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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1883· II Voix basses dans les ténèbres

Les Hommes de paix aux Hommes de guerre

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 103 vers

— O conquérants, guerriers,‖ héros, faiseurs de cendres,Vous les Nemrods, chasseurs‖ géants, les Alexandres,Vous qu'on nomme Alaric,‖ Cyrus, Gengis, Timour,Vous que la mort berça,‖ petits, avec amour,Et qui, grands, et marchant‖ dans les apothéoses,Ainsi qu'avril fait naître‖ autour de lui des roses,Avez fait sous vos pas‖ éclore des tombeaux ;Vous que l'homme, par vous‖ dévoré, trouve beaux ;Nous qu'il trouve hideux,‖ et qui sommes vos frères,Nous qui sommes les noirs‖ bénisseurs funéraires,Les prêtres, nous avons‖ à vous dire ceci.Écoutez.Notre gîte auguste fut saisi,Comme le vôtre, hélas,‖ par la raison humaine ;Nous avions, comme vous,‖ les peuples pour domaine,Et nous rôdions sur eux,‖ puissants, l'œil en arrêt,Vainqueurs, toute la terre‖ étant notre forêt ;Et nous disions à Dieu :‖ C'est par nous que tu frappes !Car vous êtes les rois,‖ mais nous sommes les papes ;Vous êtes Attila,‖ nous sommes Borgia.Nous avons la madone‖ et la panagia,L'idole, comme, vous,‖ vous avez la bataille ;Princes, nous n'avons pas‖ tout à fait votre taille,Nous sommes le danger‖ qui se met à genoux,Vous grondez plus que nous,‖ nous rampons mieux que vous ;On sent notre velours,‖ pire que votre griffe ;Nous sommes Anitus,‖ Torquemada, Caïphe.Une grande tiare‖ est sur nos fronts étroits.Urbain huit, Sixte quint,‖ Paul trois, Innocent trois,Gerbert, l'âme livrée‖ aux sombres aventures,Dicatus, inventant‖ les quatorze tortures,Judas buvant le sang‖ que Jésus-Christ suait,La ruse, Loyola,‖ la haine, Bossuet,L'autodafé, l'effroi,‖ le cachot, la bastille,C'est nous ; et notre pourpre‖ effrayante pétillePar moments, et s'allume,‖ et devient flamboiement.

Nous étions, comme vous,‖ des dieux ; mais brusquementLa révolution‖ nous mit des muselières.La France mania‖ de ses mains familièresNos gueules, et, mordue‖ et souriant, nous prit,Fière, et, sans même avoir‖ de plaie, étant l'esprit,Elle nous a jetés‖ dans une basse-fosse,Moi prêtre, et toi tyran ;‖ elle a déclaré fausse,Ma caverne la foi,‖ la guerre ton palais ;Elle a d'altiers dompteurs,‖ Mirabeau, Rabelais,Molière, Diderot,‖ Rousseau, Danton, Voltaire.Maintenant nous voilà,‖ nous qui tenions la terre,Tenus à notre tour par la France.Eh bien, non !A travers les barreaux‖ de notre cabanon,Frères, nous vous crions‖ une bonne nouvelleL'orbe du soleil noir‖ revient, et se révèlePar un blêmissement‖ farouche et triomphant ;Le passé, pour la terre‖ épouvantable enfant,Pour nous espoir, râlant‖ d'une voix vengeresse,Renaît, et ce cadavre‖ en son berceau se dresse.Son berceau c'est la tombe‖ et son aube est la nuit.La fleur noire du sombre‖ autel s'épanouitPleine d'ombre, et promet‖ le fruit plein de poussière.Rome fatale vient‖ de lever sa visière,Dit à l'homme : Tais-toi !‖ dit à Dieu : Le jour ment !Et reprend la parole‖ et le rugissement.

Encore un peu de temps,‖ ce qui n'est que l'écorceTombera ; le droit mort‖ laissera voir la force ;Partout le joug, partout‖ Pierre, partout César ;Et l'église tout bas‖ tutoiera le bazar ;Les trônes reprendront‖ leurs vastes équilibres,Et les peuples seront‖ esclaves, et nous libres.A faire le gibet‖ nous emploierons la croix.Tout redeviendra guerre‖ et vous serez les rois.Tout redeviendra dogme‖ et nous serons les maîtres.Vous tyrans, étant chefs,‖ nous bourreaux, étant prêtres,Nous aurons de nouveau‖ le monde sous nos pieds.Et la terre verra‖ puissamment copiésPar des spectres nouveaux‖ tous les anciens fantômes ;Et nous arrondirons‖ les ténèbres en dômesAu-dessus du grand temple‖ où nous mettrons l'ErreurAyant le pape à droite,‖ à gauche l'empereur.

Dans notre obscurité‖ toute la terre plongePar degrés. Et déjà,‖ d'un ongle qui s'allonge,Par l'âme de l'enfant‖ nous tenons l'avenir.

Chez nous, exterminer‖ fait semblant de bénir ;La goutte de sang pleut‖ du goupillon terrible ;Votre hache, ô guerriers,‖ ne vaut pas notre bible ;Notre foudre est énorme,‖ et votre quantitéDe tonnerre est vraiment‖ peu de chose à côté.La Saint-Barthélemy‖ sonne une sombre cloche ;Et cette cloche sainte‖ aujourd'hui se rapproche,Et cette cloche jette‖ une plus grande voixQue toute la bataille‖ éparse autour des rois ;Car c'est derrière nous‖ que le vrai deuil se lève ;Nous sommes le linceul,‖ vous n'êtes que le glaive ;Vous pouvez tout au plus‖ sur les hommes marcher,Nous, nous leur commençons‖ l'enfer par le bûcher.

C'est égal, vous soldats,‖ nous prêtres, tous ensembleNous vaincrons ; nous allons‖ tout ravoir. Déjà trembleLa grille qu'on a mise‖ entre le peuple et nous.Satan en a tiré‖ doucement les verrous.Nous allons nous ruer‖ sur les âmes sans nombre,Nous allons ressaisir la terre. —Ainsi, dans l’ombre,Pendant que nous rêvons‖ et que nous oublions,La cage aux tigres parle‖ à la cage aux lions.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
50((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a cendres / Alexandres féminine, classiqueb Timour / amour masculine, classiquec apothéoses / roses féminine, classiqued tombeaux / beaux masculine, classiquee frères / funéraires féminine, classiquef ceci / Écoutez / saisi masculine, classiqueg humaine / domaine féminine, classiqueh arrêt / forêt masculine, classiquei frappes / papes féminine, classiquej Borgia / panagia masculine, classiquek bataille / taille féminine, classiquel genoux / vous masculine, classiquem griffe / Caïphe féminine, classiquen étroits / trois masculine, classiqueo aventures / tortures féminine, classiquep suait / Bossuet masculine, classiqueq bastille / pétille féminine, classiquer flamboiement / brusquement masculine, classiqueb muselières / familières féminine, classiquec prit / l'esprit masculine, classiqued basse-fosse / fausse féminine, classiquee palais / Rabelais masculine, classiquef Voltaire / terre féminine, classiqueg France / non / cabanon masculine, classiqueh nouvelle / révèle féminine, classiquei triomphant / enfant masculine, classiquej vengeresse / dresse féminine, classiquek nuit / s'épanouit masculine, classiquel poussière / visière féminine, classiquem ment / rugissement masculine, classiquea l'écorce / force féminine, classiqueb César / bazar masculine, classiquec équilibres / libres féminine, classiqued croix / rois masculine, classiquee maîtres / prêtres féminine, classiquef pieds / copiés masculine, classiqueg fantômes / dômes féminine, classiqueh l'Erreur / l'empereur masculine, classiquea plonge / s'allonge féminine, classiqueb l'avenir / bénir masculine, classiqueb terrible / bible féminine, classiquec quantité / côté masculine, classiqued cloche / rapproche féminine, classiquee voix / rois masculine, classiquef lève / glaive féminine, classiqueg marcher / bûcher masculine, classiquea ensemble / tremble féminine, classiqueb nous / verrous masculine, classiquec nombre / terre / l’ombre féminine, classiqued oublions / lions masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

103 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources