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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1859· I D’ève à jésus

Les Lions

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 159 vers

Les lions dans la fosse‖ étaient sans nourriture.Captifs, ils rugissaient‖ vers la grande natureQui prend soin de la brute‖ au fond des antres sourds.Les lions n'avaient pas‖ mangé depuis trois jours.Ils se plaignaient de l'homme,‖ et, pleins de sombres haines,A travers leur plafond‖ de barreaux et de chaînes,Regardaient du couchant‖ la sanglante rougeur ;Leur voix grave effrayait‖ au loin le voyageurMarchant à l'horizon‖ dans les collines bleues.

Tristes, ils se battaient‖ le ventre de leurs queues ;Et les murs du caveau‖ tremblaient, tant leurs yeux rouxA leur gueule affamée‖ ajoutaient de courroux.

La fosse était profonde ;‖ et, pour cacher leur fuiteOg et ses vastes fils‖ l'avaient jadis construite ;Ces enfants de la terre‖ avaient creusé pour euxCe palais colossal‖ dans le roc ténébreux ;Leurs têtes en ayant‖ crevé la large voûte,La lumière y tombait‖ et s'y répandait toute,Et ce cachot de nuit‖ pour dôme avait l'azur.Nabuchodonosor,‖ qui régnait dans Assur,En avait fait couvrir‖ d'un dallage le centre ;Et ce roi fauve avait‖ trouvé bon que cet antre,Qui jadis vit les Chams‖ et les Deucalions,Bâti pour les géants,‖ servît pour les lions.

Ils étaient quatre, et tous‖ affreux. Une litièreD'ossements tapissait‖ le vaste bestiaire ;Les rochers étageaient‖ leur ombre au-dessus d'eux ;Ils marchaient, écrasant‖ sur le pavé hideuxDes carcasses de bête‖ et des squelettes d'homme.

Le premier arrivait‖ du désert de Sodome ;Jadis, quand il avait‖ sa fauve liberté,Il habitait le Sin,‖ tout à l'extrémitéDu silence terrible‖ et de la solitude ;Malheur à qui tombait‖ sous sa patte au poil rude ;Et c’était un lion des sables.Le secondSortait de la forêt‖ de l'Euphrate fécond ;Naguère, en le voyant‖ vers le fleuve descendre,Tout tremblait ; on avait‖ eu du mal à le prendre,Car il avait fallu‖ les meutes de deux rois ;Il grondait ; et c'était‖ une bête des bois.

Et le troisième était‖ un lion des montagnes.Jadis il avait l'ombre‖ et l'horreur pour compagnes,Dans ce temps-là, parfois,‖ vers les ravins bourbeuxSe ruaient des galops‖ de moutons et de bœufs ;Tous fuyaient, le pasteur,‖ le guerrier et le prêtre ;Et l'on voyait sa face‖ effroyable apparaître.

Le quatrième, monstre‖ épouvantable et fier,Était un grand lion‖ des plages de la mer.Il rôdait près des flots‖ avant son esclavage.Gur, cité forte, était‖ alors sur le rivage ;Ses toits fumaient ; son port‖ abritait un amasDe navires mêlant‖ confusément leurs mâts ;Le paysan portant‖ son gomor plein de manneS'y rendait ; le prophète‖ y venait sur son âne ;Ce peuple était joyeux‖ comme un oiseau lâché ;Gur avait une place‖ avec un grand marché,Et l'abyssin venait‖ y vendre des ivoires,L'amorrhéen, de l'ambre‖ et des chemises noires,Ceux d'Ascalon, du beurre,‖ et ceux d'Aser, du blé ;Du vol de ses vaisseaux‖ l'abîme était troublé,Or, ce lion était‖ gêné par cette ville ;Il trouvait, quand le soir‖ il songeait immobile,Qu'elle avait trop de peuple‖ et faisait trop de bruit.Gur était très farouche‖ et très haute ; la nuit,Trois lourds barreaux fermaient‖ l'entrée inabordable ;Entre chaque créneau‖ se dressait, formidable,Une corne de buffle‖ ou de rhinocéros ;Le mur était solide‖ et droit comme un héros ;Et l'océan roulait‖ à vagues débordéesDans le fossé, profond‖ de soixante coudées.Au lieu de dogues noirs‖ jappant dans le chenil,Deux dragons monstrueux‖ pris dans les joncs du NilEt dressés par un mage‖ à la garde servileVeillaient des deux côtés‖ de la porte de ville.Or, le lion s'était‖ une nuit avancé,Avait franchi d'un bond‖ le colossal fossé,Et broyé, furieux,‖ entre ses dents barbares,La porte de la ville‖ avec ses triples barres,Et, sans même les voir,‖ mêlé les deux dragonsAu vaste écrasement‖ des verrous et des gonds ;Et, quand il s'en était‖ retourné vers la grève,De la ville et du peuple‖ il ne restait qu'un rêve,Et, pour loger le tigre‖ et nicher les vautours,Quelques larves de murs‖ sous des spectres de tours.

Celui-là se tenait‖ accroupi sur le ventre.Il ne rugissait pas,‖ il bâillait ; dans cet antreOù l'homme misérable‖ avait le pied sur lui,Il dédaignait la faim,‖ ne sentant que l'ennui.

Les trois autres allaient‖ et venaient ; leur prunelle,Si quelque oiseau battait‖ leurs barreaux de son aile,Le suivait ; et leur faim‖ bondissait, et leur dentMâchait l'ombre à travers‖ leur cri rauque et grondant.

Soudain, dans l'angle obscur‖ de la lugubre étable,La grille s'entrouvrit ;‖ sur le seuil redoutable,Un homme, que poussaient‖ d'horribles bras tremblants,Apparut ; il était‖ vêtu de linceuls blancs ;La grille referma‖ ses deux battants funèbres ;L'homme avec les lions‖ resta dans les ténèbres.

Les monstres, hérissant‖ leur crinière, écumant,Se ruèrent sur lui,‖ poussant ce hurlementEffroyable, où rugit‖ la haine et le ravageEt toute la nature‖ irritée et sauvageAvec son épouvante‖ et ses rébellions ;Et l'homme dit : — La paix‖ soit avec vous, lions !L'homme dressa la main ;‖ les lions s'arrêtèrent.

Les loups qui font la guerre‖ aux morts et les déterrent,Les ours au crâne plat,‖ les chacals convulsifsQui pendant le naufrage‖ errent sur les récifs,Sont féroces ; l'hyène‖ infâme est implacable ;Le tigre attend sa proie‖ et d'un seul bond l'accable ;Mais le puissant lion,‖ qui fait de larges pas,Parfois lève sa griffe‖ et ne la baisse pas,Étant le grand rêveur‖ solitaire de l'ombre.Et les lions, groupés‖ dans l'immense décombre,Se mirent à parler‖ entre eux, délibérant ;On eût dit des vieillards‖ réglant un différend,Au froncement pensif‖ de leurs moustaches blanches.Un arbre mort pendait,‖ tordant sur eux ses branches.

Et, grave, le lion‖ des sables dit : — Lions,Quand cet homme est entré,‖ j'ai cru voir les rayonsDe midi dans la plaine‖ où l'ardent semoun passe,Et j'ai senti le souffle‖ énorme de l'espace ;Cet homme vient à nous‖ de la part du désert.

Le lion des bois dit :‖ — Autrefois le concertDu figuier, du palmier,‖ du cèdre et de l'yeuse,Emplissait jour et nuit‖ ma caverne joyeuse ;Même à l'heure où l'on sent‖ que le monde se tait,Le grand feuillage vert‖ autour de moi chantait.Quand cet homme a parlé,‖ sa voix m'a semblé douceComme le bruit qui sort‖ des nids d'ombre et de mousse ;Cet homme vient à nous‖ de la part des forêts.

Et celui qui s'était‖ approché le plus près,Le lion noir des monts‖ dit : — Cet homme ressembleAu Caucase, où jamais‖ une roche ne tremble ;Il a la majesté‖ de l'Atlas ; j'ai cru voir,Quand son bras s'est levé,‖ le Liban se mouvoirEt se dresser, jetant‖ l'ombre immense aux campagnes ;Cet homme vient à nous‖ de la part des montagnes.

Le lion qui, jadis,‖ au bord des flots rôdant,Rugissait aussi haut‖ que l'océan grondant,Parla le quatrième,‖ et dit : — Fils, j'ai coutume,En voyant la grandeur,‖ d'oublier l'amertume,Et c'est pourquoi j'étais‖ le voisin de la mer.J'y regardais — laissant‖ les vagues écumer —Apparaître la lune‖ et le soleil éclore,Et le sombre infini‖ sourire dans l'aurore ;Et j'ai pris, ô lions,‖ dans cette intimité,L'habitude du gouffre‖ et de l'éternité ;Or, sans savoir le nom‖ dont la terre le nomme,J'ai vu luire le ciel‖ dans les yeux de cet homme ;Cet homme au front serein‖ vient de la part de Dieu. —

Quand la nuit eut noirci‖ le grand firmament bleu,Le gardien voulut voir‖ la fosse, et cet esclave,Collant sa face pâle‖ aux grilles de la cave,Dans la profondeur vague‖ aperçut DanielQui se tenait debout‖ et regardait le ciel,Et songeait, attentif‖ aux étoiles sans nombre,Pendant que les lions‖ léchaient ses pieds dans l'ombre.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
79((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a nourriture / nature féminine, classiqueb sourds / jours masculine, classiquec haines / chaînes féminine, classiqued rougeur / voyageur masculine, classiquee bleues / queues féminine, classiqueb roux / courroux masculine, classiquea fuite / construite féminine, classiqueb eux / ténébreux masculine, classiquec voûte / toute féminine, classiqued l'azur / Assur masculine, classiquee centre / antre féminine, classiquef Deucalions / lions masculine, classiquea litière / bestiaire féminine, classiqueb d'eux / hideux masculine, classiquec d'homme / Sodome féminine, classiqueb liberté / l'extrémité masculine, classiquec solitude / rude féminine, classiqued sables / second / fécond masculine, classiquee descendre / prendre féminine, classiquef rois / bois masculine, classiquea montagnes / compagnes féminine, classiqueb bourbeux / bœufs masculine, classiquec prêtre / apparaître féminine, classiquea fier / mer masculine, classiqueb esclavage / rivage féminine, classiquec amas / mâts masculine, classiqued manne / âne féminine, classiquee lâché / marché masculine, classiquef ivoires / noires féminine, classiqueg blé / troublé masculine, classiqueh ville / immobile féminine, classiquei bruit / nuit masculine, classiquej inabordable / formidable féminine, classiquek rhinocéros / héros masculine, classiquel débordées / coudées féminine, classiquem chenil / Nil masculine, classiquen servile / ville féminine, classiqueo avancé / fossé masculine, classiquep barbares / barres féminine, classiqueq dragons / gonds masculine, classiquer grève / rêve féminine, classiques vautours / tours masculine, classiquea ventre / antre féminine, classiqueb lui / l'ennui masculine, classiquea prunelle / aile féminine, classiqueb dent / grondant masculine, classiquea étable / redoutable féminine, classiqueb tremblants / blancs masculine, classiquec funèbres / ténèbres féminine, classiquea écumant / hurlement masculine, classiqueb ravage / sauvage féminine, classiquec rébellions / lions masculine, classiqued s'arrêtèrent / déterrent féminine, classiqueb convulsifs / récifs masculine, classiquec implacable / l'accable féminine, classiqued pas masculine, classiquee l'ombre / décombre féminine, classiquef délibérant / différend masculine, classiqueg blanches / branches féminine, classiquea Lions / rayons masculine, classiqueb passe / l'espace féminine, classiquec désert / concert masculine, classiqueb l'yeuse / joyeuse féminine, classiquec tait / chantait masculine, classiqued douce / mousse féminine, classiquee forêts / près masculine, classiqueb ressemble / tremble féminine, classiquec voir / mouvoir masculine, classiqued campagnes / montagnes féminine, classiquea rôdant / grondant masculine, classiqueb coutume / l'amertume féminine, classiquec mer / écumer masculine, classiqued éclore / l'aurore féminine, classiquee intimité / l'éternité masculine, classiquef nomme / homme féminine, classiqueg Dieu / bleu masculine, classiqueb esclave / cave féminine, classiquec Daniel / ciel masculine, classiqued nombre / l'ombre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

159 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources