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La légende des siècles, 1883· VIII Les paysans au bord de la mer

Les Paysans au bord de la mer

Victor Hugo· 27 sizains, heptasyllabes et tétrasyllabes, 162 vers

I

Les pauvres gens de la côte,L'hiver, quand la mer est hauteEt qu'il fait nuit,Viennent où finit la terreVoir les flots pleins de mystèreEt pleins de bruit.

Ils sondent la mer sans bornes ;Ils pensent aux écueils mornesEt triomphants ;L'orpheline pâle et seuleCrie : O mon père ! et l'aïeuleDit : Mes enfants !

La mère écoute et se penche ;La veuve à la coiffe blanchePleure et s'en va.Ces cœurs qu'épouvante l'ondeTremblent dans ta main profonde,O Jéhovah.

Où sont-ils tous ceux qu'on aime ?Elles ont peur. La nuit blêmeCache Vénus ;L'océan jette sa brumeDans leur âme, et son écumeSur leurs pieds nus.

On guette, on doute, on ignoreCe que l'ombre et l'eau sonoreAux durs combatsEt les rocs aux trous d'éponges,Pareils aux formes des songes,Disent tout bas.

L'une frémit, l'autre espère.Le vent semble une vipère.On pense à DieuPar qui l'esquif vogue ou sombreEt qui change en gouffre d'ombreLe gouffre bleu !

II

La pluie inonde leurs tresses.Elles mêlent leurs détressesEt leurs espoirs.Toutes ces tremblantes femmesHélas ! font voler leurs âmesSur les flots noirs.

Et, selon ses espérances,Chacun voit des apparencesA l'horizon.Le troupeau des vagues sauteEt blanchit toute la côteDe sa toison.

Et le groupe inquiet pleure.Cet abîme obscur qu'effleureLe goélandEst comme une ombre vivanteOù la brebis ÉpouvantePasse en bêlant.

Ah ! cette mer est méchante,Et l'affreux vent d'ouest qui chanteEn troublant l'eau,Tout en sonnant sa fanfare,Souffle souvent sur le phareDe Saint-Malo.

III

Dans les mers il n'est pas rareQue la foudre au lieu de phareBrille dans l'air,Et que sur l'eau qui se dresseLe sloop-fantôme apparaisseDans un éclair.

Alors tremblez. Car l'eau jappeQuand le vaisseau mort la frappeDe l'aviron,Car le bois devient faroucheQuand le chasseur spectre emboucheSon noir clairon.

Malheur au chasse-maréeQui voit la nef abhorrée ;O nuit ! terreur !Tout le navire frissonne,Et la cloche, à l'avant, sonneAvec horreur.

C'est le hollandais ! la barqueQue le doigt flamboyant marque !L'esquif puni !C'est la voile scélérate !C'est le sinistre PirateDe l'infini !

Il était hier au pôleEt le voici ! Tombe et geôle,Il court sans fin.Judas songe, sans prière,Sur l'avant, et sur l'arrièreRêve Caïn.

Il suffirait, pour qu'une îleCroulât dans l'onde infertile,Qu'il y passât ;Il fuit dans la nuit damnée,La tempête est enchaînéeA ce forçat.

Il change l'onde en hyène,Et que veut-on que devienneLe matelot,Quand, brisant la lame en poudre,L'enfer vomit dans la foudreCe noir brûlot ?

La lugubre goéletteJette à travers son squeletteUn blanc rayon ;La lame devient hagarde,L'abîme effaré regardeLa vision.

Les rocs qui gardent la terreDisent : Va-t'en, solitaire !Démon, va-t'en !L'homme entend de sa chaumièreAboyer les chiens de pierreAprès Satan.

Et les femmes sur la grèveSe parlent du vaisseau rêveEn frémissant ;Il est plein de clameurs vagues ;Il traîne avec lui des vaguesPleines de sang.

IV

Et l'on se conte à voix basseQue le noir vaisseau qui passeEst en granit,Et qu'à son bord rien ne bouge,Les agrès sont en fer rouge,Le mât hennit.

Et l'on se met en prières,Pendant que joncs et bruyèresEt bois touffus,Vents sans borne et flots sans nombre,Jettent dans toute cette ombreDes cris confus.

V

Et les écueils centenairesRendent des bruits de tonnerresDans l'ouragan ;Il semble en ces nuits d'automneQu'un canon monstrueux tonneSur l'océan.

L'ombre est pleine de furie.O chaos ! onde ahurie,Caps ruisselants,Vent que les mères implorent,Noir gouffre où s'entre-dévorentLes flots hurlants !

Comme un fou tirant sa chaîne,L'eau jette des cris de haineAux durs récifs ;Les rocs, sourds à ses huées,Mêlent aux blêmes nuéesLeurs fronts pensifs.

La mer traîne en sa caverneL'esquif que le flot gouverne,Le mât détruit,Et la barre, et la voilureQue noue à sa chevelureL'horrible nuit.

Et sur les sombres falaisesLes pêcheuses granvillaisesTremblent au vent,Pendant que tu ris sur l'onde,De l'autre côté du monde,Soleil levant !

Versification

Forme
27 sizains (sizains)
Rimes
26(aabccb) 1(aabaab)
Mètre
Heptasyllabes et tétrasyllabes (108 de 7, 54 de 4)· profil 4, 7
Strophes
27 sizains
Mots à la rime
a côte / haute féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquec terre / mystère féminine, classiquea bornes / mornes féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classiquec seule / l'aïeule féminine, classiquea penche / blanche féminine, classiqueb va / Jéhovah masculine, non classiquec l'onde / profonde féminine, classiquea aime / blême féminine, classiqueb Vénus / nus masculine, classiquec brume / écume féminine, classiquea ignore / sonore féminine, classiqueb combats / bas masculine, classiquec d'éponges / songes féminine, classiquea espère / vipère féminine, classiqueb Dieu / bleu masculine, classiquec sombre / d'ombre féminine, classiquea tresses / détresses féminine, classiqueb espoirs / noirs masculine, classiquec femmes / âmes féminine, classiquea espérances / apparences féminine, classiqueb l'horizon / toison masculine, classiquec saute / côte féminine, classiquea pleure / qu'effleure féminine, classiqueb goéland / bêlant masculine, classiquec vivante / Épouvante féminine, classiquea méchante / chante féminine, classiqueb l'eau / Saint-Malo masculine, classiquec fanfare / phare féminine, classiquea rare / phare féminine, classiqueb l'air / éclair masculine, classiquec dresse / apparaisse féminine, classiquea jappe / frappe féminine, classiqueb l'aviron / clairon masculine, classiquec farouche / embouche féminine, classiquea chasse-marée / abhorrée féminine, classiqueb terreur / horreur masculine, classiquec frissonne / sonne féminine, classiquea barque / marque féminine, classiqueb puni / l'infini masculine, classiquec scélérate / Pirate féminine, classiquea pôle / geôle féminine, classiqueb fin / Caïn masculine, classiquec prière / l'arrière féminine, classiquea île / infertile féminine, classiqueb passât / forçat masculine, classiquec damnée / enchaînée féminine, classiquea hyène / devienne féminine, classiqueb matelot / brûlot masculine, classiquec poudre / foudre féminine, classiquea goélette / squelette féminine, classiqueb rayon / vision masculine, classiquec hagarde / regarde féminine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb va-t'en / Satan masculine, classiquec chaumière / pierre féminine, classiquea grève / rêve féminine, classiqueb frémissant / sang masculine, non classiquec vagues féminine, classiquea basse / passe féminine, classiqueb granit / hennit masculine, classiquec bouge / rouge féminine, classiquea prières / bruyères féminine, classiqueb touffus / confus masculine, classiquec nombre / ombre féminine, classiquea centenaires / tonnerres féminine, classiqueb l'ouragan / l'océan masculine, classiquec d'automne / tonne féminine, classiquea furie / ahurie féminine, classiqueb ruisselants / hurlants masculine, classiquec implorent / s'entre-dévorent féminine, classiquea chaîne / haine féminine, classiqueb récifs / pensifs masculine, classiquec huées / nuées féminine, classiquea caverne / gouverne féminine, classiqueb détruit / nuit masculine, classiquec voilure / chevelure féminine, classiquea falaises / granvillaises féminine, classiqueb vent / levant masculine, classiquec l'onde / monde féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

162 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources