La légende des siècles, 1859· VI Les trônes d’orient
Zim-Zizimi
Zim-Zizimi, soudan‖ d'Égypte, commandeurDes croyants, padischah‖ qui dépasse en grandeurLe césar d'Allemagne‖ et le sultan d'Asie,Maître que la splendeur‖ énorme rassasie,Songe. C'est le moment‖ de son festin du soir ;Toute la table fume‖ ainsi qu'un encensoir ;Le banquet est dressé‖ dans la plus haute crypteD'un grand palais bâti‖ par les vieux rois d'Égypte ;Les plafonds sont dorés‖ et les piliers sont peints ;Les buffets sont chargés‖ de viandes et de pains,Et de tout ce que peut‖ rêver la faim humaine ;Un roi mange en un jour‖ plus qu'en une semaineLe peuple d'Ispahan,‖ de Byzance et de Tyr ;Et c’est l’art des valets que de faire aboutirLa mamelle du monde‖ à la bouche d'un homme ;Tous les mets qu'on choisit,‖ tous les vins qu'on renommeSont là, car le sultan‖ Zizimi boit du vin ;Il rit du livre austère‖ et du texte divinQue le derviche triste,‖ humble et pâle vénère ;L'homme sobre est souvent‖ cruel, et, d'ordinaire,L'économe de vin‖ est prodigue de sang ;Mais Zim est à la fois‖ ivrogne et malfaisant.
Ce qui n'empêche pas‖ qu'il ne soit plein de gloire.Il règne ; il a soumis‖ la vieille Afrique noire ;Il règne par le sang,‖ la guerre et l'échafaud ;Il tient l'Asie ainsi‖ qu'il tient l'Afrique ; il fautQue celui qui veut fuir‖ son empire s'exileAu nord, en Thrace, au sud,‖ jusqu'au fleuve Baxile ;Toujours vainqueur, fatal,‖ fauve, il a pour vassauxLes batailles, les camps,‖ les clairons, les assauts ;L'aigle en l'apercevant‖ crie et fuit dans les roches.Les rajahs de Mysore‖ et d'Agra sont ses proches,Ainsi qu'Omar, qui dit :‖ Grâce à moi, Dieu vaincra.Son oncle est Hayraddin,‖ sultan de Bassora,Les grands cheikhs du désert‖ sont tous de sa famille.Le roi d'Oude est son frère,‖ et l'épée est sa fille.
Il a dompté Bagdad,‖ Trébizonde, et Mossul,Que conquit le premier‖ Duilius, ce consulQui marchait précédé‖ de flûtes tibicines ;Il a soumis Gophna,‖ les forêts abyssines,L'Arabie, où l'aurore‖ a d'immenses rougeurs,Et l'Hedjaz, où, le soir,‖ les tremblants voyageurs,De la nuit autour d'eux‖ sentant rôder les bêtes,Allument de grands feux,‖ tiennent leurs armes prêtes,Et se brûlent un doigt‖ pour ne pas s'endormir ;Mascate et son imam,‖ la Mecque et son émir,Le Liban, le Caucase‖ et l'Atlas font partieDe l'ombre de son trône,‖ ainsi que la Scythie,Et l'eau de Nagaïn,‖ et le sable d'Ophir,Et le Sahara fauve,‖ où l'oiseau vert asfirVient becqueter la mouche‖ aux pieds des dromadaires ;Pareils à des vautours‖ forcés de changer d'aires,Devant lui, vingt sultans,‖ reculant hérissés,Se sont dans la fournaise‖ africaine enfoncés ;Quand il étend son sceptre,‖ il touche aux âpres zonesOù luit la nudité‖ des fières amazones ;En Grèce, il fait lutter‖ chrétiens contre chrétiens,Les chiens contre les porcs,‖ les porcs contre les chiens ;Tout le craint ; et sa tête‖ est de loin saluéePar le lama debout‖ dans la sainte nuée,Et son nom fait pâlir‖ parmi les kassburdarsLe sophi devant qui‖ flottent sept étendards ;Il règne ; et le morceau‖ qu'il coupe de la terreS'agrandit chaque jour‖ sous son noir cimeterre ;Il foule les cités,‖ les achète, les vend,Les dévore ; à qui sont‖ les hommes, Dieu vivant ?A lui, comme la paille‖ est au bœuf dans l'étable.
Cependant il s'ennuie.‖ Il est seul à sa table,Le trône ne pouvant‖ avoir de conviés ;Grandeur, bonheur, les biens‖ par la foule enviés,L'alcôve où l'on s'endort,‖ le sceptre où l'on s'appuie,Il a tout ; c'est pourquoi‖ ce tout-puissant s'ennuie ;Ivre, il est triste.Il vient d’épuiser les plaisirs ;Il a donné son pied‖ à baiser aux vizirs ;Sa musique a joué‖ les fanfares connues ;Des femmes ont dansé‖ devant lui toutes nues ;Il s'est fait adorer‖ par un tas prosternéDe cheiks et d'ulémas‖ décrépits, étonnéQue la barbe fût blanche‖ alors que l'âme est vile ;Il s'est fait amener‖ des prisons de la villeDeux voleurs qui se sont‖ traînés à ses genoux,Criant grâce, implorant‖ l'homme maître de tous,Agitant à leurs poings‖ de pesantes ferrailles,Et, curieux de voir‖ s'échapper leurs entrailles,Il leur a lentement‖ lui-même ouvert le flanc ;Puis il a renvoyé‖ ses esclaves, bâillant.
Zim regarde, en sa molle‖ et hautaine attitude,Cherchant à qui parler‖ dans cette solitude.Le trône où Zizimi‖ s'accoude est soutenuPar dix sphinx au front ceint‖ de roses, au flanc nu ;Tous sont en marbre blanc ;‖ tous tiennent une lyre ;L'énigme dans leurs yeux‖ semble presque sourire ;Chacun d'eux porte un mot‖ sur sa tête sculpté,Et ces dix mots sont : Gloire,‖ Amour, Jeu, Volupté,Santé, Bonheur, Beauté,‖ Grandeur, Victoire, Joie.
Et le sultan s’écrie :— O sphinx dont l’œil flamboie,Je suis le Conquérant ;‖ mon nom est établiDans l'azur des cieux, hors‖ de l'ombre et de l'oubli ;Et mon bras porte un tas‖ de foudres qu'il secoue ;Mes exploits fulgurants‖ passent comme une roue ;Je vis ; je ne suis pas‖ ce qu'on nomme un mortel ;Mon trône vieillissant‖ se transforme en autel ;Quand le moment viendra‖ que je quitte la terre,Étant le jour, j'irai‖ rentrer dans la lumière ;Dieu dira : « Du sultan‖ je veux me rapprocher. »L'aube prendra son astre‖ et viendra me chercher.L'homme m'adore avec‖ des faces d'épouvante ;L'Orgueil est mon valet ;‖ la Gloire est ma servante ;Elle se tient debout‖ quand Zizimi s'assied ;Je dédaigne et je hais‖ les hommes — et mon piedSent le mou de la fange‖ en marchant sur leurs nuques.A défaut des humains,‖ tous muets, tous eunuques,Tenez-moi compagnie,‖ ô sphinx qui m'entourezAvec vos noms joyeux‖ sur vos têtes dorés,Désennuyez le roi‖ redoutable qui tonne ;Que ma splendeur en vous‖ autour de moi rayonne ;Chantez-moi votre chant‖ de gloire et de bonheur ;O trône triomphal‖ dont je suis le seigneur,Parle-moi ! Parlez-moi,‖ sphinx couronnés de roses ! —
Alors les sphinx, avec‖ la voix qui sort des choses,Parlèrent ; tels ces bruits‖ qu'on entend en dormant.
Le premier sphinx
La reine Nitocris,‖ près du clair firmament,Habite le tombeau‖ de la haute terrasse ;Elle est seule, elle est triste ;‖ elle songe à sa race,A tous ces rois, terreur‖ des grecs et des hébreux,Durs, sanglants, et sortis‖ de son flanc ténébreux ;Au milieu de l'azur‖ son sépulcre est farouche ;Les oiseaux tombent morts‖ quand leur aile le touche,Et la reine est muette‖ et les nuages fontSur son royal silence‖ un bruit sombre et profond.Selon l'antique loi,‖ nul vivant, s'il ne porteSur sa tête un corps mort,‖ ne peut franchir la porteDu tombeau, plein d'enfer‖ et d'horreur pénétré.La reine ouvre les yeux‖ la nuit ; le ciel sacréApparaît à la morte‖ à travers les pilastres ;Son œil sinistre et fixe‖ importune les astres ;Et jusqu'à l'aube, autour‖ des os de Nitocris,Un flot de spectres passe‖ avec de vagues cris.
Le deuxième sphinx
Si grands que soient les rois,‖ les pharaons, les magesQu'entoure une nuée‖ éternelle d'hommages,Personne n'est plus haut‖ que Téglath-Phalasar.Comme Dieu même, à qui‖ l'étoile sert de char,Il a son temple avec‖ un prophète pour prêtre ;Ses yeux semblent de pourpre,‖ étant les yeux du maître ;Tout tremble ; et, sous son joug‖ redouté, le hérosTient les peuples courbés‖ ainsi que des taureaux ;Pour les villes d'Assur‖ que son pas met en cendre,Il est ce que sera‖ pour l'Asie Alexandre,Il est ce que sera‖ pour l'Europe Attila ;Il triomphe, il rayonne ;‖ et, pendant ce temps-là,Sans savoir qu'à ses pieds‖ toute la terre tombe,Pour le mur qui sera‖ la cloison de sa tombeDes potiers font sécher‖ de la brique au soleil.
Le troisième sphinx
Nemrod était un maître‖ aux archanges pareil ;Son nom est sur Babel,‖ la sublime masure ;Son sceptre altier couvrait‖ l'espace qu'on mesureDe la mer du couchant‖ à la mer du levant ;Baal le fit terrible‖ à tout être vivantDepuis le ciel sacré‖ jusqu'à l'enfer immonde ;Ayant rempli ses mains‖ de l'empire du monde,Si l'on eût dit : « Nemrod‖ mourra », qui l'aurait cru ?Il vivait ; maintenant‖ cet homme a disparu.Le désert est profond‖ et le vent est sonore.
Le quatrième sphinx
Chrem fut roi, sa statue‖ était d'or ; on ignoreLa date de la fonte‖ et le nom du fondeur ;Et nul ne pourrait dire‖ à quelle profondeur,Ni dans quel sombre puits,‖ ce pharaon sévèreFlotte plongé dans l'huile,‖ en son cercueil de verre.Les rois triomphent, beaux,‖ fiers, joyeux, courroucés,Puissants, victorieux‖ alors Dieu dit : Assez !
Le temps, spectre debout‖ sur tout ce qui s'écrouleTient et par moments tourne‖ un sablier, où couleUne poudre qu'il a‖ prise dans les tombeauxEt ramassée aux plis‖ des linceuls en lambeaux,Et la cendre des morts‖ mesure aux vivants l'heure.
Rois, le sablier tremble‖ et la clepsydre pleure ;Pourquoi ? le savez-vous,‖ rois ? C'est que chacun d'euxVoit, au-delà de vous,‖ ô princes hasardeux,Le dedans du sépulcre‖ et de la catacombe,Et la forme que prend‖ le trône dans la tombe.
Le cinquième sphinx
Les quatre conquérants‖ de l'Asie étaient grands ;Leurs colères roulaient‖ ainsi que des torrents ;Quand ils marchaient, la terre‖ oscillait sur son axe ;Thuras tenait le Phase,‖ Ochus avait l'Araxe,Gour la Perse, et le roi‖ fatal, Phul-Bélézys,Sur l'Inde monstrueuse‖ et triste était assis ;Quand Cyrus les lia‖ tous quatre à son quadrige,L'Euphrate eut peur ; Ninive,‖ en voyant ce prodige,Disait : « Quel est ce char‖ étrange et radieuxQue traîne un formidable‖ attelage de dieux ? »Ainsi parlait le peuple,‖ ainsi parlait l'armée ;Tout s'est évanoui,‖ puisque tout est fumée.
Le sixième sphinx
Cambyse ne fait plus‖ un mouvement ; il dort ;Il dort sans même voir‖ qu'il pourrit ; il est mort.Tant que vivent les rois‖ la foule est à plat ventre ;On les contemple, on trouve‖ admirable leur antre ;Mais sitôt qu'ils sont morts,‖ ils deviennent hideux,Et n'ont plus que les vers‖ pour ramper autour d'eux.Oh ! de Troie à Memphis,‖ et d'Ecbatane à Tarse,La grande catastrophe‖ éternelle est éparseAvec Pyrrhus le grand,‖ avec Psamméticus !Les rois vainqueurs sont morts‖ plus que les rois vaincus,Car la mort rit, et fait,‖ quand sur l'homme elle monte,Plus de nuit sur la gloire,‖ hélas ! que sur la honte.
Le septième sphinx
La tombe où l'on a mis‖ Bélus croule au désert ;Ruine, elle a perdu‖ son mur de granit vertEt sa coupole, sœur‖ du ciel, splendide et ronde ;Le pâtre y vient choisir‖ des pierres pour sa fronde ;Celui qui, le soir, passe‖ en ce lugubre champEntend le bruit que fait‖ le chacal en mâchant ;L'ombre en ce lieu s'amasse‖ et la nuit est là toute ;Le voyageur, tâtant‖ de son bâton la voûte,Crie en vain : — Est-ce ici‖ qu'était le dieu Bélus ?Le sépulcre est si vieux‖ qu'il ne s'en souvient plus.
Le huitième sphinx
Aménophis, Ephrée‖ et Cherbron sont funèbres ;Rhamsès est devenu‖ tout noir dans les ténèbres ;Les satrapes s'en vont‖ dans l'ombre, ils s'en vont tous.L'ombre n'a pas besoin‖ de clefs ni de verrous,L'ombre est forte. La mort‖ est la grande geôlière ;Elle manie un dieu‖ d'une main familière,Et l'enferme ; les rois‖ sont ses noirs prisonniers ;Elle tient les premiers,‖ elle tient les derniers ;Dans une gaine étroite‖ elle a roidi leurs membres ;Elle les a couchés‖ dans de lugubres chambresEntre des murs bâtis‖ de cailloux et de chaux ;Et, pour qu'ils restent seuls‖ dans ces blêmes cachots,Méditant sur leur sceptre‖ et sur leur aventure,Elle a pris de la terre‖ et bouché l'ouverture.
Le neuvième sphinx
Passants, quelqu'un veut-il‖ voir Cléopâtre au lit ?Venez ; l'alcôve est morne,‖ une brume l'emplit ;Cléopâtre est couchée‖ à jamais. Cette femmeFut l'éblouissement‖ de l'Asie et la flammeQue tout le genre humain‖ avait dans le regard ;Quand elle disparut,‖ le monde fut hagard ;Ses dents étaient de perle‖ et sa bouche était d'ambre ;Les rois mouraient d'amour‖ en entrant dans sa chambre ;Pour elle Éphractæus‖ soumit l'Atlas, SaporVint d'Osymandias‖ saisit le cercle d'or,Mamylos conquit Suze‖ et Tentyris détruiteEt Palmyre, et pour elle‖ Antoine prit la fuite ;Entre elle et l'univers‖ qui s'offraient à la foisIl hésita, lâchant‖ le monde dans son choix ;Cléopâtre égalait‖ les Junons éternelles ;Une chaîne sortait‖ de ses vagues prunelles ;O tremblant cœur humain,‖ si jamais tu vibras,C'est dans l'étreinte altière‖ et douce de ses bras ;Son nom seul enivrait,‖ Strophus n'osait l'écrire ;La terre s'éclairait‖ de son divin sourire,À force de lumière et d’amour, effrayantSon corps semblait mêlé‖ d'azur ; en la voyant,Vénus, le soir, rentrait‖ jalouse sous la nue ;Cléopâtre embaumait‖ l'Égypte ; toute nue,Elle brûlait les yeux‖ ainsi que le soleil ;Les roses enviaient‖ l'ongle de son orteil ;O vivants, allez voir‖ sa tombe souveraine ;Fière, elle était déesse‖ et daignait être reine ;L'amour prenait pour arc‖ sa lèvre aux coins moqueurs ;Sa beauté rendait fous‖ les fronts, les sens, les cœurs,Et plus que les lions‖ rugissants était forte ;Mais bouchez-vous le nez‖ si vous passez la porte.
Le dixième sphinx
Que fait Sennachérib,‖ roi plus grand que le sort ?Le roi Sennachérib‖ fait ceci qu'il est mort.Que fait Gad ? Il est mort.‖ Que fait Sardanapale ?Il est mort.
Le sultan écoutait, morne et pâle.— Voilà de sombres voix,‖ dit-il, et je feraiDès demain jeter bas‖ ce palais effaréOù le démon répond‖ quand on s'adresse aux anges. —
Il menaça du poing‖ les sphinx aux yeux étranges.
Et son regard tomba‖ sur sa coupe où brillaitLe vin semé de sauge‖ et de feuilles d'œillet.
— Ah ! toi, tu sais calmer‖ ma tête fatiguée ;Viens, ma coupe, dit-il.‖ Ris, parle-moi, sois gaie.Chasse de mon esprit‖ ces nuages hideux.Moi, le pouvoir, et toi,‖ le vin, causons tous deux.
La coupe étincelante,‖ embaumée et fleurie,Lui dit :— Phur, roi soleil, avait Alexandrie ;Il levait au-dessus‖ de la mer son cimier ;Il tirait de son peuple‖ orageux, le premierD'Afrique après Carthage‖ et du monde après Rome,Des soldats plus nombreux‖ que les rêves que l'hommeVoit dans la transparence‖ obscure du sommeil ;Mais à quoi bon avoir‖ été l'homme soleil ?Puisqu'on est le néant,‖ que sert d'être le maître ?Que sert d'être calife‖ ou mage ? A quoi bon êtreUn de ces pharaons,‖ ébauches des sultans,Qui, dans la profondeur‖ ténébreuse des temps,Jettent la lueur vague‖ et sombre de leurs mitres ?A quoi bon être Arsès,‖ Darius, Armamithres,Cyaxare, Séthos,‖ Dardanus, Dercylas,Xercès, Nabonassar,‖ Asar-Addon, hélas !On a des légions‖ qu'à la guerre on exerce ;On est Antiochus,‖ Chosroès, Artaxerce,Sésostris, Annibal,‖ Astyage, Sylla,Achille, Omar, César,‖ on meurt, sachez cela.Ils étaient dans le bruit,‖ ils sont dans le silence.Vivants, quand le trépas‖ sur un de vous s'élance,Tout homme, quel qu'il soit,‖ meurt tremblant ; mais le roiDu haut de plus d'orgueil‖ tombe dans plus d'effroi ;Cet esprit plus noir trouve‖ un juge plus farouche ;Pendant que l'âme fuit,‖ le cadavre se couche,Et se sent sous la terre‖ opprimer et chercherPar la griffe de l'arbre‖ et le poids du rocher ;L'orfraie à son côté‖ se tapit défiante.Qu'est-ce qu'un sultan mort ?‖ Les taupes font leur fienteDans de la cendre à qui‖ l'empire fut donné,Et dans des ossements‖ qui jadis ont régné ;Et les tombeaux des rois‖ sont des trous à panthère.
Zim, furieux, brisa‖ la coupe contre terre.
Pour éclairer la salle,‖ on avait apportéAu centre de la table‖ un flambeau d'or sculptéA Sumatra, pays‖ des orfèvres célèbres ;Cette lampe splendide‖ étoilait les ténèbres.Zim lui parla.— Voilà de la lumière au moins !Les sphinx sont de la nuit‖ les funèbres témoins ;La coupe, étant toujours‖ ivre, est à peu près folle ;Mais toi, flambeau, tu vis‖ dans ta claire auréole,Tu jettes aux banquets‖ un regard souriant ;O lampe, où tu parais‖ tu fais un orient ;Quand tu parles, ta voix‖ doit être un chant d'aurore ;Dis-moi quelque chanson‖ divine que j'ignore,Parle-moi, ravis-moi,‖ lampe du paradis !Que la coupe et les sphinx‖ monstrueux soient maudits ;Car les sphinx ont l'œil faux,‖ la coupe a le vin traître.
Et la lampe parla‖ sur cet ordre du maître :— Après avoir eu Tyr,‖ Babylone, Ilion,Et pris Delphe à Thésée‖ et l'Athos au lion,Conquis Thèbe, et soumis‖ le Gange tributaire,Ninus le fratricide‖ est perdu sous la terre ;Il est muré, selon‖ le rite assyrien,Dans un trou formidable‖ où l'on ne voit plus rien.Où ? qui le sait ? les puits‖ sont noirs, la terre est creuse.L'homme est devenu spectre.‖ A travers l'ombre affreuse,Si le regard de ceux‖ qui sont vivants pouvaitPercer jusqu'au lit triste‖ au lugubre chevetOù gît ce roi, jadis‖ éclair dans la tempête,On verrait, à côté‖ de ce qui fut sa tête,Un vase de grès rouge,‖ un doigt de marbre blanc ;Adam le trouverait‖ à Caïn ressemblant.La vipère frémit‖ quand elle s'aventureJusqu'à cette effrayante‖ et sombre pourriture.Il est gisant ; il dort ;‖ peut-être qu'il attend.
Par moments, la Mort vient dans sa tombe, apportantUne cruche et du pain‖ qu'elle dépose à terre ;Elle pousse du pied‖ le dormeur solitaire,Et lui dit : — Me voici,‖ Ninus. Réveille-toi.Je t'apporte à manger.‖ Tu dois avoir faim, roi.Prends. — Je n'ai plus de mains,‖ répond le roi farouche.— Allons, mange. Et Ninus‖ dit : — Je n'ai plus de bouche.Et la Mort, lui montrant‖ le pain, dit : — Fils des dieux,Vois ce pain. Et Ninus‖ répond : — Je n'ai plus d'yeux. —
Zim se dressa terrible,‖ et, sur les dalles sombresQue le festin couvrait‖ de ses joyeux décombres,Jeta la lampe d'or‖ sculptée à Sumatra.La lampe s’éteignit.Alors la Nuit entra ;Et Zim se trouva seul‖ avec elle ; la salle,Comme en une fumée‖ obscure et colossale,S'effaça ; Zim tremblait,‖ sans gardes, sans soutiens.La Nuit lui prit la main‖ dans l'ombre, et lui dit : Viens.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 179((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a commandeur / grandeur masculine, classiqueb d'Asie / rassasie féminine, classiquec soir / encensoir masculine, classiqued crypte / d'Égypte féminine, classiquee peints / pains masculine, classiquef humaine / semaine féminine, classiqueg Tyr / aboutir masculine, classiqueh homme / renomme féminine, classiquei vin / divin masculine, classiquej vénère / d'ordinaire féminine, classiquek sang / malfaisant masculine, non classiquea gloire / noire féminine, classiqueb l'échafaud / faut masculine, classiquec s'exile / Baxile féminine, classiqued vassaux / assauts masculine, classiquee roches / proches féminine, classiquef vaincra / Bassora masculine, classiqueg famille / fille féminine, classiquea Mossul / consul masculine, classiqueb tibicines / abyssines féminine, classiquec rougeurs / voyageurs masculine, classiqued bêtes / prêtes féminine, classiquee s'endormir / émir masculine, classiquef partie / Scythie féminine, classiqueg d'Ophir / asfir masculine, classiqueh dromadaires / d'aires féminine, classiquei hérissés / enfoncés masculine, classiquej zones / amazones féminine, classiquek chrétiens / chiens masculine, classiquel saluée / nuée féminine, classiquem kassburdars / étendards masculine, classiquen terre / cimeterre féminine, classiqueo vend / vivant masculine, classiquep l'étable / table féminine, classiqueb conviés / enviés masculine, classiquec s'appuie / s'ennuie féminine, classiqued triste / plaisirs / vizirs masculine, classiquee connues / nues féminine, classiquef prosterné / étonné masculine, classiqueg vile / ville féminine, classiqueh genoux / tous masculine, classiquei ferrailles / entrailles féminine, classiquej flanc / bâillant masculine, classiquea attitude / solitude féminine, classiqueb soutenu / nu masculine, classiquec lyre / sourire féminine, classiqued sculpté / Volupté masculine, classiquee Joie / s’écrie / flamboie féminine, classiqueb établi / l'oubli masculine, classiquec secoue / roue féminine, classiqued mortel / autel masculine, classiquee terre / lumière féminine, classiquef rapprocher / chercher masculine, classiqueg d'épouvante / servante féminine, classiqueh s'assied / pied masculine, classiquei nuques / eunuques féminine, classiquej m'entourez / dorés masculine, classiquek tonne / rayonne féminine, classiquel bonheur / seigneur masculine, classiquem roses / choses féminine, classiqueb dormant / firmament masculine, classiqueb terrasse / race féminine, classiquec hébreux / ténébreux masculine, classiqued farouche / touche féminine, classiquee font / profond masculine, classiquef porte féminine, classiqueg pénétré / sacré masculine, classiqueh pilastres / astres féminine, classiquei Nitocris / cris masculine, classiquea mages / d'hommages féminine, classiqueb Téglath-Phalasar / char masculine, classiquec prêtre / maître féminine, classiqued héros / taureaux masculine, classiquee cendre / Alexandre féminine, classiquef Attila / temps-là masculine, classiqueg tombe féminine, classiqueh soleil / pareil masculine, classiqueb masure / mesure féminine, classiquec levant / vivant masculine, classiqued immonde / monde féminine, classiquee cru / disparu masculine, classiquef sonore / ignore féminine, classiqueb fondeur / profondeur masculine, classiquec sévère / verre féminine, classiqued courroucés / Assez masculine, classiquea s'écroule / coule féminine, classiqueb tombeaux / lambeaux masculine, classiquec l'heure / pleure féminine, classiqueb d'eux / hasardeux masculine, classiquec catacombe / tombe féminine, classiquea grands / torrents masculine, classiqueb axe / l'Araxe féminine, classiquec Phul-Bélézys / assis masculine, classiqued quadrige / prodige féminine, classiquee radieux / dieux masculine, classiquef l'armée / fumée féminine, classiquea dort / mort masculine, classiqueb ventre / antre féminine, classiquec hideux / d'eux masculine, classiqued Tarse / éparse féminine, classiquee Psamméticus / vaincus masculine, classiquef monte / honte féminine, classiquea désert / vert masculine, classiqueb ronde / fronde féminine, classiquec champ / mâchant masculine, non classiqued toute / voûte féminine, classiquee Bélus / plus masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb tous / verrous masculine, classiquec geôlière / familière féminine, classiqued prisonniers / derniers masculine, classiquee membres / chambres féminine, classiquef chaux / cachots masculine, classiqueg aventure / l'ouverture féminine, classiquea lit / l'emplit masculine, classiqueb femme / flamme féminine, classiquec regard / hagard masculine, classiqued d'ambre / chambre féminine, classiquee Sapor / d'or masculine, classiquef détruite / fuite féminine, classiqueg fois / choix masculine, classiqueh éternelles / prunelles féminine, classiquei vibras / bras masculine, classiquej l'écrire / sourire féminine, classiquek effrayant / voyant masculine, classiquel nue féminine, classiquem soleil / orteil masculine, classiquen souveraine / reine féminine, classiqueo moqueurs / cœurs masculine, classiquep forte / porte féminine, classiquea sort / mort masculine, classiqueb Sardanapale / mort / pâle féminine, classiqueb ferai / effaré masculine, non classiquec anges / étranges féminine, classiquea brillait / d'œillet masculine, classiquea fatiguée / gaie féminine, classiqueb hideux / deux masculine, équivalentea fleurie / dit / Alexandrie féminine, classiqueb cimier / premier masculine, classiquec Rome / l'homme féminine, classiqued sommeil / soleil masculine, classiquee maître / être féminine, classiquef sultans / temps masculine, classiqueg mitres / Armamithres féminine, classiqueh Dercylas / hélas masculine, classiquei exerce / Artaxerce féminine, classiquej Sylla / cela masculine, classiquek silence / s'élance féminine, classiquel roi / d'effroi masculine, classiquem farouche / couche féminine, classiquen chercher / rocher masculine, classiqueo défiante / fiente féminine, classiquep donné / régné masculine, classiqueq panthère / terre féminine, classiquea apporté / sculpté masculine, classiqueb célèbres / ténèbres féminine, classiquec parla / moins / témoins masculine, classiqued folle / auréole féminine, classiquee souriant / orient masculine, classiquef d'aurore / j'ignore féminine, classiqueg paradis / maudits masculine, classiqueh traître / maître féminine, classiqueb Ilion / lion masculine, classiquec tributaire / terre féminine, classiqued assyrien / rien masculine, classiquee creuse / affreuse féminine, classiquef pouvait / chevet masculine, classiqueg tempête / tête féminine, classiqueh blanc / ressemblant masculine, classiquei s'aventure / pourriture féminine, classiquej attend / apportant masculine, classiqueb terre / solitaire féminine, classiquec Réveille-toi / roi masculine, classiqued farouche / bouche féminine, classiquee dieux / d'yeux masculine, classiquea sombres / décombres féminine, classiqueb Sumatra / s’éteignit / entra masculine, classiquec salle / colossale féminine, classiqued soutiens / Viens masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
364 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources