux, les bois,‖ le sifflement de l'herbe,Le requiem mystérieux ?

O sépulcres ! j'entends‖ l'orgue effrayant de l'ombre,Formé de tous les cris‖ de la nature sombreEt du bruit de tous les écueils ;La mort est au clavier‖ qui frémit dans les branches,Et les touches, tantôt‖ noires et tantôt blanches,Sont vos pierres et vos cercueils.

L'homme se trompe ! Il voit‖ que pour lui tout est sombre ;Il tremble et doute ; il croit‖ à la haine de l'ombre ;Son œil ne s'ouvre qu'à demi ;Il dit : — Ne suis-je pas‖ le damné de la terre,Lugubre atome, ayant‖ l'immensité pour guerreEt l'univers pour ennemi ? —

S'il regarde la vie,‖ elle est aussi le gouffre.Toute l'histoire pleure‖ et saigne et crie et souffre ;Tous les purs flambeaux sont éteints ;Morus après Caton‖ dans le cirque se couche ;Le genre humain assiste‖ au pugilat faroucheDes grands cœurs et des noirs destins.

L'énigme universelle‖ est proposée à l'âme,L'âme cherche ; la terre‖ et l'eau, l'air et la flammeFont le mal, triste vision !Le vent, la mer, la nuit,‖ sont pris en forfaiture ;Hélas ! que comprend-on ?‖ Peu de la créature,Et rien de la création.

Les faits, qui sont muets‖ et qui semblent funèbres,Surgissent au regard‖ comme un bloc de ténèbres,Et rien n'éclaire et rien ne luit ;L'horizon est de l'ombre‖ où l'ombre se prolonge,Où se dresse, devant‖ l'humanité qui songe,Toute une montagne de nuit.

Le sombre sphinx Nature,‖ accroupi sur la cime,Rêve, pétrifiant‖ de son regard d'abîmeLe mage aux essors inouïs,Tout le groupe pensif‖ des blêmes Zoroastres,Les guetteurs de soleils‖ et les espions d'astres,Les effarés, les éblouis.

Il semble à tout ce tas‖ d'Œdipes qui frissonneQue l'ouragan, clairon‖ des nuages qui sonne,La comète, horreur du voyant,L'hiver, la mort, l'éclair,‖ l'onde affreuse, et vivante,Tout ce que le mystère‖ et l'ombre ont d'épouvanteSorte de cet œil effrayant.

La nuit autour du sphinx‖ roule tumultueuse. —Si l'on pouvait lever‖ sa patte monstrueuse,Que contemplèrent tour à tourNewton, l'esprit d'hier,‖ et l'antique Mercure,Sous la paume sinistre‖ et sous la griffe obscureOn trouverait ce mot : Amour.

Versification

Forme
Sizains
Rimes
29((aa)) 16(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (123 de 12, 32 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
16 sizains, 1 distiques
Mots à la rime
a croit / étroit masculine, classiqueb d'être / connaître féminine, classiquec s'assouvit / vit masculine, classiqued esclave / lave féminine, classiquee enfin / faim masculine, classiquef d'arbre / marbre féminine, classiqueg réveils / pleure / soleils masculine, classiqueh folie / lie féminine, classiquei plaint-il / subtil masculine, classiquej invisible / l'impossible féminine, classiquek poing / point masculine, non classiquel brume / écume féminine, classiquem noir / recevoir masculine, classiquen l'abîme / infime féminine, classiqueo écrasant / exempt masculine, classiquep rancune / aucune féminine, classiqueq tard / hasard masculine, classiquer problème / diadème féminine, classiques voudrait / secret masculine, classiquet consomme / l'homme féminine, classiqueu univers / vers masculine, classiquev fête / faîte féminine, classiquew d'orgueil / écueil masculine, classiquex cesse / bassesse féminine, classiquey matin / destin masculine, classiquez ellipse / l'éclipse féminine, classiquea cercueil / deuil masculine, classiqueb nous-mêmes / suprême féminine, non classiquec engouffrons / affronts masculine, classiquea commence / immense féminine, classiqueb livré / miserere masculine, classiquec gronde / l'onde féminine, classiquea tables / lamentables féminine, classiqueb écoutent-ils / pistils masculine, classiquec corolles / paroles féminine, classiquea l'arbre / marbre féminine, classiqueb d'adieux / d'yeux masculine, classiquec première / lumière féminine, classiquea souffre / s'engouffre féminine, classiqueb steamer / mer masculine, classiquec ouïes / inouïes féminine, classiquea bise / Cambyse féminine, classiqueb corbeau / tombeau masculine, classiquec haine / chaîne féminine, classiquea rêve / grève féminine, classiqueb l'assassin / tocsin masculine, classiquec râle / cathédrale féminine, classiquea bouches / farouches féminine, classiqueb convois / voix masculine, classiquec altières / cimetières féminine, classiquea taire / terre féminine, classiqueb cieux / mystérieux masculine, classiquec superbe / l'herbe féminine, classiquea l'ombre / sombre féminine, classiqueb écueils / cercueils masculine, classiquec branches / blanches féminine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb demi / ennemi masculine, classiquec terre / guerre féminine, classiquea gouffre / souffre féminine, classiqueb éteints / destins masculine, classiquec couche / farouche féminine, classiquea l'âme / flamme féminine, classiqueb vision / création masculine, classiquec forfaiture / créature féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquec prolonge / songe féminine, classiquea cime / d'abîme féminine, classiqueb inouïs / éblouis masculine, classiquec Zoroastres / d'astres féminine, classiquea frissonne / sonne féminine, classiqueb voyant / effrayant masculine, classiquec vivante / d'épouvante féminine, classiquea tumultueuse / monstrueuse féminine, classiqueb tour / Amour masculine, classiquec Mercure / obscure féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

155 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources