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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1883· XVII Le cercle des tyrans

Un Voleur à un roi

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 181 vers

Vous êtes, sous le ciel‖ par moments obscurci,Un ambitieux, sire,‖ et j'en suis un aussi ;Roi, nous avons, car l'homme‖ est diversement ivre,Le même but tous deux,‖ c'est d'avoir de quoi vivre ;Il nous faut pour cela,‖ suis-je sage ? es-tu fou ?A toi, prince, un royaume,‖ à moi, penseur, un sou.Tout l'homme est le même homme‖ et fait la même chose.Roi, la bonté de l'Être‖ inconnu se composeDe la dispersion‖ de tout dans l'infini ;Nul n'est déshérité,‖ personne n'est banni ;Et les vents, car telle est‖ l'immensité des souffles,Jettent aux rois l'empire‖ et l'obole aux maroufles.Nous voulons tous les deux‖ à tout prix, n'importe où,Toi grossir ton royaume‖ et moi gagner mon sou ;Et dans notre sagesse‖ et dans notre démence,Roi, nous sommes aidés‖ par le hasard immense.Seulement je vaux plus‖ que toi. Daigne écouter.

Nous sommes tous deux fils,‖ toi qu'il faut redouter,De l'étrangère, et moi‖ de la bohémienne ;Roi, que ta majesté‖ fasse pendre la mienne,Cela ne prouve pas‖ qu'en notre désaccordLa tienne ait raison, sire,‖ et que la mienne ait tort.Je suis né, laisse-moi‖ te raconter ce conte,Pour avoir faim toujours‖ et n'avoir jamais honte,Car ce n'est pas honteux‖ de manger. Rien n'est vraiQue la faim ; et l'enfer,‖ dont l'homme fait l'essai,C'est l'éternel refus‖ du pain fuyant les bouches ;Et c'est pourquoi je rôde‖ au fond des bois farouches.Je ne suis pas méchant,‖ moi qui parle ; je veux,Sans ôter aux mortels‖ un seul de leurs cheveux,Leur retirer un peu‖ des choses superfluesEt pesantes qui font‖ leurs bourses trop joufflues.Je dépense à cela‖ beaucoup de talent. Roi,Je ne verse jamais‖ le sang. Écoute-moi ;Médite si tu peux,‖ et, si tu veux, digère,Mais comprends-moi. Je hais‖ le mal qui s'exagère ;Tuer, c'est de l'orgueil.‖ Casser un bourgeois, fi !A quoi bon ? L'assassin‖ est un larron bouffi.Roi, je suis un aimant‖ mystérieux qui passeEt qui, par sa douceur‖ éparse dans l'espace,Attire, sans vacarme‖ et sans brutalité,Et fait venir à lui‖ de bonne volontéLes farthings endormis‖ dans les poches des hommes.Je m'annexe les sous‖ sans mépriser les sommes ;Mais les bons sacs bien lourds‖ c'est rare ; il me suffitD'un denier ; et souvent‖ je n'ai pour tout profitDe mes subtils travaux,‖ dignes de vos estimes,Messieurs les empereurs‖ et rois, que cinq centimes ;Je m'en contente, étant‖ aux hommes indulgent.Je tâche de coûter‖ au peuple peu d'argent,Mais de manger. Avoir‖ un trou, m'en faire un Louvre ;Guetter l'homme qui passe‖ ou le volet qui s'ouvre ;Attendre qu'un marchand‖ sous les brises du soirRêve, et lisse bâiller‖ le tiroir du comptoir,Vite y fourrer avec‖ une agilité d'angeMa patte, et n'être vu‖ dans ce mystère étrangeQue des astres pensifs‖ au fond du ciel profond ;Épier la minute‖ où les belles défontLeur jarretière afin‖ de leur chiper leur montre ;Des sous avec ma griffe‖ opérer la rencontre ;Ajouter pour rallonge‖ au destin mes dix doigts ;Dire à Dieu : Tu sais bien,‖ au fond, que tu me dois,Donc ne te fâche pas !‖ telle est ma vie, altesse.Vous avez la grandeur,‖ moi j'ai la petitesse ;Mais devant le soleil,‖ ce prodige flagrant,L'infiniment petit‖ vaut l'infiniment grand.Vaut mieux. Je ne prends pas‖ au sérieux l'étoffeQui m'habille, moi ver‖ de terre et philosophe ;Jouer la comédie‖ est le faible de Dieu ;Il ne s'irrite pas,‖ mais il se moque un peu ;C'est un poète ; et l'homme‖ est sa marionnette.La naissance et la mort‖ sont deux coups de sonnette,L'un à l'entrée, et l'autre‖ au départ du pantin ;Je ris avec le vieux‖ machiniste Destin.Tout est décor. Au fond‖ la réalité manque.Tout est fardé, le roi‖ comme le saltimbanque ;Jocrisse, Hamlet. Sachez‖ ceci, mortels tremblants,Avec du calicot‖ qui fait de grands plis blancs,Avec de la farine‖ et du blanc de céruse,On est en scène un spectre,‖ ou bien Pierrot. Ma ruse,A moi, qui suis un être‖ infinitésimal,C'est de ne vraiment faire‖ aux hommes aucun mal,Et de vivre pourtant.‖ Fais ça, je t'en défie.

Roi, ce n'est pas de trop‖ cette philosophie ;Je poursuis.Je prétends que je vaux mieux que toi,Que tous ; et je le prouve,‖ à toi foule, à vous roi.

J'ai remarqué que l'homme,‖ infirme et pâle ébauche,N'a rien que la main droite,‖ et tout au plus la gauche,Ce qui fait que toi, prince,‖ homme, auguste animal,Tu portes bien la force‖ et la justice mal ;Alors j'ai médité,‖ voulant dépasser l'homme ;Et, sûr de mon bon droit,‖ mais d'emphase économe,Bienveillant, point hâbleur,‖ discret sous le ciel bleu,Réparateur obscur‖ des lacunes de Dieu,À force de songer et de vouloir, à forceDe sonder toute chose‖ au delà de l'écorce,Prince, et d'étudier‖ à fond le cœur humain,J'ai fini par avoir‖ une troisième main.Celle qu'on ne voit pas.‖ La bonne. Tel est, sire,Mon art. Le résultat,‖ voleur. Masque de cire,Fantôme, ombre, poussière‖ et cendre, majesté,As-tu compris ? O rois,‖ vous êtes un côté ;Je suis l'autre. Je suis‖ l'homme d'esprit ; le maîtreDu crépuscule obscur,‖ du risque, du peut-être,Du néant, du passant,‖ du souffle aérien ;Je possède ce tout‖ que vous appelez rien ;Je combine le vent‖ avec la destinée ;Et j'existe. Mon âme‖ est vers l'azur tournée.Et songeant qu'après tout,‖ dans ce monde gueusard,Je suis un becqueteur‖ paisible du hasard,Que mes dents ne sont pas‖ des dents inexorables,Que je ne répands point‖ le sang des misérablesComme un juge, comme un‖ bourreau, comme un soldat,Songeant que de zéro‖ je suis le candidat,Que mon ambition,‖ sans haine et sans durée,Plane sur les humains‖ d'une aile modéréeEt s'arrête à l'endroit‖ où s'achève ma faim,Et que je ne fais rien‖ que ce que font enfinLes gais oiseaux du ciel‖ sous l'orme et sous l'érable,Pour n'être point méchant‖ je me sens vénérable.Oui, je suis un mortel‖ doué de facultésQue n'ont pas bien des rois‖ dans le marbre sculptés ;Un baïoque, métal‖ inerte, simple cuivre,S'il me sent là, devient‖ vivant, cherche à me suivre,Et la monnaie en moi‖ voit son Pygmalion ;Et les sous des bourgeois‖ qui sans rébellion,Sans bruit, reconnaissant‖ un chef à mon approche,Les quittent pour venir‖ tendrement dans ma poche,Représentent, seigneur,‖ de ma part tant de soins,Tant d'adresse, un si beau‖ scrupule en mes besoins,Et tant de glissements‖ d'anguille et de couleuvre,Qu'ils sont chez eux des sous‖ et chez moi des chefs-d'œuvre.Ah ! quel art que le mien !‖ Mon collaborateur,Dieu, qui met le possible,‖ ô prince, à ma hauteur,Sait tout ce qu'il me faut‖ de calcul, d'industrie,D'héroïsme, d'aplomb,‖ de haute rêverie,De sourires au sort‖ bourru, de doux regardsA la fortune, fille‖ aimable aux yeux hagards,De patience auguste‖ et d'étude acharnée,Et de travaux, pour faire,‖ au bout d'une journéeDe pas errants, d'essais‖ puissants, d'efforts hardis,Changer de maître à deux‖ ou trois maravédis !

Mais toi, quelle est ta peine ?‖ aucune ; et ton mérite ?Nul. On croit être grand,‖ quoi ! parce qu'on hérite !Ton père t'a laissé‖ le monde en s'en allant.Être né, quel effort !‖ avoir faim, quel talent !Téter sa mère, et puis‖ manger un peuple ! O prince !Ton appétit est gros,‖ mais ton génie est mince,Un beau jour, sous ta pourpre‖ et sous ton cordon bleu,Trouvant qu'avoir un peuple‖ à toi seul, c'est trop peu,Tu jettes un regard‖ de douce convoitiseSur un empire ainsi‖ qu'un bouc sur un cytise.Tu dis : Si j'empochais‖ le peuple d'à côté ?Alors, de force, aidé‖ dans ta férocitéPar le prêtre qui fouille‖ au fond du ciel, dévisseLa foudre, et met le Dieu‖ de l'ombre à ton service,De ton flamboiement noir‖ toi-même t'aveuglant,Tu saisis, glorieux,‖ sacré, béni, sanglant,N'importe quel pays‖ qui soit à ta portée ;Toute la terre tremble‖ et crie épouvantée ;Toi, tu viens dévorer,‖ tu fais ce qu'on t'apprit ;Tu ne te mets en frais‖ d'aucun effort d'esprit ;Tu fais assassiner‖ tout avec nonchalance,A coups d'obus, à coups‖ de sabre, à coups de lance.C'est simple. Eh bien, tu viens‖ prendre une nation,Voilà tout. N'es-tu pas‖ l'extermination,Le droit divin, l'élu‖ qu'un fakir, un flamine,Un bonze, a frotté d'huile‖ et mis dans de l'hermine ?Va, prends. Les hommes sont‖ ta chose. Alors cités,Fleuves, monts, bois tremblants‖ d'un vent sombre agités,Les plaines, les hameaux,‖ tant pis s'ils sont en flammes,Les berceaux, les foyers‖ sacrés, l'honneur des femmes,Tu mets sur tout cela‖ tes ongles monstrueux ;Et l'église te brûle‖ un encens tortueux,Et le doux tedeum‖ éclaire avec des ciergesLe meurtre des enfants‖ et le viol des vierges ;Et tout ce qui n'est pas‖ gisant est à genoux.Moi, pendant ce temps-là‖ je rôde, calme et doux.

Telle est notre nuance,‖ ô le meilleur des princes,Je conquiers des liards,‖ tu voles des provinces.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
90((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a obscurci / aussi masculine, classiqueb ivre / vivre féminine, classiquec fou / sou masculine, classiqued chose / compose féminine, classiquee l'infini / banni masculine, classiquef souffles / maroufles féminine, classiqueg où / sou masculine, classiqueh démence / immense féminine, classiquei écouter / redouter masculine, classiqueb bohémienne / mienne féminine, classiquec désaccord / tort masculine, classiqued conte / honte féminine, classiquee vrai / l'essai masculine, classiquef bouches / farouches féminine, classiqueg veux / cheveux masculine, classiqueh superflues / joufflues féminine, classiquei Roi / Écoute-moi masculine, classiquej digère / s'exagère féminine, classiquek fi / bouffi masculine, classiquel passe / l'espace féminine, classiquem brutalité / volonté masculine, classiquen hommes / sommes féminine, classiqueo suffit / profit masculine, classiquep estimes / centimes féminine, classiqueq indulgent / d'argent masculine, classiquer Louvre / s'ouvre féminine, classiques soir / comptoir masculine, classiquet d'ange / étrange féminine, classiqueu profond / défont masculine, classiquev montre / rencontre féminine, classiquew doigts / dois masculine, classiquex altesse / petitesse féminine, classiquey flagrant / grand masculine, classiquez l'étoffe / philosophe féminine, classiquea Dieu / peu masculine, classiqueb marionnette / sonnette féminine, classiquec pantin / Destin masculine, classiqued manque / saltimbanque féminine, classiquee tremblants / blancs masculine, classiquef céruse / ruse féminine, classiqueg infinitésimal / mal masculine, classiqueh défie / philosophie féminine, classiqueb poursuis / toi / roi masculine, classiquea ébauche / gauche féminine, classiqueb animal / mal masculine, classiquec l'homme / économe féminine, classiqued bleu / Dieu masculine, classiquee force / l'écorce féminine, classiquef humain / main masculine, classiqueg sire / cire féminine, classiqueh majesté / côté masculine, classiquei maître / peut-être féminine, classiquej aérien / rien masculine, classiquek destinée / tournée féminine, classiquel gueusard / hasard masculine, classiquem inexorables / misérables féminine, classiquen soldat / candidat masculine, classiqueo durée / modérée féminine, classiquep faim / enfin masculine, classiqueq l'érable / vénérable féminine, classiquer facultés / sculptés masculine, classiques cuivre / suivre féminine, classiquet Pygmalion / rébellion masculine, classiqueu approche / poche féminine, classiquev soins / besoins masculine, classiquew couleuvre / chefs-d'œuvre féminine, classiquex collaborateur / hauteur masculine, classiquey d'industrie / rêverie féminine, classiquez regards / hagards masculine, classiquea acharnée / journée féminine, classiqueb hardis / maravédis masculine, classiquea mérite / hérite féminine, classiqueb allant / talent masculine, classiquec prince / mince féminine, classiqued bleu / peu masculine, classiquee convoitise / cytise féminine, classiquef côté / férocité masculine, classiqueg dévisse / service féminine, classiqueh t'aveuglant / sanglant masculine, classiquei portée / épouvantée féminine, classiquej t'apprit / d'esprit masculine, classiquek nonchalance / lance féminine, classiquel nation / l'extermination masculine, classiquem flamine / l'hermine féminine, classiquen cités / agités masculine, classiqueo flammes / femmes féminine, classiquep monstrueux / tortueux masculine, classiqueq cierges / vierges féminine, classiquer genoux / doux masculine, classiquea princes / provinces féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

181 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources