La légende des siècles, 1859· III L’islam
Le Cèdre
Omer, scheik de l'Islam‖ et de la loi nouvelleQue Mahomet ajoute‖ à ce qu'Issa révèle,Marchant, puis s'arrêtant,‖ et sur son long bâton,Par moments, comme un pâtre,‖ appuyant son menton,Errait près de Djeddah‖ la sainte, sur la grèveDe la mer Rouge, où Dieu‖ luit comme au fond d'un rêve,Dans le désert jadis‖ noir de l'ombre des cieuxOù Moïse voilé‖ passait mystérieux.Tout en marchant ainsi,‖ plein d'une grave idée,Par-dessus le désert,‖ l'Égypte et la Judée,A Pathmos, au penchant‖ d'un mont, chauve sommet,Il vit Jean qui, couché‖ sur le sable, dormait.Car saint Jean n'est pas mort,‖ l'effrayant solitaire ;Dieu le tient en réserve ;‖ il reste sur la terreAinsi qu'Énoch le juste,‖ et, comme il est écrit,Ainsi qu'Élie, afin‖ de vaincre l'Antéchrist.
Jean dormait ; ses regards‖ étaient fermés qui virentLes océans du songe‖ où les astres chavirent ;L'obscur sommeil couvrait‖ cet œil illuminé,Le seul chez les vivants‖ auquel il fut donnéDe regarder, par l'âpre‖ ouverture du gouffre,Les anges noirs vêtus‖ de cuirasses de soufre,Et de voir les Babels‖ pencher, et les SionsTomber, et s'écrouler‖ les blêmes visions,Et les religions‖ rire prostituées,Et des noms de blasphème‖ errer dans les nuées.
Jean dormait, et sa tête‖ était nue au soleil.
Omer, le puissant prêtre,‖ aux prophètes pareil,Aperçut, tout auprès‖ de la mer Rouge, à l'ombreD'un santon, un vieux cèdre‖ au grand feuillage sombreCroissant dans un rocher‖ qui bordait le chemin ;Scheik Omer étendit‖ à l'horizon sa mainVers le nord habité‖ par les aigles rapaces,Et, montrant au vieux cèdre,‖ au-delà des espaces,La mer Égée, et Jean‖ endormi dans Pathmos,Il poussa du doigt l'arbre‖ et prononça ces mots :
— Va, cèdre, va couvrir‖ de ton ombre cet homme !
Le blanc spectre de sel‖ qui regarde SodomeN'est pas plus immobile‖ au bord du lac amerQue ne le fut le cèdre‖ à qui parlait Omer ;Plus rétif que l'onagre‖ à la voix de son maître,L’arbre n’agita pas une branche.Le prêtreDit : Va donc ! et frappa‖ l'arbre de son bâton.Le cèdre, enraciné‖ sous le mur du santon,N'eut pas même un frisson‖ et demeura paisible.
Le scheik alors tourna‖ ses yeux vers l'invisible,Fit trois pas, puis, ouvrant‖ sa droite et la levant :— Va ! cria-t-il, va, cèdre,‖ au nom du Dieu vivant !
— Que n'as-tu prononcé‖ ce nom plus tôt ? dit l'arbre.Et, frissonnant, brisant‖ le dur rocher de marbre,Dressant ses bras ainsi‖ qu'un vaisseau ses agrès,Fendant la vieille terre‖ aïeule des forêts,Le grand cèdre, arrachant‖ aux profondes crevassesSon tronc et sa racine‖ et ses ongles vivaces,S'envola comme un sombre‖ et formidable oiseau.Il passa le mont Gour,‖ posé comme un boisseauSur la rouge lueur‖ des forgerons d'Érèbe ;Laissa derrière lui‖ Gophna, Jéricho, Thèbe,L'Égypte aux dieux sans nombre,‖ informe panthéon,Le Nil, fleuve d'Éden,‖ qu'Adam nommait Gehon,Le champ de Galgala‖ plein de couteaux de pierre,Ur, d'où vint Abraham,‖ Bethsad, où naquit Pierre,Et, quittant le désert‖ d'où sortent les fléaux,Traversa Chanaan‖ d'Arphac à Borcéos ;Là, retrouvant la mer,‖ vaste, obscure, sublime,Il plongea dans la nue‖ énorme de l'abîme,Et franchissant les flots,‖ sombre gouffre ennemi,Vint s'abattre à Pathmos‖ près de Jean endormi.
Jean, s'étant réveillé,‖ vit l'arbre, et le prophèteSongea, surpris d'avoir‖ de l'ombre sur sa tête ;Puis il dit, redoutable‖ en sa sérénité :— Arbre, que fais-tu là ?‖ pourquoi t'es-tu hâtéDe sourdre, de germer,‖ de grandir dans une heure ?Pourquoi donner de l'ombre‖ au roc où je demeure ?L'ordre éternel n'a point‖ de ces rapidités ;Jéhovah, dont les yeux‖ s'ouvrent de tous côtés,Veut que l'œuvre soit lente,‖ et que l'arbre se fondeSur un pied fort, scellé‖ dans l'argile profonde ;Pendant qu'un arbre naît,‖ bien des hommes mourront ;La pluie est sa servante,‖ et, par le bois du tronc,La racine aux rameaux‖ frissonnants distribueL'eau qui se change en sève‖ aussitôt qu'elle est bue.Dieu le nourrit de terre,‖ et, l'en rassasiant,Veut que l'arbre soit dur,‖ solide et patient,Pour qu'il brave, à travers‖ sa rude carapace,Les coups de fouet du vent‖ tumultueux qui passe,Pour qu'il porte le temps‖ comme l'âne son bât,Et qu'on puisse compter,‖ quand la hache l'abat,Les ans de sa durée‖ aux anneaux de sa sève.Un cèdre n'est pas fait‖ pour croître comme un rêve ;Ce que l'heure a construit,‖ l'instant peut le briser. —Le cèdre répondit :‖ — Jean, pourquoi m'accuser ?Jean, si je suis ici‖ c'est par l'ordre d'un homme. —Et Jean, fauve songeur,‖ qu'en frémissant on nomme,Reprit : — Quel est cet homme‖ à qui tout se soumet ? —L'arbre dit : — C'est Omer,‖ prêtre de Mahomet.J'étais près de Djeddah‖ depuis des ans sans nombre ;Il m'a dit de venir‖ te couvrir de mon ombre.
Alors Jean, oublié‖ par Dieu chez les vivants,Se tourna vers le sud,‖ et cria dans les vents,Par-dessus le rivage‖ austère de son île :— Nouveaux venus, laissez‖ la nature tranquille. —
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 51((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a nouvelle / révèle féminine, classiqueb bâton / menton masculine, classiquec grève / rêve féminine, classiqued cieux / mystérieux masculine, classiquee idée / Judée féminine, classiquef sommet / dormait masculine, classiqueg solitaire / terre féminine, classiqueh écrit / l'Antéchrist masculine, classiquea virent / chavirent féminine, classiqueb illuminé / donné masculine, classiquec gouffre / soufre féminine, classiqued Sions / visions masculine, classiquee prostituées / nuées féminine, classiquea soleil / pareil masculine, classiqueb l'ombre / sombre féminine, classiquec chemin / main masculine, classiqued rapaces / espaces féminine, classiquee Pathmos / mots masculine, classiquea homme / Sodome féminine, classiqueb amer / Omer masculine, classiquec maître / branche / prêtre féminine, équivalented bâton / santon masculine, classiquee paisible / l'invisible féminine, classiqueb levant / vivant masculine, classiquea l'arbre / marbre féminine, classiqueb agrès / forêts masculine, classiquec crevasses / vivaces féminine, classiqued oiseau / boisseau masculine, classiquee d'Érèbe / Thèbe féminine, classiquef panthéon / Gehon masculine, classiqueg pierre / Pierre féminine, classiqueh fléaux / Borcéos masculine, classiquei sublime / l'abîme féminine, classiquej ennemi / endormi masculine, classiquea prophète / tête féminine, classiqueb sérénité / hâté masculine, classiquec heure / demeure féminine, classiqued rapidités / côtés masculine, classiquee fonde / profonde féminine, classiquef mourront / tronc masculine, classiqueg distribue / bue féminine, classiqueh rassasiant / patient masculine, classiquei carapace / passe féminine, classiquej bât / l'abat masculine, classiquek sève / rêve féminine, classiquel briser / m'accuser masculine, classiquem homme / nomme féminine, classiquen soumet / Mahomet masculine, classiqueo nombre / ombre féminine, classiquea vivants / vents masculine, classiqueb île / tranquille féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
103 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources