La légende des siècles, 1859· XIV Vingtième siècle
« L'abîme ; on ne sait quoi de terrible qui gronde »
I Pleine Mer
L'abîme ; on ne sait quoi‖ de terrible qui gronde ;Le vent ; l'obscurité‖ vaste comme le monde ;Partout les flots ; partout‖ où l'œil peut s'enfoncer,La rafale qu'on voit‖ aller, venir, passer ;L'onde, linceul ; le ciel,‖ ouverture de tombe ;Les ténèbres sans l'arche‖ et l'eau sans la colombe,Les nuages ayant‖ l'aspect d'une forêt.Un esprit qui viendrait‖ planer là, ne pourraitDire, entre l'eau sans fond‖ et l'espace sans borne,Lequel est le plus sombre,‖ et si cette horreur morne,Faite de cécité,‖ de stupeur et de bruit,Vient de l'immense mer‖ ou de l'immense nuit.L'œil distingue, au milieu‖ du gouffre où l'air sanglote,Quelque chose d'informe‖ et de hideux qui flotte,Un grand cachalot mort‖ à carcasse de fer,On ne sait quel cadavre‖ à vau-l'eau dans la mer,Œuf de titan dont l'homme‖ aurait fait un navire.Cela vogue, cela‖ nage, cela chavire ;Cela fut un vaisseau ;‖ l'écume aux blancs amasCache et montre à grand bruit‖ les tronçons de sept mâts.Le colosse, échoué‖ sur le ventre, fuit, plonge,S'engloutit, reparaît,‖ se meut comme le songe,Chaos d'agrès rompus,‖ de poutres, de haubans ;Le grand mât vaincu semble‖ un spectre aux bras tombants.L'onde passe à travers‖ ce débris ; l'eau s'engageEt déferle en hurlant‖ le long du bastingage,Et tourmente des bouts‖ de corde à des cramponsDans le ruissellement‖ formidable des ponts ;La houle éperdument‖ furieuse saccageAux deux flancs du vaisseau‖ les cintres d'une cageOù jadis une roue‖ effrayante a tourné.Personne ; le néant,‖ froid, muet, étonné ;D'affreux canons rouillés‖ tendant leurs cous funestes ;L'entre-pont a des trous‖ où se dressent les restesDe cinq tubes pareils‖ à des clairons géants,Pleins jadis d'une foudre,‖ et qui, tordus, béants,Ployés, éteints, n'ont plus,‖ sur l'eau qui les balance,Qu'un noir vomissement‖ de nuit et de silence ;Le flux et le reflux,‖ comme avec un rabot,Dénude à chaque coup‖ l'étrave et l'étambot,Et dans la lame on voit‖ se débattre l'échineD'une mystérieuse‖ et difforme machine.Cette masse sous l'eau‖ rôde, fantôme obscur.Des putréfactions‖ fermentent, à coup sûr,Dans ce vaisseau perdu‖ sous les vagues sans nombre.Dessus, des tourbillons‖ d'oiseaux de mer ; dans l'ombre,Dessous, des millions‖ de poissons carnassiers.Tout à l'entour, les flots,‖ ces liquides aciers,Mêlent leurs tournoiements‖ monstrueux et livides.Des espaces déserts‖ sous des espaces vides.O triste mer ! sépulcre‖ où tout semble vivant !Ces deux athlètes faits‖ de furie et de vent,Le tangage qui brave‖ et le roulis qui fume,Luttant sur ce radeau‖ funèbre dans la brume,Sans trêve, à chaque instant‖ arrachent quelque éclatDe la quille ou du pont‖ dans leur noir pugilat.Par moments, au zénith‖ un nuage se troue,Un peu de jour lugubre‖ en tombe, et, sur la proue,Une lueur, qui tremble‖ au souffle de l'autan,Blême, éclaire à demi‖ ce mot : LÉVIATHAN.Puis l'apparition‖ se perd dans l'eau profonde ;Tout fuit.Léviathan ; c’est là tout le vieux monde,Âpre et démesuré‖ dans sa fauve laideur ;Léviathan, c'est là‖ tout le passé : grandeur,Horreur.
Le dernier siècle a vu sur la TamiseCroître un monstre à qui l'eau‖ sans bornes fut promise,Et qui longtemps, Babel‖ des mers, eut Londre entierLevant les yeux dans l'ombre‖ au pied de son chantier.Effroyable, à sept mâts‖ mêlant cinq cheminéesQui hennissaient au choc‖ des vagues effrénées,Emportant, dans le bruit‖ des aquilons sifflants,Dix mille hommes, fourmis‖ éparses dans ses flancs,Ce titan se rua,‖ joyeux, dans la tempête ;Du dôme de Saint-Paul‖ son mât passait le faîte ;Le sombre esprit humain,‖ debout sur son tillac,Stupéfiait la mer‖ qui n'était plus qu'un lac ;Le vieillard Océan,‖ qu'effarouche la sonde,Inquiet, à travers‖ le verre de son onde,Regardait le vaisseau‖ de l'homme grossissant ;Ce vaisseau fut sur l'onde‖ un terrible passant ;Les vagues frémissaient‖ de l'avoir sur leurs croupes ;Ses sabords mugissaient ;‖ en guise de chaloupes,Deux navires pendaient‖ à ses portemanteaux ;Son armure était faite‖ avec tous les métaux ;Un prodigieux câble‖ ourlait sa grande voile ;Quand il marchait, fumant,‖ grondant, couvert de toile,Il jetait un tel râle‖ à l'air épouvantéQue toute l'eau tremblait,‖ et que l'immensitéComptait parmi ses bruits‖ ce grand frisson sonore.La nuit, il passait rouge‖ ainsi qu'un météore ;Sa voilure, où l'oreille‖ entendait le débatDes souffles, subissant‖ ce gréement comme un bât,Ses hunes, ses grelins,‖ ses palans, ses amures,Étaient une prison‖ de vents et de murmures ;Son ancre avait le poids‖ d'une tour ; ses paroisVoulaient les flots, trouvant‖ tous les ports trop étroits ;Son ombre humiliait‖ au loin toutes les proues ;Un télégraphe était‖ son porte-voix ; ses rouesForgeaient la sombre mer‖ comme deux grands marteaux ;Les flots se le passaient‖ comme des piédestauxOù, calme, ondulerait‖ un triomphal colosse :L'abîme s'abrégeait‖ sous sa lourdeur véloce ;Pas de lointain pays‖ qui pour lui ne fût près ;Madère apercevait‖ ses mâts, trois jours aprèsL'Hékla l'entrevoyait‖ dans la lueur polaire.La bataille montait‖ sur lui dans sa colère.La guerre était sacrée‖ et sainte en ce temps-là ;Rien n'égalait Nemrod‖ si ce n'est Attila ;Et les hommes, depuis‖ les premiers jours du monde,Sentant peser sur eux‖ la misère inféconde,Les pestes, les fléaux‖ lugubres et railleurs,Cherchant quelque moyen‖ d'amoindrir leurs douleurs,Pour établir entre eux‖ de justes équilibres,Pour être plus heureux,‖ meilleurs, plus grands, plus libres,Plus dignes du ciel pur‖ qui les daigne éclairer,Avaient imaginé‖ de s'entre-dévorer.Ce sinistre vaisseau‖ les aidait dans leur œuvre.Lourd comme le dragon,‖ prompt comme la couleuvre,Il couvrait l'océan‖ de ses ailes de feu ;La terre s'effrayait‖ quand sur l'horizon bleuRampait l'allongement‖ hideux de sa fumée,Car c'était une ville‖ et c'était une armée ;Ses pavois fourmillaient‖ de mortiers et d'affûts,Et d'un hérissement‖ de bataillons confus ;Ses grappins menaçaient ;‖ et, pour les abordages,On voyait sur ses ponts‖ des rouleaux de cordagesMonstrueux, qui semblaient‖ des boas endormis ;Invincible, en ces temps‖ de frères ennemis,Seul, de toute une flotte‖ il affrontait l'émeute,Ainsi qu'un éléphant‖ au milieu d'une meute ;La bordée à ses pieds‖ fumait comme un encens,Ses flancs engloutissaient‖ les boulets impuissants,Il allait broyant tout‖ dans l'obscure mêlée,Et, quand, épouvantable,‖ il lâchait sa volée,On voyait flamboyer‖ son colossal beaupré,Par deux mille canons‖ brusquement empourpré.Il méprisait l'autan,‖ le flux, l'éclair, la brume.A son avant tournait,‖ dans un chaos d'écume,Une espèce de vrille‖ à trouer l'infini.Le Malström s'apaisait‖ sous sa quille aplani.Sa vie intérieure‖ était un incendie,Flamme au gré du pilote‖ apaisée ou grandie ;Dans l'antre d'où sortait‖ son vaste mouvement,Au fond d'une fournaise‖ on voyait vaguementDes êtres ténébreux‖ marcher dans des nuéesD'étincelles, parmi‖ les braises remuées ;Et pour âme il avait‖ dans sa cale un enfer.Il voguait, roi du gouffre,‖ et ses vergues de ferRessemblaient, sous le ciel‖ redoutable et sublime,A des spectres posés‖ en travers de l'abîme ;Ainsi qu'on voit l'Etna‖ l'on voyait le steamer ;Il était la montagne‖ errante de la mer.Mais les heures, les jours,‖ les mois, les ans, ces ondes,Ont passé ; l'océan,‖ vaste entre les deux mondes,A rugi, de brouillard‖ et d'orage obscurci ;La mer a ses écueils‖ cachés, le temps aussi ;Et maintenant, parmi‖ les profondeurs farouches,Sous les vautours, qui sont‖ de l'abîme les mouches,Sous le nuage, au gré‖ des souffles, dans l'oubliDe l'infini, dont l'ombre‖ affreuse est le repli,Sans que jamais le vent‖ autour d'elle s'endorme,Au milieu des flots noirs‖ roule l'épave énorme !
L'ancien monde, l'ensemble‖ étrange et surprenantDe faits sociaux, morts‖ et pourris maintenant,D'où sortit ce navire‖ aujourd'hui sous l'écume,L'ancien monde aussi, lui,‖ plongé dans l'amertume,Avait tous les fléaux‖ pour vents et pour typhons.Construction d'airain‖ aux étages profonds,Sur qui le mal, flot vil,‖ crachait sa bave infâme,Plein de fumée, et mû‖ par une hydre de flamme,La Haine, il ressemblait‖ à ce sombre vaisseau.
Le mal l'avait marqué‖ de son funèbre sceau.
Ce monde, enveloppé‖ d'une brume éternelle,Était fatal : l'Espoir‖ avait plié son aile ;Pas d'unité, divorce‖ et joug ; diversitéDe langue, de raison,‖ de code, de cité ;Nul lien ; nul faisceau ;‖ le progrès solitaire,Comme un serpent coupé,‖ se tordait sur la terre,Sans pouvoir réunir‖ les tronçons de l'effort ;L'esclavage, parquant‖ les peuples pour la mort,Les enfermait au fond‖ d'un cirque de frontièresOù les gardaient la Guerre‖ et la Nuit, bestiaires ;L'Adam slave luttait‖ contre l'Adam germain ;Un genre humain en France ;‖ un autre genre humainEn Amérique, un autre‖ à Londre, un autre à Rome ;L'homme au delà d'un pont‖ ne connaissait plus l'homme ;Les vivants, d'ignorance‖ et de vices chargés,Se traînaient ; en travers‖ de tout, les préjugés,Les superstitions‖ étaient d'âpres enceintesTerribles d'autant plus‖ qu'elles étaient plus saintes ;Quel créneau soupçonneux‖ et noir qu'un alcoran !Un texte avait le glaive‖ au poing comme un tyran ;La loi d'un peuple était‖ chez l'autre peuple un crime ;Lire était un fossé,‖ croire était un abîme ;Les rois étaient des tours ;‖ les dieux étaient des murs ;Nul moyen de franchir‖ tant d'obstacles obscurs ;Sitôt qu'on voulait croître,‖ on rencontrait la barreD'une mode sauvage‖ ou d'un dogme barbare ;Et, quant à l'avenir,‖ défense d'aller là.
Le vent de l'infini‖ sur ce monde souffla.Il a sombré. Du fond‖ des cieux inaccessibles,Les vivants de l'éther,‖ les êtres invisiblesConfusément épars‖ sous l'obscur firmamentA cette heure, pensifs,‖ regardent fixementSa disparition‖ dans la nuit redoutable.Qu'est-ce que le simoun‖ a fait du grain de sable ?Cela fut. C'est passé.‖ Cela n'est plus ici.
Ce monde est mort. Mais quoi !‖ l'homme est-il mort aussi ?Cette forme de lui‖ disparaissant, l'a-t-elleLui-même remporté‖ dans l'énigme éternelle ?L'océan est désert.‖ Pas une voile au loin.Ce n'est plus que du flot‖ que le flot est témoin.Pas un esquif vivant‖ sur l'onde où la mouetteVoit du Léviathan‖ rôder la silhouette.Est-ce que l'homme, ainsi‖ qu'un feuillage jauni,S'en est allé dans l'ombre ?‖ Est-ce que c'est fini ?Seul, le flux et reflux‖ va, vient, passe et repasse.Et l'œil, pour retrouver‖ l'homme absent de l'espaceRegarde en vain là-bas. Rien.Regardez là-haut.
II Plein Ciel
Loin dans les profondeurs,‖ hors des nuits, hors du flot,Dans un écartement‖ de nuages, qui laisseVoir au-dessus des mers‖ la céleste allégresse,Un point vague et confus‖ apparaît ; dans le vent,Dans l'espace, ce point‖ se meut ; il est vivant ;Il va, descend, remonte ;‖ il fait ce qu'il veut faire ;Il approche, il prend forme,‖ il vient ; c'est une sphère,C'est un inexprimable‖ et surprenant vaisseau,Globe comme le monde,‖ et comme l'aigle oiseau ;C'est un navire en marche.‖ Où ? Dans l'éther sublime !
Rêve ! on croit voir planer‖ un morceau d'une cime ;Le haut d'une montagne‖ a, sous l'orbe étoilé,Pris des ailes et s'est‖ tout à coup envolé ?Quelque heure immense étant‖ dans les destins sonnée,La nuit errante s'est‖ en vaisseau façonnée ?La Fable apparaît-elle‖ à nos yeux décevants ?L'antique Éole a-t-il‖ jeté son outre aux vents ;De sorte qu'en ce gouffre‖ où les orages naissentLes vents, subitement‖ domptés, la reconnaissent ?Est-ce l'aimant qui s'est‖ fait aider par l'éclairPour bâtir un esquif‖ céleste avec de l'air ?Du haut des clairs azurs‖ vient-il une visite ?Est-ce un transfiguré‖ qui part et ressuscite,Qui monte, délivré‖ de la terre, emportéSur un char volant fait‖ d'extase et de clarté,Et se rapproche un peu‖ par instants pour qu'on voie,Du fond du monde noir,‖ la fuite de sa joie ?
Ce n'est pas un morceau‖ d'une cime ; ce n'estNi l'outre où tout le vent‖ de la Fable tenait,Ni le jeu de l'éclair ;‖ ce n'est pas un fantômeVenu des profondeurs‖ aurorales du dôme ;Ni le rayonnement‖ d'un ange qui s'en va,Hors de quelque tombeau‖ béant, vers Jéhovah ;Ni rien de ce qu'en son‖ ou dans la fièvre on nomme.Qu'est-ce que ce navire‖ impossible ? C'est l'homme.
C'est la grande révolte‖ obéissante à Dieu !La sainte fausse clef‖ du fatal gouffre bleu !C'est Isis qui déchire‖ éperdument son voile !C'est du métal, du bois,‖ du chanvre et de la toileC'est de la pesanteur‖ délivrée, et volant ;C'est la force alliée‖ à l'homme étincelant,Fière, arrachant l'argile‖ à sa chaîne éternelle ;C'est la matière, heureuse,‖ altière, ayant en elleDe l'ouragan humain,‖ et planant à traversL'immense étonnement‖ des cieux enfin ouverts !
Audace humaine ! effort‖ du captif ! sainte rage !Effraction enfin‖ plus forte que la cage !Que faut-il à cet être,‖ atome au large front,Pour vaincre ce qui n'a‖ ni fin, ni bord, ni fond,Pour dompter le vent, trombe,‖ et l'écume, avalanche ?Dans le ciel une toile‖ et sur mer une planche.
Jadis des quatre vents‖ la fureur triomphait ;De ces quatre chevaux‖ échappés l'homme a faitL'attelage de son quadrige ;Génie, il les tient tous‖ dans sa main, fier cocherDu char aérien‖ que l'éther voit marcher ;Miracle, il gouverne un prodige.
Char merveilleux ! son nom‖ est Délivrance. Il court.Près de lui le ramier‖ est lent, le flocon lourd ;Le daim, l'épervier, la panthèreSont encor là, qu'au loin‖ son ombre a déjà fui ;Et la locomotive‖ est reptile, et, sous lui,L'hydre de flamme est ver de terre.
Une musique, un chant,‖ sort de son tourbillon.Ses cordages vibrants‖ et remplis d'aquilonSemblent, dans le vide où tout sombre,Une lyre à travers‖ laquelle par momentPasse quelque âme en fuite‖ au fond du firmamentEt mêlée aux souffles de l'ombre.
Car l'air, c'est l'hymne épars ;‖ l'air, parmi les récifsDes nuages roulant‖ en groupes convulsifs,Jette mille voix étouffées ;Les fluides, l'azur,‖ l'effluve, l'élément,Sont toute une harmonie‖ où flottent vaguementOn ne sait quels sombres Orphées.
Superbe, il plane avec‖ un hymne en ses agrès ;Et l'on croit voir passer‖ la strophe du progrès.Il est la nef, il est le phare !L'homme enfin prend son sceptre‖ et jette son bâton.Et l'on voit s'envoler‖ le calcul de NewtonMonté sur l'ode de Pindare.
Le char haletant plonge‖ et s'enfonce dans l'air,Dans l'éblouissement‖ impénétrable et clair,Dans l'éther sans tache et sans ride ;Il se perd sous le bleu‖ des cieux démesurés ;Les esprits de l'azur‖ contemplent effarésCet engloutissement splendide.
Il passe, il n'est plus là ;‖ qu'est-il dont devenu ?Il est dans l'invisible,‖ il est dans l'inconnu ;Il baigne l'homme dans le songe,Dans le fait, dans le vrai‖ profond, dans la clarté,Dans l'océan d'en haut‖ plein d'une véritéDont le prêtre a fait un mensonge.
Le jour se lève, il va ;‖ le jour s'évanouit,Il va ; fait pour le jour,‖ il accepte la nuit.Voici l'heure des feux sans nombre ;L'heure où, vu du nadir,‖ ce globe semble, ayantSon large cône obscur‖ sous lui se déployant,Une énorme comète d'ombre.
La brume redoutable‖ emplit au loin les airs.Ainsi qu'au crépuscule‖ on voit, le long des mers,Le pêcheur, vague comme un rêve,Traînant, dernier effort‖ d'un long jour de sueurs,Sa nasse où les poissons‖ font de pâles lueurs,Aller et venir sur la grève,
La Nuit tire du fond‖ des gouffres inconnusSon filet où luit Mars,‖ où rayonne Vénus,Et, pendant que les heures sonnent,Ce filet grandit, monte,‖ emplit le ciel des soirs,Et dans ses mailles d'ombre‖ et dans ses réseaux noirsLes constellations frissonnent.
L'aéroscaphe suit‖ son chemin ; il n'a peurNi des pièges du soir,‖ ni de l'âcre vapeur,Ni du ciel morne où rien ne bouge,Où les éclairs, luttant‖ au fond de l'ombre entre eux,Ouvrent subitement‖ dans le nuage affreuxDes cavernes de cuivre rouge.
Il invente une route‖ obscure dans les nuits ;Le silence hideux‖ de ces lieux inouïsN'arrête point ce globe en marche ;Il passe, portant l'homme‖ et l'univers en lui ;Paix ! gloire ! et, comme l'eau‖ jadis, l'air aujourd'huiAu-dessus de ses flots voit l'arche.
Le saint navire court‖ par le vent emportéAvec la certitude‖ et la rapiditéDu javelot cherchant la cible ;Rien n'en tombe, et pourtant‖ il chemine en semant ;Sa rondeur, qu'on distingue‖ en haut confusément,Semble un ventre d'oiseau terrible.
Il vogue ; les brouillards‖ sous lui flottent dissous ;Ses pilotes penchés‖ regardent, au-dessousDes nuages où l'ancre traîne,Si, dans l'ombre, où la terre‖ avec l'air se confond,Le sommet du mont Blanc‖ ou quelque autre bas-fondNe vient pas heurter sa carène.
La vie est sur le pont‖ du navire éclatantLe rayon l'envoya,‖ la lumière l'attend.L'homme y fourmille, l'homme‖ invincible y flamboie ;Point d'armes ; un fier bruit‖ de puissance et de joie ;Le cri vertigineux‖ de l'exploration !Il court, ombre, clarté,‖ chimère, vision !Regardez-le pendant‖ qu'il passe, il va si vite !
Comme autour d'un soleil‖ un système gravite,Une sphère de cuivre‖ énorme fait marcherQuatre globes où pend‖ un immense plancher ;Elle respire et fuit‖ dans les vents qui la bercent ;Un large et blanc hunier‖ horizontal, que percentDes trappes, se fermant,‖ s'ouvrant au gré du frein,Fait un grand diaphragme‖ à ce poumon d'airain ;Il s'impose à la nue‖ ainsi qu'à l'onde un liège ;La toile d'araignée‖ humaine, un vaste piègeDe cordes et de nœuds,‖ un enchevêtrementDe soupapes que meut‖ un câble où court l'aimant,Une embûche de treuils,‖ de cabestans, de moufles,Prend au passage et fait‖ travailler tous les souffles ;L'esquif plane, encombré‖ d'hommes et de ballots,Parmi les arcs-en-ciel,‖ les azurs, les halos,Et sa course, écheveau‖ qui sans fin se dévide,A pour point d'appui l'air‖ et pour moteur le vide ;Sous le plancher s'étage‖ un chaos régulierDe ponts flottants que lie‖ un tremblant escalier ;Ce navire est un Louvre‖ errant avec son faste ;Un fil le porte ; il fuit,‖ léger, fier, et si vaste,Si colossal, au vent‖ du grand abîme clair,Que le Léviathan,‖ rampant dans l'âpre mer,A l'air de sa chaloupe‖ aux ténèbres tombée,Et semble, sous le vol‖ d'un aigle, un scarabéeSe tordant dans le flot‖ qui l'emporte, tandisQue l'immense oiseau plane‖ au fond d'un paradis.
Si l'on pouvait rouvrir‖ les yeux que le ver ronge,Oh ! ce vaisseau, construit‖ par le chiffre et le songe,Éblouirait Shakspeare‖ et ravirait Euler !Il voyage, Délos‖ gigantesque de l'air,Et rien ne le repousse‖ et rien ne le refuse ;Et l'on entend parler‖ sa grande voix confuse.
Par moments la tempête‖ accourt, le ciel pâlit,L'autan, bouleversant‖ les flots de l'air, emplitL'espace d'une écume‖ affreuse de nuages ;Mais qu'importe à l'esquif‖ de la mer sans rivages ?Seulement, sur son aile‖ il se dresse en marchant ;Il devient formidable‖ à l'abîme méchant,Et dompte en frémissant‖ la trombe qui se creuse.On le dirait conduit‖ dans l'horreur ténébreusePar l'âme des Leibniz,‖ des Fultons, des Képlers ;Et l'on croit voir, parmi‖ le chaos plein d'éclairs,De détonations,‖ d'ombre et de jets de soufre,Le sombre emportement‖ d'un monde dans un gouffre.
Qu'importe le moment ?‖ qu'importe la saison ?La brume peut cacher‖ dans le blême horizonLes Saturnes et les Mercures ;La bise, conduisant‖ la pluie aux crins épars,Dans les nuages lourds‖ grondant de toutes partsPeut tordre des hydres obscures ;
Qu'importe ? il va. Tout souffle‖ est bon ; simoun, mistral !La terre a disparu‖ dans le puits sidéral,Il entre au mystère nocturne,Au-dessus de la grêle‖ et de l'ouragan fou,Laissant le globe en bas‖ dans l'ombre, on ne sait où,Sous le renversement de l'urne.
Intrépide, il bondit‖ sur les ondes du vent ;Il se rue, aile ouverte‖ et la proue en avant,Il monte, il monte, il monte encore,Au-delà de la zone‖ où tout s'évanouit,Comme s'il s'en allait‖ dans la profonde nuitA la poursuite de l'aurore !
Calme, il monte où jamais‖ nuage n'est monté ;Il plane à la hauteur‖ de la sérénité,Devant la vision des sphères ;Elles sont là, faisant‖ le mystère éclatant,Chacune feu d'un gouffre,‖ et toutes constatantLes énigmes par les lumières.
Andromède étincelle,‖ Orion resplendit ;L'essaim prodigieux‖ des Pléiades grandit ;Sirius ouvre son cratère ;Arcturus, oiseau d'or,‖ scintille dans son nid ;Le Scorpion hideux‖ fait cabrer au zénithLe poitrail bleu du Sagittaire.
L'aéroscaphe voit,‖ comme en face de lui,Là-haut, Aldebaran‖ par Céphée ébloui,Persée, escarboucle des cimes,Le chariot polaire‖ aux flamboyants essieux,Et, plus loin, la lueur‖ lactée, ô sombres cieux,La fourmilière des abîmes !
Vers l'apparition‖ terrible des soleils,Il monte ; dans l'horreur‖ des espaces vermeils,Il s'oriente, ouvrant ses voiles ;On croirait, dans l'éther‖ où de loin on entend,Que ce vaisseau puissant‖ et superbe, en chantant,Part pour une de ces étoiles ;
Tant cette nef, rompant‖ tous les terrestres nœuds,Volante, et franchissant‖ le ciel vertigineux,Rêve des blêmes Zoroastres,Comme effrénée au souffle‖ insensé de la nuit,Se jette, plonge, enfonce‖ et tombe et roule et fuitDans le précipice des astres !
Où donc s'arrêtera‖ l'homme séditieux ?L'espace voit, d'un œil‖ par moment soucieux,L'empreinte du talon‖ de l'homme dans les nues ;Il tient l'extrémité‖ des choses inconnues ;Il épouse l'abîme‖ à son argile uni ;Le voilà maintenant‖ marcheur de l'infini.Où s'arrêtera-t-il,‖ le puissant réfractaire ?Jusqu'à quelle distance‖ ira-t-il de la terre ?Jusqu'à quelle distance‖ ira-t-il du destin ?L'âpre Fatalité‖ se perd dans le lointain ;Toute l'antique histoire‖ affreuse et déforméeSur l'horizon nouveau‖ fuit comme une fumée.Les temps sont venus. L'homme‖ a pris possessionDe l'air, comme du flot‖ la grèbe et l'alcyon.Devant nos rêves fiers,‖ devant nos utopiesAyant des yeux croyants‖ et des ailes impies,Devant tous nos efforts‖ pensifs et haletants,L'obscurité sans fond‖ fermait ses deux battants ;Le vrai champ enfin s'offre‖ aux puissantes algèbres ;L'homme vainqueur, tirant‖ le verrou des ténèbres,Dédaigne l'océan,‖ le vieil infini mort.La porte noire cède‖ et s'entre-bâille. Il sort !
O profondeurs ! faut-il‖ encor l'appeler l'homme ?
L'homme est d'abord monté‖ sur la bête de somme ;Puis sur le chariot‖ que portent des essieux ;Puis sur la frêle barque‖ au mât ambitieux ;Puis quand il a fallu‖ vaincre l'écueil, la lame,L'onde et l'ouragan, l'homme‖ est monté sur la flamme ;A présent l'immortel‖ aspire à l'éternel ;Il montait sur la mer,‖ il monte sur le ciel.
L'homme force le sphinx‖ à lui tenir la lampe.Jeune, il jette le sac‖ du vieil Adam qui rampe,Et part, et risque aux cieux,‖ qu'éclaire son flambeau,Un pas semblable à ceux‖ qu'on fait dans le tombeau ;Et peut-être voici‖ qu'enfin la traverséeEffrayante, d'un astre‖ à l'autre, est commencée !
Stupeur ! se pourrait-il‖ que l'homme s'élançât ?O nuit ! se pourrait-il‖ que l'homme, ancien forçat,Que l'esprit humain, vieux reptile,Devînt ange, et, brisant‖ le carcan qui le mord,Fût soudain de plain-pied‖ avec les cieux ? La mortVa donc devenir inutile !
Oh ! franchir l'éther ! songe‖ épouvantable et beau !Doubler le promontoire‖ énorme du tombeau !Qui sait ? — toute aile est magnanime,L'homme est ailé, — peut-être,‖ ô merveilleux retourUn Christophe Colomb‖ de l'ombre, quelque jour,Un Gama du cap de l'abîme,
Un Jason de l'azur,‖ depuis longtemps parti,De la terre oublié,‖ par le ciel englouti,Tout à coup sur l'humaine riveReparaîtra, monté‖ sur cet alérion,Et, montrant Sirius,‖ Allioth, Orion,Tout pâle, dira : J'en arrive !
Ciel ! ainsi, comme on voit‖ aux voûtes des celliersLes noirceurs qu'en rôdant‖ tracent les chandeliers,On pourrait, sous les bleus pilastres,Deviner qu'un enfant‖ de la terre a passé,A ce que le flambeau‖ de l'homme aurait laisséDe fumée au plafond des astres !
Pas si loin ! pas si haut !‖ redescendons. RestonsL'homme, restons Adam ;‖ mais non l'homme à tâtons,Mais non l'Adam tombé !‖ Tout autre rêve altèreL'espèce d'idéal‖ qui convient à la terre.Contentons-nous du mot :‖ meilleur ! écrit partout.
Oui, l’aube s’est levée.Oh ! ce fut tout à coupComme une éruption‖ de folie et de joie,Quand, après six mille ans‖ dans la fatale voie,Défaite brusquement‖ par l'invisible main,La pesanteur, liée‖ au pied du genre humain,Se brisa ; cette chaîne‖ était toutes les chaînes !Tout s'envola dans l'homme,‖ et les fureurs, les haines,Les chimères, la force‖ évanouie enfinL'ignorance et l'erreur,‖ la misère et la faim,Le droit divin des rois,‖ les faux dieux juifs ou guèbres,Le mensonge, le dol,‖ les brumes, les ténèbres,Tombèrent dans la poudre‖ avec l'antique sort,Comme le vêtement‖ du bagne dont on sort.
Et c'est ainsi que l'ère‖ annoncée est venue,Cette ère qu'à travers‖ les temps, épaisse nue,Thalès apercevait‖ au loin devant ses yeux ;Et Platon, lorsque, ému,‖ des sphères dans les cieuxIl écoutait les chants‖ et contemplait les danses.Les êtres inconnus‖ et bons, les providencesPrésentes dans l'azur‖ où l'œil ne les voit pas,Les anges qui de l'homme‖ observent tous les pas,Leur tâche sainte étant de diriger les âmesEt d'attiser, avec‖ toutes les belles flammes,La conscience au fond‖ des cerveaux ténébreux,Ces amis des vivants,‖ toujours penchés sur eux,Ont cessé de frémir‖ et d'être, en la tourmenteEt dans les sombres nuits,‖ la voix qui se lamente.Voici qu'on voit bleuir‖ l'idéale Sion.Ils n'ont plus l'œil fixé‖ sur l'apparitionDu vainqueur, du soldat,‖ du fauve chasseur d'hommes.Les vagues flamboiements‖ épars sur les Sodomes,Précurseurs du grand feu‖ dévorant, les lueursQue jette le sourcil‖ tragique des tueurs,Les guerres, s'arrachant‖ avec leur griffe immondeLes frontières, haillon‖ difforme du vieux monde,Les battements de cœur‖ des mères aux abois,L'embuscade ou le vol‖ guettant au fond des bois,Le cri de la chouette‖ et de la sentinelle,Les fléaux, ne sont plus‖ leur alarme éternelle.Le deuil n'est plus mêlé‖ dans tout ce qu'on entend ;Leur oreille n'est plus‖ tendue à chaque instantVers le gémissement‖ indigné de la tombe ;La moisson rit aux champs‖ où râlait l'hécatombe ;L'azur ne les voit plus‖ pleurer les nouveau-nés,Dans tous les innocents‖ pressentir des damnés,Et la pitié n'est plus‖ leur unique attitude ;Ils ne regardent plus‖ la morne servitudeTresser sa maille obscure‖ à l'osier des berceaux.L'homme aux fers, pénétré‖ du frisson des roseaux,Est remplacé par l'homme‖ attendri, fort et calme ;La fonction du sceptre‖ est faite par la palme ;Voici qu'enfin, ô gloire !‖ exaucés dans leur vœu,Ces êtres, dieux pour nous,‖ créatures pour Dieu,Sont heureux, l'homme est bon,‖ et sont fiers, l'homme est juste.Les esprits purs, essaim‖ de l'empyrée auguste,Devant ce globe obscur‖ qui devient lumineux,Ne sentent plus saigner‖ l'amour qu'ils ont en eux ;Une clarté paraît‖ dans leur beau regard sombre ;Et l'archange commence‖ à sourire dans l'ombre.
Où va-t-il, ce navire ?‖ Il va, de jour vêtu,A l'avenir divin‖ et pur, à la vertu,A la science qu'on voit luire,A la mort des fléaux,‖ à l'oubli généreux,A l'abondance, au calme,‖ au rire, à l'homme heureux ;Il va, ce glorieux navire,
Au droit, à la raison,‖ à la fraternité,A la religieuse‖ et sainte véritéSans impostures et sans voiles,A l'amour, sur les cœurs‖ serrant son doux lien,Au juste, au grand, au bon,‖ au beau… — Vous voyez bienQu'en effet, il monte aux étoiles !
Il porte l'homme à l'homme,‖ et l'esprit à l'esprit.Il civilise, ô gloire !‖ Il ruine, il flétritTout l'affreux passé qui s'effare ;Il abolit la loi‖ de fer, la loi de sang,Les glaives, les carcans,‖ l'esclavage, en passantDans les cieux comme une fanfare.
Il ramène au vrai ceux‖ que le faux repoussa ;Il fait briller la foi‖ dans l'œil de SpinosaEt l'espoir sur le front de Hobbe ;Il plane, rassurant,‖ réchauffant, épanchantSur ce qui fut lugubre‖ et ce qui fut méchantToute la clémence de l'aube.
Les vieux champs de bataille‖ étaient là dans la nuit ;Il passe, et maintenant‖ voilà le jour qui luitSur ces grands charniers de l'histoireOù les siècles, penchant‖ leur œil triste et profond,Venaient regarder l'ombre‖ effroyable que fontLes deux ailes de la victoire.
Derrière lui, César‖ redevient homme ; ÉdenS'élargit sur l'Érèbe,‖ épanoui soudain ;Les ronces de lys sont couvertes ;Tout revient, tout renaît ;‖ ce que la mort courbaitRefleurit dans la vie,‖ et le bois du gibetJette, effrayé, des branches vertes.
Le nuage, l'aurore‖ aux candides fraîcheurs,L'aile de la colombe,‖ et toutes les blancheurs,Composent là-haut sa magie ;Derrière lui, pendant‖ qu'il fuit vers la clarté,Dans l'antique noirceur‖ de la fatalitéDes lueurs de l'enfer rougie,
Dans ce brumeux chaos‖ qui fut le monde ancien,Où l'allah turc s'accoude‖ au sphinx égyptien,Dans la séculaire géhenne,Dans la Gomorrhe infâme‖ où flambe un lac fumant,Dans la forêt du mal‖ qu'éclairent vaguementLes deux yeux fixes de la Haine,
Tombent, sèchent, ainsi‖ que des feuillages morts,Et s'en vont la douleur,‖ le péché, le remords,La perversité lamentable,Tout l'ancien joug, de rêve‖ et de crime forgé,Nemrod, Aron, la guerre‖ avec le préjugé,La boucherie avec l'étable !
Tous les spoliateurs‖ et tous les corrupteursS'en vont ; et les faux ours‖ sur les fausses hauteurs ;Et le taureau d'airain qui beugle,La hache, le billot,‖ le bûcher dévorant,Et le docteur versant‖ l'erreur à l'ignorant,Vil bâton qui trompait l'aveugle !
Et tous ceux qui faisaient,‖ au lieu de repentirs,Un rire au prince avec‖ les larmes des martyrs,Et tous ces flatteurs des épéesQui louaient le sultan,‖ le maître universel,Et, pour assaisonner‖ l'hymne, prenaient du selDans le sac aux têtes coupées !
Les pestes, les forfaits, les cimiers fulgurants,S'effacent, et la route‖ où marchaient les tyrans,Bélial roi, Dagon ministre,Et l'épine, et la haie‖ horrible du cheminOù l'homme du vieux monde‖ et du vieux vice humainEntend bêler le bouc sinistre.
On voit luire partout‖ les esprits sidéraux ;On voit la fin du monstre‖ et la fin du héros,Et de l'athée et de l'augure,La fin du conquérant,‖ la fin du paria ;Et l'on voit lentement‖ sortir Beccaria.De Dracon qui se transfigure.
On voit l'agneau sortir‖ du dragon fabuleux,La vierge de l'opprobre,‖ et Marie aux yeux bleusDe la Vénus prostituée ;Le blasphème devient‖ le psaume ardent et pur,L'hymne prend, pour s'en faire‖ autant d'ailes d'azur,Tous les haillons de la huée.
Tout est sauvé ! La fleur,‖ le printemps aromal,L'éclosion du bien,‖ l'écroulement du mal,Fêtent dans sa course enchantéeCe beau globe éclaireur,‖ ce grand char curieux,Qu'Empédocle, du fond‖ des gouffres, suit des yeux,Et, du haut des monts, Prométhée !
Le jour s'est fait dans l'antre‖ où l'horreur s'accroupit.En expirant, l'antique‖ univers décrépit,Larve à la prunelle ternie,Gisant, et regardant‖ le ciel noir s'étoiler,A laissé cette sphère‖ heureuse s'envolerDes lèvres de son agonie.
Oh ! ce navire fait‖ le voyage sacré !C'est l'ascension bleue‖ à son premier degré,Hors de l'antique et vil décombre,Hors de la pesanteur,‖ c'est l'avenir fondé ;C'est le destin de l'homme‖ à la fin évadé,Qui lève l'ancre et sort de l'ombre !
Ce navire là-haut‖ conclut le grand hymen,Il mêle presque à Dieu‖ l'âme du genre humain.Il voit l'insondable, il y touche ;Il est le vaste élan‖ du progrès vers le ciel ;Il est l'entrée altière‖ et sainte du réelDans l'antique idéal farouche.
Oh ! chacun de ses pas‖ conquiert l'illimité !Il est la joie ; il est‖ la paix ; l'humanitéA trouvé son organe immense ;Il vogue, usurpateur‖ sacré, vainqueur béni,Reculant chaque jour‖ plus loin dans l'infiniLe point sombre où l'homme commence.
Il laboure l'abîme ;‖ il ouvre ces sillonsOù croissaient l'ouragan,‖ l'hiver, les tourbillons,Les sifflements et les huées ;Grâce à lui, la concorde‖ est la gerbe des cieux ;Il va, fécondateur‖ du ciel mystérieux,Charrue auguste des nuées.
Il fait germer la vie‖ humaine dans ces champsOù Dieu n'avait encor‖ semé que des couchantsEt moissonné que des aurores ;Il entend, sous son vol‖ qui fend les airs sereins,Croître et frémir partout‖ les peuples souverains,Ces immenses épis sonores !
Nef magique et suprême !‖ elle a, rien qu'en marchant,Changé le cri terrestre‖ en pur et joyeux chant,Rajeuni les races flétries,Établi l'ordre vrai,‖ montré le chemin sûr,Dieu juste ! et fait entrer‖ dans l'homme tant d'azurQu'elle a supprimé les patries !
Faisant à l'homme avec‖ le ciel une cité,Une pensée avec‖ toute l'immensité,Elle abolit les vieilles règles ;Elle abaisse les monts,‖ elle annule les tours ;Splendide, elle introduit‖ les peuples, marcheurs lourds,Dans la communion des aigles.
Elle a cette divine‖ et chaste fonctionDe composer là-haut‖ l'unique nation,A la fois dernière et première,De promener l'essor‖ dans le rayonnement,Et de faire planer,‖ ivre de firmament,La liberté dans la lumière.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 261[aa] 50[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (626 de 12, 100 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a gronde / monde féminine, classiqueb s'enfoncer / passer masculine, classiquec tombe / colombe féminine, classiqued forêt / pourrait masculine, classiquee borne / morne féminine, classiquef bruit / nuit masculine, classiqueg sanglote / flotte féminine, classiqueh fer / mer masculine, classiquei navire / chavire féminine, classiquej amas / mâts masculine, classiquek plonge / songe féminine, classiquel haubans / tombants masculine, classiquem s'engage / bastingage féminine, classiquen crampons / ponts masculine, classiqueo saccage / cage féminine, classiquep tourné / étonné masculine, classiqueq funestes / restes féminine, classiquer géants / béants masculine, classiques balance / silence féminine, classiquet rabot / l'étambot masculine, classiqueu l'échine / machine féminine, classiquev obscur / sûr masculine, classiquew nombre / l'ombre féminine, classiquex carnassiers / aciers masculine, classiquey livides / vides féminine, classiquez vivant / vent masculine, classiquea fume / brume féminine, classiqueb éclat / pugilat masculine, classiquec troue / proue féminine, classiqued l'autan / LÉVIATHAN masculine, classiquee profonde / fuit / monde féminine, classiquef laideur / grandeur masculine, classiquea Horreur / Tamise / promise féminine, classiqueb entier / chantier masculine, classiquec cheminées / effrénées féminine, classiqued sifflants / flancs masculine, classiquee tempête / faîte féminine, classiquef tillac / lac masculine, classiqueg sonde / onde féminine, classiqueh grossissant / passant masculine, classiquei croupes / chaloupes féminine, classiquej portemanteaux / métaux masculine, classiquek voile / toile féminine, classiquel épouvanté / l'immensité masculine, classiquem sonore / météore féminine, classiquen débat / bât masculine, classiqueo amures / murmures féminine, classiquep parois / étroits masculine, classiqueq proues / roues féminine, classiquer marteaux / piédestaux masculine, classiques colosse / véloce féminine, classiquet près / après masculine, classiqueu polaire / colère féminine, classiquev temps-là / Attila masculine, classiquew monde / inféconde féminine, classiquex railleurs / douleurs masculine, classiquey équilibres / libres féminine, classiquez éclairer / s'entre-dévorer masculine, classiquea œuvre / couleuvre féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquec fumée / armée féminine, classiqued d'affûts / confus masculine, classiquee abordages / cordages féminine, classiquef endormis / ennemis masculine, classiqueg l'émeute / meute féminine, classiqueh encens / impuissants masculine, classiquei mêlée / volée féminine, classiquej beaupré / empourpré masculine, classiquek brume / d'écume féminine, classiquel l'infini / aplani masculine, classiquem incendie / grandie féminine, classiquen mouvement / vaguement masculine, classiqueo nuées / remuées féminine, classiquep enfer / fer masculine, classiqueq sublime / l'abîme féminine, classiquer steamer / mer masculine, classiques ondes / mondes féminine, classiquet obscurci / aussi masculine, classiqueu farouches / mouches féminine, classiquev l'oubli / repli masculine, classiquew s'endorme / énorme féminine, classiquea surprenant / maintenant masculine, classiqueb l'écume / l'amertume féminine, classiquec typhons / profonds masculine, classiqued infâme / flamme féminine, classiquee vaisseau / sceau masculine, classiquea éternelle / aile féminine, classiqueb diversité / cité masculine, classiquec solitaire / terre féminine, classiqued l'effort / mort masculine, classiquee frontières / bestiaires féminine, classiquef germain / humain masculine, classiqueg Rome / l'homme féminine, classiqueh chargés / préjugés masculine, classiquei enceintes / saintes féminine, classiquej alcoran / tyran masculine, classiquek crime / abîme féminine, classiquel murs / obscurs masculine, classiquem barre / barbare féminine, classiquen là / souffla masculine, classiqueb inaccessibles / invisibles féminine, classiquec firmament / fixement masculine, classiqued redoutable / sable féminine, classiquee ici / aussi masculine, classiqueb l'a-t-elle / éternelle féminine, classiquec loin / témoin masculine, classiqued mouette / silhouette féminine, classiquee jauni / fini masculine, classiquef repasse / l'espace féminine, classiqueg Rien / haut / flot masculine, classiqueb laisse / allégresse féminine, classiquec vent / vivant masculine, classiqued faire / sphère féminine, classiquee vaisseau / oiseau masculine, classiquef sublime / cime féminine, classiqueb étoilé / envolé masculine, classiquec sonnée / façonnée féminine, classiqued décevants / vents masculine, classiquee naissent / reconnaissent féminine, classiquef l'éclair / l'air masculine, classiqueg visite / ressuscite féminine, classiqueh emporté / clarté masculine, classiquei voie / joie féminine, classiquea n'est / tenait masculine, classiqueb fantôme / dôme féminine, classiquec va / Jéhovah masculine, non classiqued nomme / l'homme féminine, classiquea Dieu / bleu masculine, classiquec volant / étincelant masculine, classiqued éternelle / elle féminine, classiquee travers / ouverts masculine, classiquea rage / cage féminine, classiqueb front / fond masculine, classiquec avalanche / planche féminine, classiquea triomphait / fait masculine, classiqueb quadrige / prodige féminine, classiquec cocher / marcher masculine, classiquea court / lourd masculine, classiqueb panthère / terre féminine, classiquec fui / lui masculine, classiquea tourbillon / d'aquilon masculine, classiqueb sombre / l'ombre féminine, classiquec moment / firmament masculine, classiquea récifs / convulsifs masculine, classiqueb étouffées / Orphées féminine, classiquec l'élément / vaguement masculine, classiquea agrès / progrès masculine, classiqueb phare / Pindare féminine, classiquec bâton / Newton masculine, classiquea l'air / clair masculine, classiqueb ride / splendide féminine, classiquec démesurés / effarés masculine, classiquea devenu / l'inconnu masculine, classiqueb songe / mensonge féminine, classiquec clarté / vérité masculine, classiquea s'évanouit / nuit masculine, classiqueb nombre / d'ombre féminine, classiquec ayant / déployant masculine, classiquea airs / mers masculine, classiqueb rêve / grève féminine, classiquec sueurs / lueurs masculine, classiquea inconnus / Vénus masculine, classiqueb sonnent / frissonnent féminine, classiquec soirs / noirs masculine, classiquea peur / vapeur masculine, classiqueb bouge / rouge féminine, classiquec eux / affreux masculine, classiquea nuits / inouïs masculine, classiqueb marche / l'arche féminine, classiquec lui / aujourd'hui masculine, classiquea emporté / rapidité masculine, classiqueb cible / terrible féminine, classiquec semant / confusément masculine, classiquea dissous / au-dessous masculine, classiqueb traîne / carène féminine, classiquec confond / bas-fond masculine, classiquea éclatant / l'attend masculine, classiqueb flamboie / joie féminine, classiquec l'exploration / vision masculine, classiqued vite / gravite féminine, classiqueb marcher / plancher masculine, classiquec bercent / percent féminine, classiqued frein / d'airain masculine, classiquee liège / piège féminine, classiquef enchevêtrement / l'aimant masculine, classiqueg moufles / souffles féminine, classiqueh ballots / halos masculine, classiquei dévide / vide féminine, classiquej régulier / escalier masculine, classiquek faste / vaste féminine, classiquel clair / mer masculine, classiquem tombée / scarabée féminine, classiquen tandis / paradis masculine, classiquea ronge / songe féminine, classiqueb Euler / l'air masculine, classiquec refuse / confuse féminine, équivalentea pâlit / emplit masculine, classiqueb nuages / rivages féminine, classiquec marchant / méchant masculine, classiqued creuse / ténébreuse féminine, classiquee Képlers / d'éclairs masculine, classiquef soufre / gouffre féminine, classiquea saison / horizon masculine, classiqueb Mercures / obscures féminine, classiquec épars / parts masculine, classiquea mistral / sidéral masculine, classiqueb nocturne / l'urne féminine, classiquec fou / où masculine, classiquea vent / avant masculine, classiqueb encore / l'aurore féminine, classiquea monté / sérénité masculine, classiqueb sphères / lumières féminine, classiquec éclatant / constatant masculine, classiquea resplendit / grandit masculine, classiqueb cratère / Sagittaire féminine, classiquec nid / zénith masculine, classiquea lui / ébloui masculine, classiqueb cimes / abîmes féminine, classiquec essieux / cieux masculine, classiquea soleils / vermeils masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquec entend / chantant masculine, classiquea nœuds / vertigineux masculine, classiqueb Zoroastres / astres féminine, classiquec nuit / fuit masculine, classiquea séditieux / soucieux masculine, classiqueb nues / inconnues féminine, classiquec uni / l'infini masculine, classiqued réfractaire / terre féminine, classiquee destin / lointain masculine, classiquef déformée / fumée féminine, classiqueg possession / l'alcyon masculine, classiqueh utopies / impies féminine, classiquei haletants / battants masculine, classiquej algèbres / ténèbres féminine, classiquek mort / sort masculine, classiquea l'homme / somme féminine, classiqueb essieux / ambitieux masculine, classiquec lame / flamme féminine, classiqued l'éternel / ciel masculine, classiquea lampe / rampe féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquec traversée / commencée féminine, classiquea s'élançât / forçat masculine, classiqueb reptile / inutile féminine, classiquec mord / mort masculine, classiquea beau / tombeau masculine, classiqueb magnanime / l'abîme féminine, classiquec retour / jour masculine, classiquea parti / englouti masculine, classiqueb rive / arrive féminine, classiquec alérion / Orion masculine, classiquea celliers / chandeliers masculine, classiqueb pilastres / astres féminine, classiquec passé / laissé masculine, classiquea Restons / tâtons masculine, classiqueb altère / terre féminine, classiquec partout / levée / coup masculine, classiqueb joie / voie féminine, non classiquec main / humain masculine, classiqued chaînes / haines féminine, classiquee enfin / faim masculine, classiquef guèbres / ténèbres féminine, classiqueg sort masculine, classiquea venue / nue féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec danses / providences féminine, classiqued pas masculine, classiquee âmes / flammes féminine, classiquef ténébreux / eux masculine, classiqueg tourmente / lamente féminine, classiqueh Sion / l'apparition masculine, classiquei d'hommes / Sodomes féminine, classiquej lueurs / tueurs masculine, classiquek immonde / monde féminine, classiquel abois / bois masculine, classiquem sentinelle / éternelle féminine, classiquen entend / instant masculine, classiqueo tombe / l'hécatombe féminine, classiquep nouveau-nés / damnés masculine, classiqueq attitude / servitude féminine, classiquer berceaux / roseaux masculine, classiques calme / palme féminine, classiquet vœu / Dieu masculine, classiqueu juste / auguste féminine, classiquev lumineux / eux masculine, classiquea vêtu / vertu masculine, classiqueb luire / navire féminine, classiquec généreux / heureux masculine, classiquea fraternité / vérité masculine, classiquec lien / bien masculine, classiquea l'esprit / flétrit masculine, classiqueb s'effare / fanfare féminine, classiquec sang / passant masculine, classiquea repoussa / Spinosa masculine, non classiqueb Hobbe / l'aube féminine, classiquec épanchant / méchant masculine, classiquea nuit / luit masculine, classiqueb l'histoire / victoire féminine, classiquec profond / font masculine, classiquea Éden / soudain masculine, classiqueb couvertes / vertes féminine, classiquec courbait / gibet masculine, classiquea fraîcheurs / blancheurs masculine, classiqueb magie / rougie féminine, classiquec clarté / fatalité masculine, classiquea ancien / égyptien masculine, classiqueb géhenne / Haine féminine, classiquec fumant / vaguement masculine, classiquea morts / remords masculine, classiqueb lamentable / l'étable féminine, classiquec forgé / préjugé masculine, classiquea corrupteurs / hauteurs masculine, classiqueb beugle / l'aveugle féminine, classiquec dévorant / l'ignorant masculine, classiquea repentirs / martyrs masculine, équivalenteb épées / coupées féminine, classiquec universel / sel masculine, classiquea fulgurants / tyrans masculine, classiqueb ministre / sinistre féminine, classiquec chemin / humain masculine, classiquea sidéraux / héros masculine, classiqueb l'augure / transfigure féminine, classiquec paria / Beccaria masculine, classiquea fabuleux / bleus masculine, classiqueb prostituée / huée féminine, classiquec pur / d'azur masculine, classiquea aromal / mal masculine, classiqueb enchantée / Prométhée féminine, classiquec curieux / yeux masculine, classiquea s'accroupit / décrépit masculine, classiqueb ternie / agonie féminine, classiquec s'étoiler / s'envoler masculine, classiquea sacré / degré masculine, classiqueb décombre / l'ombre féminine, classiquec fondé / évadé masculine, classiquea hymen / humain masculine, classiqueb touche / farouche féminine, classiquec ciel / réel masculine, classiquea l'illimité / l'humanité masculine, classiqueb immense / commence féminine, classiquec béni / l'infini masculine, classiquea sillons / tourbillons masculine, classiqueb huées / nuées féminine, classiquec cieux / mystérieux masculine, classiquea champs / couchants masculine, classiqueb aurores / sonores féminine, classiquec sereins / souverains masculine, classiquea marchant / chant masculine, classiqueb flétries / patries féminine, classiquec sûr / d'azur masculine, classiquea cité / l'immensité masculine, classiqueb règles / aigles féminine, classiquec tours / lourds masculine, classiquea fonction / nation masculine, classiqueb première / lumière féminine, classiquec rayonnement / firmament masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
726 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources