La légende des siècles, 1859· I D’ève à jésus
Puissance égale bonté
Au commencement, Dieu‖ vit un jour dans l'espaceIblis venir à lui ;‖ Dieu dit : — Veux-tu ta grâce ?— Non, dit le Mal. — Alors‖ que me demandes-tu ?— Dieu, répondit Iblis‖ de ténèbres vêtu,Joutons à qui créera‖ la chose la plus belle.L'Être dit : — J'y consens.‖ — Voici, dit le Rebelle ;Moi, je prendrai ton œuvre‖ et la transformerai.Toi, tu féconderas‖ ce que je t'offrirai ;Et chacun de nous deux‖ soufflera son génieSur la chose par l'autre‖ apportée et fournie.— Soit. Que te faut-il ? Prends,‖ dit l'Être avec dédain.— La tête du cheval,‖ et les cornes du daim.— Prends. — Le monstre hésitant‖ que la brume enveloppeReprit : — J'aimerais mieux‖ celle de l'antilope.— Va, prends. — Iblis entra‖ dans son antre et forgea.Puis il dressa le front.‖ — Est-ce fini déjà ?— Non. — Te faut-il encor‖ quelque chose ? dit l'Être.— Les yeux de l'éléphant,‖ le cou du taureau, maître.— Prends. — Je demande en outre,‖ ajouta le Rampant,Le ventre du cancer,‖ les anneaux du serpent,Les cuisses du chameau,‖ les pattes de l'autruche.— Prends. — Ainsi qu'on entend‖ l'abeille dans la ruche,On entendait aller‖ et venir dans l'enferLe démon remuant‖ des enclumes de fer.Nul regard ne pouvait‖ voir à travers la nueCe qu'il faisait au fond‖ de la cave inconnue.Tout à coup, se tournant vers l’Être, Iblis hurla :— Donne-moi la couleur‖ de l'or. Dieu dit : — Prends-la.Et, grondant et râlant‖ comme un bœuf qu'on égorge,Le démon se remit‖ à battre dans sa forge ;Il frappait du ciseau,‖ du pilon, du maillet,Et toute la caverne‖ horrible tressaillait ;Les éclairs des marteaux‖ faisaient une tempête ;Ses yeux ardents semblaient‖ deux braises dans sa tête ;Il rugissait ; le feu‖ lui sortait des naseaux,Avec un bruit pareil‖ au bruit des grandes eauxDans la saison livide‖ où la cigogne émigre.Dieu dit : — Que te faut-il‖ encor ? — Le bond du tigre.— Prends. — C'est bien, dit Iblis‖ debout dans son volcan,Viens m'aider à souffler,‖ dit-il à l'ouragan.L'âtre flambait ; Iblis‖ suant à grosses gouttes,Se courbait, se tordait,‖ et, sous les sombres voûtes,On ne distinguait rien‖ qu'une sombre rougeurEmpourprant le profil‖ du monstrueux forgeur.Et l'ouragan l'aidait,‖ étant démon lui-même.L'Être, parlant du haut‖ du firmament suprême,Dit : — Que veux-tu de plus ?‖ — Et le grand paria,Levant sa tête énorme‖ et triste, lui cria :— Le poitrail du lion‖ et les ailes de l'aigle.Et Dieu jeta, du fond‖ des éléments qu'il règle,A l'ouvrier d'orgueil‖ et de rébellionL'aile de l'aigle avec‖ le poitrail du lion.Et le démon reprit‖ son œuvre sous les voiles.— Quelle hydre fait-il donc ?‖ demandaient les étoiles.Et le monde attendait,‖ grave, inquiet, béant,Le colosse qu'allait‖ enfanter ce géant.Soudain, on entendit‖ dans la nuit sépulcraleComme un dernier effort‖ jetant un dernier râle ;L'Etna, fauve atelier‖ du forgeron maudit,Flamboya ; le plafond‖ de l'enfer se fendit,Et, dans une clarté‖ blême et surnaturelle,On vit des mains d'Iblis‖ jaillir la sauterelle.
Et l'infirme effrayant,‖ l'être ailé, mais boiteux,Vit sa création‖ et n'en fut pas honteux,L'avortement étant‖ l'habitude de l'ombre.Il sortit à mi-corps‖ de l'éternel décombre,Et, croisant ses deux bras,‖ arrogant, ricanant,Cria dans l'infini :‖ — Maître, à toi maintenant !Et ce fourbe, qui tend‖ à Dieu même une embûche,Reprit : — Tu m'as donné‖ l'éléphant et l'autruche,Et l'or pour dorer tout ;‖ et ce qu'ont de plus beauLe chameau, le cheval,‖ le lion, le taureau,Le tigre et l'antilope,‖ et l'aigle et la couleuvre ;C'est mon tour de fournir‖ la matière à ton œuvre ;Voici tout ce que j'ai.‖ Je te le donne. Prends. —Dieu, pour qui les méchants‖ mêmes sont transparents,Tendit sa grande main‖ de lumière baignéeVers l'ombre, et le démon‖ lui donna l'araignée.
Et Dieu prit l'araignée‖ et la mit au milieuDu gouffre qui n'était‖ pas encor le ciel bleu ;Et l'esprit regarda‖ la bête ; sa prunelle,Formidable, versait‖ la lueur éternelle ;Le monstre, si petit‖ qu'il semblait un point noir,Grossit alors, et fut‖ soudain énorme à voir ;Et Dieu le regardait‖ de son regard tranquille,Une aube étrange erra‖ sur cette forme vile ;L'affreux ventre devint‖ un globe lumineux ;Et les pattes, changeant‖ en sphères d'or leurs nœuds,S'allongèrent dans l'ombre‖ en grands rayons de flamme.Iblis leva les yeux ;‖ et tout à coup l'infâme,Ébloui, se courba‖ sous l'abîme vermeil ;Car Dieu, de l'araignée,‖ avait fait le soleil.
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 46((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a l'espace / grâce féminine, classiqueb demandes-tu / vêtu masculine, classiquec belle / Rebelle féminine, classiqued transformerai / t'offrirai masculine, classiquee génie / fournie féminine, classiquef dédain / daim masculine, classiqueg enveloppe / l'antilope féminine, classiqueh forgea / déjà masculine, classiquei l'Être / maître féminine, classiquej Rampant / serpent masculine, classiquek l'autruche / ruche féminine, classiquel l'enfer / fer masculine, classiquem nue / inconnue féminine, classiquen hurla / Prends-la masculine, classiqueo égorge / forge féminine, classiquep maillet / tressaillait masculine, classiqueq tempête / tête féminine, classiquer naseaux / eaux masculine, classiques émigre / tigre féminine, classiquet volcan / l'ouragan masculine, classiqueu gouttes / voûtes féminine, classiquev rougeur / forgeur masculine, classiquew lui-même / suprême féminine, classiquex paria / cria masculine, classiquey l'aigle / règle féminine, classiquez rébellion / lion masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb béant / géant masculine, classiquec sépulcrale / râle féminine, classiqued maudit / fendit masculine, classiquee surnaturelle / sauterelle féminine, classiquea boiteux / honteux masculine, classiqueb l'ombre / décombre féminine, classiquec ricanant / maintenant masculine, classiqued embûche / l'autruche féminine, classiquee beau / taureau masculine, classiquef couleuvre / œuvre féminine, classiqueg Prends / transparents masculine, classiqueh baignée / l'araignée féminine, classiquea milieu / bleu masculine, classiqueb prunelle / éternelle féminine, classiquec noir / voir masculine, classiqued tranquille / vile féminine, classiquee lumineux / nœuds masculine, classiquef flamme / l'infâme féminine, classiqueg vermeil / soleil masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources