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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1859· XIII Maintenant

Le Crapaud

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 165 vers

Que savons-nous ? qui donc‖ connaît le fond des choses ?Le couchant rayonnait‖ dans les nuages roses ;C'était la fin d'un jour‖ d'orage, et l'occidentChangeait l'ondée en flamme‖ en son brasier ardent ;Près d'une ornière, au bord‖ d'une flaque de pluie,Un crapaud regardait‖ le ciel, bête éblouie ;Grave, il songeait ; l'horreur‖ contemplait la splendeur.(Oh ! pourquoi la souffrance‖ et pourquoi la laideur ?Hélas ! le bas-empire‖ est couvert d'Augustules,Les Césars de forfaits,‖ les crapauds de pustules,Comme le pré de fleurs‖ et le ciel de soleils !)Les feuilles s'empourpraient‖ dans les arbres vermeils ;L'eau miroitait, mêlée‖ à l'herbe, dans l'ornière ;Le soir se déployait‖ ainsi qu'une bannière ;L'oiseau baissait la voix‖ dans le jour affaibli ;Tout s'apaisait, dans l'air,‖ sur l'onde ; et, plein d'oubli,Le crapaud, sans effroi,‖ sans honte, sans colère,Doux, regardait la grande‖ auréole solaire.Peut-être le maudit‖ se sentait-il béni ;Pas de bête qui n'ait‖ un reflet d'infini ;Pas de prunelle abjecte‖ et vile que ne toucheL'éclair d'en haut, parfois‖ tendre et parfois farouche ;Pas de monstre chétif,‖ louche, impur, chassieux,Qui n'ait l'immensité‖ des astres dans les yeux.Un homme qui passait‖ vit la hideuse bête,Et, frémissant, lui mit‖ son talon sur la tête ;C'était un prêtre ayant‖ un livre qu'il lisait ;Puis une femme, avec‖ une fleur au corset,Vint et lui creva l'œil‖ du bout de son ombrelle ;Et le prêtre était vieux,‖ et la femme était belle.Vinrent quatre écoliers,‖ sereins comme le ciel.— J'étais enfant, j'étais‖ petit, j'étais cruel ; —Tout homme sur la terre,‖ où l'âme erre asservie,Peut commencer ainsi‖ le récit de sa vie.On a le jeu, l'ivresse‖ et l'aube dans les yeux,On a sa mère, on est‖ des écoliers joyeux,De petits hommes gais,‖ respirant l'atmosphèreA pleins poumons, aimés,‖ libres, contents ; que faire,Sinon de torturer‖ quelque être malheureuxLe crapaud se traînait‖ au fond du chemin creux.C'était l'heure où des champs‖ les profondeurs s'azurent.Fauve, il cherchait la nuit ;‖ les enfants l'aperçurentEt crièrent : — Tuons‖ ce vilain animal,Et, puisqu'il est si laid,‖ faisons-lui bien du mal ! —Et chacun d'eux, riant,‖ — l'enfant rit quand il tue, —Se mit à le piquer‖ d'une branche pointue,Élargissant le trou‖ de l'œil crevé, blessantLes blessures, ravis,‖ applaudis du passant ;Car les passants riaient ;‖ et l'ombre sépulcraleCouvrait ce noir martyr‖ qui n'a pas même un râle,Et le sang, sang affreux,‖ de toutes parts coulaitSur un pauvre être ayant‖ pour crime d'être laid ;Il fuyait ; il avait‖ une patte arrachée ;Un enfant le frappait‖ d'une pelle ébréchée ;Et chaque coup faisait‖ écumer ce proscritQui, même quand le jour‖ sur sa tête sourit,Même sous le grand ciel,‖ rampe au fond d'une cave ;Et les enfants disaient :‖ Est-il méchant ! Il bave !Son front saignait ; son œil‖ pendait ; dans le genêtEt la ronce, effroyable‖ à voir, il cheminait ;On eût dit qu'il sortait‖ de quelque affreuse serre.Oh ! la sombre action,‖ emparer la misère !Ajouter de l'horreur‖ à la difformité !Disloqué, de cailloux‖ en cailloux cahoté,Il respirait toujours ;‖ sans abri, sans asile,Il rampait ; on eût dit‖ que la mort, difficile,Le trouvait si hideux‖ qu'elle le refusait ;Les enfants le voulaient‖ saisir dans un lacet,Mais il leur échappa,‖ glissant le long des haies ;L'ornière était béante,‖ il y traîna ses plaiesEt s'y plongea sanglant,‖ brisé, le crâne ouvert,Sentant quelque fraîcheur‖ dans ce cloaque vertLavant la cruauté‖ de l'homme en cette boue ;Et les enfants, avec‖ le printemps sur la joue,Blonds, charmants, ne s'étaient‖ jamais tant divertis.Tous parlaient à la fois,‖ et les grands aux petitsCriaient : Viens voir ! dis donc,‖ Adolphe, dis donc, Pierre,Allons pour l'achever‖ prendre une grosse pierre !Tous ensemble, sur l'être‖ au hasard exécré,Ils fixaient leurs regards,‖ et le désespéréRegardait s'incliner‖ sur lui ces fronts horribles.— Hélas ! ayons des buts,‖ mais n'ayons pas de cibles ;Quand nous visons un point‖ de l'horizon humain,Ayons la vie, et non‖ la mort, dans notre main. —Tous les yeux poursuivaient‖ le crapaud dans la vase ;C'était de la fureur‖ et c'était de l'extase ;Un des enfants revint,‖ apportant un pavéPesant, mais pour le mal‖ aisément soulevé,— Et dit : — Nous allons voir‖ comment cela va faire. —Or, en ce même instant,‖ juste à ce point de terre,Le hasard amenait‖ un chariot très lourdTraîné par un vieux âne‖ éclopé, maigre et sourd ;Cet âne harassé,‖ boiteux et lamentable,Après un jour de marche‖ approchait de l'étable ;Il roulait la charrette‖ et portait un panier ;Chaque pas qu'il faisait‖ semblait l'avant-dernier ;Cette bête marchait,‖ battue, exténuée ;Les coups l'enveloppaient‖ ainsi qu'une nuée ;Il avait dans ses yeux‖ voilés d'une vapeurCette stupidité‖ qui peut-être est stupeur ;Et l'ornière était creuse,‖ et si pleine de boueEt d'un versant si dur,‖ que chaque tour de roueÉtait comme un lugubre‖ et rauque arrachement ;Et l'âne allait geignant‖ et l'ânier blasphémant ;La route descendait‖ et poussait la bourrique ;L'âne songeait, passif,‖ sous le fouet, sous la trique,Dans une profondeur‖ où l'homme ne va pas.

Les enfants, entendant‖ cette roue et ce pas,Se tournèrent bruyants‖ et virent la charrette :— Ne mets pas le pavé‖ sur le crapaud. Arrête !Crièrent-ils. Vois-tu,‖ la voiture descendEt va passer dessus,‖ c'est bien plus amusant.

Tous regardaient.Soudain, avançant dans l’ornièreOù le monstre attendait‖ sa torture dernière,L'âne vit le crapaud,‖ et, triste, — hélas ! penchéSur un plus triste, — lourd,‖ rompu, morne, écorché,Il sembla le flairer‖ avec sa tête basse ;Ce forçat, ce damné,‖ ce patient, fit grâce ;Il rassembla sa force‖ éteinte, et, roidissantSa chaîne et son licou‖ sur ses muscles en sang,Résistant à l'ânier‖ qui lui criait : Avance !Maîtrisant du fardeau‖ l'affreuse connivence,Avec sa lassitude‖ acceptant le combat,Tirant le chariot‖ et soulevant le bât,Hagard il détourna‖ la roue inexorable,Laissant derrière lui‖ vivre ce misérable ;Puis, sous un coup de fouet,‖ il reprit son chemin.Alors, lâchant la pierre‖ échappée à sa main,Un des enfants — celui‖ qui conte cette histoire —Sous la voûte infinie‖ à la fois bleue et noire,Entendit une voix‖ qui lui disait : Sois bon !

Bonté de l'idiot !‖ diamant du charbon !Sainte énigme ! lumière‖ auguste des ténèbres !Les célestes n'ont rien‖ de plus que les funèbres,Si les funèbres, groupe‖ aveugle et châtié,Songent, et, n'ayant pas‖ la joie, ont la pitié.O spectacle sacré !‖ l'ombre secourant l'ombre,L'âme obscure venant‖ en aide à l'âme sombre,Le stupide, attendri,‖ sur l'affreux se penchant,Le damné bon faisant‖ rêver l'élu méchant !L'animal avançant‖ lorsque l'homme recule !Dans la sérénité‖ du pâle crépuscule,La brute par moments‖ pense et sent qu'elle est sœurDe la mystérieuse‖ et profonde douceur ;Il suffit qu'un éclair‖ de grâce brille en ellePour quelle soit égale‖ à l'étoile éternelle ;Le baudet qui, rentrant‖ le soir, surchargé, las,Mourant, sentant saigner‖ ses pauvres sabots plats,Fait quelques pas de plus,‖ s'écarte et se dérangePour ne pas écraser‖ un crapaud dans la fange,Cet âne abject, souillé,‖ meurtri sous le bâton,Est plus saint que Socrate‖ et plus grand que Platon.Tu cherches, philosophe ?‖ O penseur, tu médites ?Veux-tu trouver le vrai‖ sous nos brumes maudites ?Crois, pleure, abîme-toi‖ dans l'insondable amour !Quiconque est bon voit clair‖ dans l'obscur carrefour ;Quiconque est bon habite‖ un coin du ciel. O sage,La bonté, qui du monde‖ éclaire le visage,La bonté, ce regard‖ du matin ingénu,La bonté, pur rayon‖ qui chauffe l'inconnu,Instinct qui dans la nuit‖ et dans la souffrance aime,Est le trait d'union‖ ineffable et suprêmeQui joint, dans l'ombre, hélas !‖ si lugubre souvent,Le grand ignorant, l'âne,‖ à Dieu le grand savant.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
82((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a choses / roses féminine, classiqueb l'occident / ardent masculine, classiquec pluie / éblouie féminine, classiqued splendeur / laideur masculine, classiquee d'Augustules / pustules féminine, classiquef soleils / vermeils masculine, classiqueg l'ornière / bannière féminine, classiqueh affaibli / d'oubli masculine, classiquei colère / solaire féminine, classiquej béni / d'infini masculine, classiquek touche / farouche féminine, classiquel chassieux / yeux masculine, classiquem bête / tête féminine, classiquen lisait / corset masculine, classiqueo ombrelle / belle féminine, classiquep ciel / cruel masculine, classiqueq asservie / vie féminine, classiquer yeux / joyeux masculine, classiques l'atmosphère / faire féminine, classiquet malheureux / creux masculine, classiqueu s'azurent / l'aperçurent féminine, classiquev animal / mal masculine, classiquew tue / pointue féminine, classiquex blessant / passant masculine, classiquey sépulcrale / râle féminine, classiquez coulait / laid masculine, classiquea arrachée / ébréchée féminine, classiqueb proscrit / sourit masculine, classiquec cave / bave féminine, classiqued genêt / cheminait masculine, classiquee serre / misère féminine, classiquef difformité / cahoté masculine, classiqueg asile / difficile féminine, classiqueh refusait / lacet masculine, classiquei haies / plaies féminine, classiquej ouvert / vert masculine, classiquek boue / joue féminine, classiquel divertis / petits masculine, classiquem Pierre / pierre féminine, classiquen exécré / désespéré masculine, classiqueo horribles / cibles féminine, classiquep humain / main masculine, classiqueq vase / l'extase féminine, classiquer pavé / soulevé masculine, classiques faire / terre féminine, classiquet lourd / sourd masculine, classiqueu lamentable / l'étable féminine, classiquev panier / l'avant-dernier masculine, classiquew exténuée / nuée féminine, classiquex vapeur / stupeur masculine, classiquey boue / roue féminine, classiquez arrachement / blasphémant masculine, classiquea bourrique / trique féminine, classiqueb pas masculine, classiqueb charrette / Arrête féminine, classiquec descend / amusant masculine, classiquea regardaient / l’ornière / dernière féminine, classiqueb penché / écorché masculine, classiquec basse / grâce féminine, classiqued roidissant / sang masculine, non classiquee Avance / connivence féminine, classiquef combat / bât masculine, classiqueg inexorable / misérable féminine, classiqueh chemin / main masculine, classiquei histoire / noire féminine, classiquej bon / charbon masculine, classiqueb ténèbres / funèbres féminine, classiquec châtié / pitié masculine, classiqued l'ombre / sombre féminine, classiquee penchant / méchant masculine, classiquef recule / crépuscule féminine, classiqueg sœur / douceur masculine, classiqueh elle / éternelle féminine, classiquei las / plats masculine, classiquej dérange / fange féminine, classiquek bâton / Platon masculine, classiquel médites / maudites féminine, classiquem amour / carrefour masculine, classiquen sage / visage féminine, classiqueo ingénu / l'inconnu masculine, classiquep aime / suprême féminine, classiqueq souvent / savant masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

165 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources