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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1859· IV Le cycle héroïque chrétien

Le Parricide

Victor Hugo· strophes variées, alexandrins, 151 vers

Un jour, Kanut, à l'heure‖ où l'assoupissementFerme partout les yeux‖ sous l'obscur firmament,Ayant pour seul témoin‖ la nuit, l'aveugle immense,Vit son père Swéno,‖ vieillard presque en démence,Qui dormait, sans un garde‖ à ses pieds, sans un chien ;Il le tua, disant :‖ Lui-même n'en sait rien.Puis il fut un grand roi.Toujours vainqueur, sa viePar la prospérité‖ fidèle fut suivie ;Il fut plus triomphant‖ que la gerbe des blés ;Quand il passait devant‖ les vieillards assemblés,Sa présence éclairait‖ ces sévères visages ;Par la chaîne des mœurs‖ pures et des lois sagesA son cher Danemark‖ natal il enchaînaVingt îles, Fionie,‖ Arnhout, Folster, Mona ;Il bâtit un grand trône‖ en pierres féodales ;Il vainquit les saxons,‖ les pictes, les vandales,Le celte, et le borusse,‖ et le slave aux abois,Et les peuples hagards‖ qui hurlent dans les bois ;Il abolit l'horreur‖ idolâtre, et la rune,Et le menhir féroce‖ où le soir, à la brune,Le chat sauvage vient‖ frotter son dos hideux ;Il disait en parlant‖ du grand César : Nous deux ;Une lueur sortait‖ de son cimier polaire ;Les monstres expiraient‖ partout sous sa colère ;Il fut, pendant vingt ans‖ qu'on l'entendit marcher,Le cavalier superbe‖ et le puissant archer ;L'hydre morte, il mettait‖ le pied sur la portée ;Sa vie, en même temps‖ bénie et redoutée,Dans la bouche du peuple‖ était un fier récit ;Rien que dans un hiver,‖ ce chasseur détruisitTrois dragons en Écosse‖ et deux rois en Scanie ;Il fut héros, il fut‖ géant, il fut génie ;Le sort de tout un monde‖ au sien semblait lié ;Quant à son parricide,‖ il l'avait oublié.Il mourut. On le mit‖ dans un cercueil de pierre,Et l'évêque d'Aarhus‖ vint dire une prièreEt chanter sur sa tombe‖ un hymne, déclarantQue Kanut était saint,‖ que Kanut était grand,Qu'un céleste parfum‖ sortait de sa mémoire,Et qu'ils le voyaient, eux,‖ les prêtres, dans la gloire,Assis comme un prophète‖ à la droite de Dieu.

Le soir vint ; l'orgue en deuil‖ se tut dans le saint lieu ;Et les prêtres, quittant‖ la haute cathédrale,Laissèrent le roi mort‖ dans la paix sépulcrale.Alors il se leva,‖ rouvrit ses yeux obscurs,Prit son glaive, et sortit‖ de la tombe, les mursEt les portes étant‖ brumes pour les fantômes ;Il traversa la mer‖ qui reflète les dômesEt les tours d'Altona,‖ d'Aarhus et d'Elseneur ;L'ombre écoutait les pas‖ de ce sombre seigneur ;Mais il marchait sans bruit,‖ étant lui-même un songe ;Il alla droit au mont‖ Savo que le temps ronge,Et Kanut s'approcha‖ de ce farouche aïeul,Et lui dit : — Laisse-moi,‖ pour m'en faire un linceul,O montagne Savo‖ que la tourmente assiège,Me couper un morceau‖ de ton manteau de neige. —Le mont le reconnut‖ et n'osa refuser.Kanut prit son épée‖ impossible à briser,Et sur le mont, tremblant‖ devant ce belluaire,Il coupa de la neige‖ et s'en fit un suairePuis il cria : — Vieux mont,‖ la mort éclaire peu ;De quel côté faut-il‖ aller pour trouver Dieu ? —Le mont au flanc difforme,‖ aux gorges obstruées,Noir, triste dans le vol‖ éternel des nuées,Lui dit : — Je ne sais pas,‖ spectre, je suis ici. —Kanut quitta le mont‖ par les glaces saisi ;Et, le front haut, tout blanc‖ dans son linceul de neige,Il entra, par delà‖ l'Islande et la Norvège,Seul, dans le grand silence‖ et dans la grande nuit ;Derrière lui le monde‖ obscur s'évanouit ;Il se trouva, lui, spectre,‖ âme, roi sans royaume,Nu, face à face avec‖ l'immensité fantôme ;Il vit l'infini, porche‖ horrible et reculantOù l'éclair quand il entre‖ expire triste et lent,L'ombre, hydre dont les nuits‖ sont les pâles vertèbres,L'informe se mouvant‖ dans le noir, les Ténèbres ;Là, pas d'astre ; et pourtant‖ on ne sait quel regardTombe de ce chaos‖ immobile et hagard ;Pour tout bruit, le frisson‖ lugubre que fait l'ondeDe l'obscurité, sourde,‖ effarée et profonde,Il avança disant :‖ — C'est la tombe ; au-delàC'est Dieu. — Quand il eut fait‖ trois pas, il appela ;Mais la nuit est muette‖ ainsi que l'ossuaire,Et rien ne répondit ;‖ pas un pli du suaireNe s'émut, et Kanut‖ avança ; la blancheurDu linceul rassurait‖ le sépulcral marcheur ;Il allait. Tout à coup,‖ sur son livide voileIl vit poindre et grandir‖ comme une noire étoile ;L'étoile s'élargit‖ lentement, et Kanut,La tâtant de sa main‖ de spectre, reconnutQu'une goutte de sang‖ était sur lui tombée.Sa tête, que la peur‖ n'avait jamais courbée,Se redressa, terrible,‖ il regarda la nuit,Et ne vit rien, l'espace‖ était noir, pas un bruit.— En avant ! dit Kanut,‖ levant sa tête fière.Une seconde tache‖ auprès de la premièreTomba, puis s'élargit ;‖ et le chef cimbrienRegarda l'ombre épaisse‖ et vague, et ne vit rien.Comme un limier à suivre‖ une piste s'attache,Morne, il reprit sa route‖ une troisième tacheTomba sur le linceul.‖ Il n'avait jamais fui ;Kanut pourtant cessa‖ de marcher devant lui,Et tourna du côté‖ du bras qui tient le glaive ;Une goutte de sang,‖ comme à travers un rêve,Tomba sur le suaire‖ et lui rougit la main,Pour la seconde fois‖ il changea de chemin,Comme en lisant on tourne‖ un feuillet d'un registre,Et se mit a marcher‖ vers la gauche sinistre ;Une goutte de sang‖ tomba sur le linceul ;Et Kanut recula,‖ frémissant d'être seul,Et voulut regagner‖ sa couche mortuaire ;Une goutte de sang‖ tomba sur le suaire.Alors il s'arrêta‖ livide, et ce guerrier,Blême, baissa la tête‖ et tâcha de prier ;Une goutte de sang‖ tomba sur lui. Farouche,La prière effrayée‖ expirant dans sa bouche,Il se remit en marche ;‖ et, lugubre, hésitant,Hideux, ce spectre blanc‖ passait ; et, par instant,Une goutte de sang‖ se détachait de l'ombre,Implacable, et tombait‖ sur cette blancheur sombre.Il voyait, plus tremblant‖ qu'au vent le peuplier,Ces taches s'élargir‖ et se multiplier ;Une autre, une autre, une autre,‖ une autre, ô cieux funèbres !Leur passage rayait‖ vaguement les ténèbres ;Ces gouttes, dans les plis‖ du linceul, finissantPar se mêler, faisaient‖ des nuages de sang ;Il marchait, il marchait ;‖ de l'insondable voûteToujours, sans fin, sans bruit,‖ et comme s'il tombaitLe sang continuait‖ à pleuvoir goutte à goutte,De ces pieds noirs qu'on voit‖ la nuit pendre au gibet.Hélas ! qui donc pleurait‖ ces larmes formidables ?L'infini. Vers les cieux,‖ pour le juste abordables,Dans l'océan de nuit‖ sans flux et sans reflux,Kanut s'avançait, pâle‖ et ne regardant plus.Enfin, marchant toujours‖ comme en une fumée,Il arriva devant‖ une porte ferméeSous laquelle passait‖ un jour mystérieux ;Alors sur son linceul‖ il abaissa les yeux ;C'était l'endroit sacré,‖ c'était l'endroit terrible ;On ne sait quel rayon‖ de Dieu semble visible ;De derrière la porte‖ on entend l'hosanna :

Le linceul était rouge‖ et Kanut frissonna.

Et c'est pourquoi Kanut,‖ fuyant devant l'auroreEt reculant, n'a pas‖ osé paraître encoreDevant le juge au front‖ duquel le soleil luit ;C'est pourquoi ce roi sombre‖ est resté dans la nuit,Et, sans pouvoir rentrer‖ dans sa blancheur première,Sentant, à chaque pas‖ qu'il fait vers la lumière,Une goutte de sang‖ sur sa tête pleuvoir,Rôde éternellement‖ sous l'énorme ciel noir.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
73[aa] 1[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a l'assoupissement / firmament masculine, classiqueb immense / démence féminine, classiquec chien / rien masculine, classiqued roi / vie / suivie féminine, classiquee blés / assemblés masculine, classiquef visages / sages féminine, classiqueg enchaîna / Mona masculine, classiqueh féodales / vandales féminine, classiquei abois / bois masculine, classiquej rune / brune féminine, classiquek hideux / deux masculine, classiquel polaire / colère féminine, classiquem marcher / archer masculine, classiquen portée / redoutée féminine, classiqueo récit / détruisit masculine, classiquep Scanie / génie féminine, classiqueq lié / oublié masculine, classiquer pierre / prière féminine, classiques déclarant / grand masculine, classiquet mémoire / gloire féminine, classiqueu Dieu / lieu masculine, classiqueb cathédrale / sépulcrale féminine, classiquec obscurs / murs masculine, classiqued fantômes / dômes féminine, classiquee d'Elseneur / seigneur masculine, classiquef songe / ronge féminine, classiqueg aïeul / linceul masculine, classiqueh assiège / neige féminine, classiquei refuser / briser masculine, classiquej belluaire / suaire féminine, classiquek peu / Dieu masculine, classiquel obstruées / nuées féminine, classiquem ici / saisi masculine, classiquen neige / Norvège féminine, classiqueo nuit / s'évanouit masculine, classiquep royaume / fantôme féminine, classiqueq reculant / lent masculine, classiquer vertèbres / Ténèbres féminine, classiques regard / hagard masculine, classiquet l'onde / profonde féminine, classiqueu au-delà / appela masculine, classiquev l'ossuaire / suaire féminine, classiquew blancheur / marcheur masculine, classiquex voile / étoile féminine, classiquey Kanut / reconnut masculine, classiquez tombée / courbée féminine, classiquea nuit / bruit masculine, classiqueb fière / première féminine, classiquec cimbrien / rien masculine, classiqued s'attache / tache féminine, classiquee fui / lui masculine, classiquef glaive / rêve féminine, classiqueg main / chemin masculine, classiqueh registre / sinistre féminine, classiquei linceul / seul masculine, classiquej mortuaire / suaire féminine, classiquek guerrier / prier masculine, classiquel Farouche / bouche féminine, classiquem hésitant / instant masculine, classiquen l'ombre / sombre féminine, classiqueo peuplier / multiplier masculine, classiquep funèbres / ténèbres féminine, classiqueq finissant / sang masculine, non classiquer voûte / goutte féminine, classiques tombait / gibet masculine, classiquet formidables / abordables féminine, classiqueu reflux / plus masculine, classiquev fumée / fermée féminine, classiquew mystérieux / yeux masculine, classiquex terrible / visible féminine, classiquey l'hosanna / frissonna masculine, classiquea l'aurore / encore féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquec première / lumière féminine, classiqued pleuvoir / noir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

151 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources