La légende des siècles, 1859· XV Hors des temps
La Trompette du jugement
Je vis dans la nuée‖ un clairon monstrueux.
Et ce clairon semblait,‖ au seuil profond des cieux,Calme, attendre le souffle‖ immense de l'archange.
Ce qui jamais ne meurt,‖ ce qui jamais ne change,L'entourait. A travers‖ un frisson, on sentaitQue ce buccin fatal,‖ qui rêve et qui se tait,Quelque part, dans l'endroit‖ où l'on crée, où l'on sème,Avait été forgé‖ par quelqu'un de suprêmeAvec de l'équité‖ condensée en airain.Il était là, lugubre,‖ effroyable, serein.Il gisait sur la brume‖ insondable qui tremble,Hors du monde, au-delà‖ de tout ce qui ressembleA la forme de quoi que ce soit.Il vivait.Il semblait un réveil‖ songeant près d'un chevet.
Oh ! quelle nuit ! là, rien‖ n'a de contour ni d'âge ;Et le nuage est spectre,‖ et le spectre est nuage.
Et c’était le clairon de l’abîme.Une voixUn jour en sortira‖ qu'on entendra sept fois.En attendant, glacé,‖ mais écoutant, il pense ;Couvant le châtiment,‖ couvant la récompense ;Et toute l'épouvante‖ éparse au ciel est sœurDe cet impénétrable‖ et morne avertisseur.Je le considérais‖ dans les vapeurs funèbresComme on verrait se taire‖ un coq dans les ténèbres.Pas un murmure autour‖ du clairon souverain.Et la terre sentait‖ le froid de son airain,Quoique, là, d'aucun monde‖ on ne vît les frontières.
Et l'immobilité‖ de tous les cimetières,Et le sommeil de tous‖ les tombeaux, et la paixDe tous les morts couchés‖ dans la fosse, étaient faitsDu silence inouï‖ qu'il avait dans la bouche ;Ce lourd silence était‖ pour l'affreux mort faroucheL'impossibilité‖ de faire faire un pliAu suaire cousu‖ sur son front par l'oubli.Ce silence tenait‖ en suspens l'anathème.On comprenait que tant‖ que ce clairon suprêmeSe tairait, le sépulcre,‖ obscur, roidi, béant,Garderait l'attitude‖ horrible du néant,Que la momie aurait‖ toujours sa bandelette,Que l'homme irait tombant‖ du cadavre au squelette,Et que ce fier banquet‖ radieux, ce festinQue les vivants gloutons‖ appellent le destin,Toute la joie errante‖ en tourbillons de fêtes,Toutes les passions‖ de la chair satisfaites,Gloire, orgueil, les héros‖ ivres, les tyrans soûls,Continueraient d'avoir‖ pour but, et pour dessous,La pourriture, orgie‖ offerte aux vers convives ;Mais qu'à l'heure où soudain,‖ dans l'espace sans rivesCette trompette vaste‖ et sombre sonnerait,On verrait, comme un tas‖ d'oiseaux d'une forêt,Toutes les âmes, cygne,‖ aigle, éperviers, colombes,Frémissantes, sortir‖ du tremblement des tombes,Et tous les spectres faire‖ un bruit de grandes eaux,Et se dresser, et prendre‖ à la hâte leurs os,Tandis qu'au froid, au fond‖ du gouffre, au fond du rêveBlanchissant l'absolu,‖ comme un jour qui se lève,Le front mystérieux‖ du juge apparaîtrait.
Ce clairon avait l'air‖ de savoir le secret.
On sentait que le râle‖ énorme de ce cuivreSerait tel qu'il ferait‖ bondir, vibrer, revivreL'ombre, le plomb, le marbre,‖ et qu'à ce fatal glasToutes les surdités‖ voleraient en éclats ;Que l'oubli sombre avec‖ sa perte de mémoire,Se lèverait au son‖ de la trompette noire ;Que dans cette clameur‖ étrange, en même tempsQu'on entendrait frémir‖ tous les cieux palpitants,On entendrait crier‖ toutes les consciences ;Que le sceptique au fond‖ de ses insouciances,Que le voluptueux,‖ l'athée et le douteur,Et le maître tombé‖ de toute sa hauteur,Sentiraient ce fracas‖ traverser leurs vertèbres ;Que ce déchirement‖ céleste des ténèbresFerait dresser quiconque‖ est soumis à l'arrêt ;Que qui n'entendit pas‖ le remords, l'entendrait ;Et qu'il réveillerait,‖ comme un choc à la porte,L'oreille la plus dure‖ et l'âme la plus morte,Même ceux qui livrés‖ au rire, aux vains combats,Aux vils plaisirs, n'ont point‖ tenu compte ici-basDes avertissements‖ de l'ombre et du mystère,Même ceux que n'a point‖ réveillés sur la terreLe tonnerre, ce coup‖ de cloche de la nuit !
Oh ! dans l'esprit de l'homme‖ où tout vacille et fuit,Où le verbe n'a pas‖ un mot qui ne bégaie,Où l'aurore apparaît,‖ hélas ! comme une plaie,Dans cet esprit, tremblant‖ dès qu'il ose augurer,Oh ! comment concevoir,‖ comment se figurerCette vibration‖ communiquée aux tombes,Cette sommation‖ aux blêmes catacombesDu ciel ouvrant sa porte‖ et du gouffre ayant faim,Le prodigieux bruit‖ de Dieu disant : Enfin !
Oui, c'est vrai, — c'est du moins‖ jusque-là que l'œil plonge, —C'est l'avenir, — du moins‖ tel qu'on le voit en songe ; —Quand le monde atteindra‖ son but, quand les instants,Les jours, les mois, les ans,‖ auront rempli le temps,Quand tombera du ciel‖ l'heure immense et nocturne,Cette goutte qui doit‖ faire déborder l'urne,Alors, dans le silence‖ horrible, un rayon blanc,Long, pâle, glissera,‖ formidable et tremblant,Sur ces haltes de nuit‖ qu'on nomme cimetières ;Les tentes frémiront,‖ quoiqu'elles soient des pierres,Dans tous ces sombres camps‖ endormis ; et, sortantTout à coup de la brume‖ où l'univers l'attend,Ce clairon, au-dessus‖ des êtres et des choses,Au-dessus des forfaits‖ et des apothéoses,Des ombres et des os,‖ des esprits et des corps,Sonnera la diane‖ effrayante des morts.
O lever en sursaut‖ des larves pêle-mêle !Oh ! la Nuit réveillant‖ la mort sa sœur jumelle !
Pensif, je regardais‖ l'incorruptible airain.
Les volontés sans loi,‖ les passions sans freinToutes les actions‖ de tous les êtres, haines,Amours, vertus, fureurs,‖ hymnes, cris, plaisirs, peines,Avaient laissé, dans l'ombre‖ où rien ne remuait,Leur pâle empreinte autour‖ de ce bronze muet ;Une obscure Babel‖ y tordait sa spirale.Sa dimension vague,‖ ineffable, spectrale,Sortant de l'éternel,‖ entrait dans l'absolu.Pour pouvoir mesurer‖ ce tube, il eût falluPrendre la toise au fond‖ du rêve, et la coudéeDans la profondeur trouble‖ et sombre de l'idée ;Un de ses bouts touchait‖ le bien, l'autre le mal ;Et sa longueur allait‖ de l'homme à l'animal,Quoiqu'on ne vît point là‖ d'animal et point d'homme ;Couché sur terre, il eût‖ joint Éden à Sodome.
Son embouchure, gouffre‖ où plongeait mon regard,Cercle de l'inconnu‖ ténébreux et hagard,Pleine de cette horreur‖ que le mystère exhale,M'apparaissait ainsi‖ qu'une offre colossaleD'entrer dans l'ombre où Dieu‖ même est évanoui.Cette gueule, avec l'air‖ d'un redoutable ennui,Morne, s'élargissait‖ sur l'homme et la nature,Et cette épouvantable‖ et muette ouvertureSemblait le bâillement‖ noir de l'éternité.
Au fond de l'immanent‖ et de l'illimité,Parfois, dans les lointains‖ sans nom de l'invisible,Quelque chose tremblait‖ de vaguement terrible,Et brillait et passait,‖ inexprimable éclair.Toutes les profondeurs‖ des mondes avait l'airDe méditer, dans l'ombre‖ où l'ombre se répète,L'heure où l'on entendrait‖ de cette âpre trompetteUn appel aussi long‖ que l'infini jaillir.L'immuable semblait‖ d'avance en tressaillir.
Des porches de l'abîme,‖ antres hideux, cavernesQue nous nommons enfers,‖ puits, gehannams, avernes,Bouches d'obscurité‖ qui ne prononcent rien,Du vide où ne flottait‖ nul souffle aérien ;Du silence où l'haleine‖ osait à peine éclore,Ceci se dégageait‖ pour l'âme : Pas encore.
Par instants, dans ce lieu‖ triste comme le soir,Comme on entend le bruit‖ de quelqu'un qui vient voir,On entendait le pas‖ boiteux de la justice ;Puis cela s'effaçait.‖ Des vermines, le vice,Le crime, s'approchaient,‖ et, fourmillement noir,Fuyaient. Le clairon sombre‖ ouvrait son entonnoir.Un groupe d'ouragans‖ dormait dans ce cratère,Comme cet organum‖ des gouffres doit se taireJusqu'au jour monstrueux‖ où nous écarteronsLes clous de notre bière‖ au-dessus de nos fronts,Nul bras ne le touchait‖ dans l'invisible sphère ;Chaque race avait fait‖ sa couche de poussièreDans l'orbe sépulcral‖ de son évasement ;Sur cette poudre l'œil‖ lisait confusémentCe mot : RIEZ, écrit‖ par le doigt d'Épicure ;Et l'on voyait, au fond‖ de la rondeur obscure,La toile d'araignée‖ horrible de Satan.
Des astres qui passaient‖ murmuraient : « Souviens-t'en !Prie ! » et la nuit portait‖ cette parole à l'ombre.
Et je ne sentais plus‖ ni le temps ni le nombre.
Une sinistre main‖ sortait de l'infini.
Vers la trompette, effroi‖ de tout crime impuniQui doit faire à la mort‖ un jour lever la tête,Elle pendait énorme,‖ ouverte, et comme prêteA saisir ce clairon‖ qui se tait dans la nuit,Et qu'emplit le sommeil‖ formidable du bruit.La main, dans la nuée‖ et hors de l'invisible,S'allongeait. A quel être‖ était-elle ? ImpossibleDe le dire, en ce morne‖ et brumeux firmament.L'œil dans l'obscurité‖ ne voyait clairementQue les cinq doigts béants‖ de cette main terrible ;Tant l'être, quel qu'il fût,‖ debout dans l'ombre horrible,— Sans doute, quelque archange‖ ou quelque séraphinImmobile, attendant‖ le signe de la fin, —Plongeait profondément,‖ sous les ténébreux voiles,Du pied dans les enfers,‖ du front dans les étoiles !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 92((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a monstrueux / cieux masculine, classiqueb l'archange / change féminine, classiqueb sentait / tait masculine, classiquec sème / suprême féminine, classiqued airain / serein masculine, classiquee tremble / ressemble féminine, classiquef soit / vivait / chevet masculine, classiquea d'âge / nuage féminine, classiquea l’abîme / voix / fois masculine, classiqueb pense / récompense féminine, classiquec sœur / avertisseur masculine, classiqued funèbres / ténèbres féminine, classiquee souverain / airain masculine, classiquef frontières / cimetières féminine, classiqueb paix / faits masculine, classiquec bouche / farouche féminine, classiqued pli / l'oubli masculine, classiquee l'anathème / suprême féminine, classiquef béant / néant masculine, classiqueg bandelette / squelette féminine, classiqueh festin / destin masculine, classiquei fêtes / satisfaites féminine, classiquej soûls / dessous masculine, classiquek convives / rives féminine, classiquel sonnerait / forêt masculine, classiquem colombes / tombes féminine, classiquen eaux / os masculine, classiqueo rêve / lève féminine, classiquep apparaîtrait / secret masculine, classiquea cuivre / revivre féminine, classiqueb glas / éclats masculine, classiquec mémoire / noire féminine, classiqued temps / palpitants masculine, classiquee consciences / insouciances féminine, classiquef douteur / hauteur masculine, classiqueg vertèbres / ténèbres féminine, classiqueh l'arrêt / l'entendrait masculine, classiquei porte / morte féminine, classiquej combats / ici-bas masculine, classiquek mystère / terre féminine, classiquel nuit / fuit masculine, classiqueb bégaie / plaie féminine, classiquec augurer / figurer masculine, classiqued tombes / catacombes féminine, classiquee faim / Enfin masculine, classiquea plonge / songe féminine, classiqueb instants / temps masculine, classiquec nocturne / l'urne féminine, classiqued blanc / tremblant masculine, classiquee cimetières / pierres féminine, classiquef sortant / l'attend masculine, classiqueg choses / apothéoses féminine, classiqueh corps / morts masculine, classiquea pêle-mêle / jumelle féminine, classiquea airain / frein masculine, classiqueb haines / peines féminine, classiquec remuait / muet masculine, classiqued spirale / spectrale féminine, classiquee l'absolu / fallu masculine, classiquef coudée / l'idée féminine, classiqueg mal / l'animal masculine, classiqueh d'homme / Sodome féminine, classiquea regard / hagard masculine, classiqueb exhale / colossale féminine, classiquec évanoui / ennui masculine, classiqued nature / ouverture féminine, classiquee l'éternité / l'illimité masculine, classiqueb l'invisible / terrible féminine, classiquec éclair / l'air masculine, classiqued répète / trompette féminine, classiquee jaillir / tressaillir masculine, classiquea cavernes / avernes féminine, classiqueb rien / aérien masculine, classiquec éclore / encore féminine, classiquea soir / voir masculine, classiqueb justice / vice féminine, classiquec noir / entonnoir masculine, classiqued cratère / taire féminine, classiquee écarterons / fronts masculine, classiquef sphère / poussière féminine, classiqueg évasement / confusément masculine, classiqueh d'Épicure / obscure féminine, classiquei Satan / Souviens-t'en masculine, classiqueb l'ombre / nombre féminine, classiquea l'infini / impuni masculine, classiqueb tête / prête féminine, classiquec nuit / bruit masculine, classiqued l'invisible / Impossible féminine, classiquee firmament / clairement masculine, classiquef terrible / horrible féminine, classiqueg séraphin / fin masculine, classiqueh voiles / étoiles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
186 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources