Les années funestes, 1898
XLII. Baudin
La barricade était‖ livide dans l'aurore,Et, comme j'arrivais ;‖ elle fumait encore ;Rey me serra la main‖ et dit : Baudin est mort.
Il semblait calme et doux‖ comme un enfant qui dort ;Ses yeux étaient fermés,‖ ses bras pendaient, sa boucheSouriait d'un sourire‖ héroïque et farouche ;Ceux qui l’environnaient l’emportèrent.
Et tous,Depuis ce jour, l'exil‖ s'étant fermé sur nous,Nous songeons à celui‖ qui mourut, et dont l'âmeLuit sur Paris ainsi‖ que dans l'ombre une flamme,Et nous disons : Hélas !‖ c'est toi qui fus choisi !
Ô toi qui dors là-bas,‖ nous qui saignons ici,Nous t'envions. Heureux‖ ceux que reprend la tombe !Celui qui reste droit‖ devant celui qui tombeMédite, car tous deux‖ sont, en dépit du sort,Debout, l'un dans la vie‖ et l'autre dans la mort.Mais dans ce monde où passe‖ et repasse sans cesseUne inondation‖ de honte et de bassesse,Où tant d'hommes, plus vains‖ que les mouches d'été,Vendant leur avenir‖ au présent effronté,Pour avoir plus d’orgie acceptent plus d’abîme,Et chantent, joyeux d’être abjects, ô ciel sublime,Ciel noir ! comment ne pas‖ envier la faveurD'une balle qui vient‖ frapper un front rêveur !Comment ne pas frémir‖ devant la suite obscureDes crimes de Néron‖ vivant comme Épicure,Ne s'inquiétant pas‖ de ce que produirontSes forfaits, ses plaisirs,‖ sa joie et notre affront,Faisant avec Dieu sombre‖ une folle gageure,Et vil, petit, terrible,‖ avec son noir parjure,Ses fraudes, son succès,‖ sa fange, affreux ciment,Bâtissant on ne sait‖ quel vaste écroulement !Comment ne pas aimer‖ la caresse subiteDe la mort, spectre auguste‖ avec qui l'âme habite,Et qui vous ouvre une ombre‖ étoilée où tout luit !La mort, c'est le matin,‖ et l'exil, c'est la nuit.
Quand tombent les hérauts‖ du progrès populaire,Quand une main d'en haut,‖ dans un jour de colère,Leur ôte brusquement‖ des lèvres le clairon,Quand Botzaris périt,‖ quand expire Byron,Quand les quatre sergents‖ de la Rochelle meurent,On entend le sanglot‖ des nations qui pleurent ;Les peuples sous ces deuils‖ se courbent accablésEt tristes, comme après‖ un orage les blés.Ces martyrs sont sacrés,‖ et sur toutes les lèvresLeurs noms volent, donnant‖ aux cœurs les saintes fièvres ;Ils sont l'exemple, ils sont‖ l'honneur, ils sont l'espoir ;Même quand tout s'éclipse‖ on croit encor les voir ;Leur œil fixe soutient‖ ceux qui jamais ne cèdent ;Ils font songer l’enfant qui s’élève, ils l’obsèdentDu superbe besoin‖ de leur être pareils ;Et quand la Liberté,‖ dorant les cieux vermeils,Reparaît, et revient‖ sur les cimes éclore,Leurs grands fantômes sont‖ mêlés à cette aurore.Mourir, c'est vaincre. Un mort‖ brille, éclaire et conduit.
Dans les temps ténébreux‖ où tout s'écroule et fuit,Quand un assassin fait‖ balbutier l'histoire,Quand le crime finit‖ par avoir de la gloire,Et qu'il ôte son masque‖ inutile à garder,Estimant que sa honte‖ est bonne à regarder ;Quand, lâche, et subissant‖ cette infâme bravade,La conscience, ainsi‖ qu'un voleur qui s'évade,Retient son souffle, rampe‖ et tremble ; quand les frontsN'ont presque plus de forme‖ à cause des affronts,Il est bon de sentir‖ dans l'ombre la présenceDe la mystérieuse‖ et sévère innocenceQui vit dans les tombeaux‖ et que les morts ont seuls,Et de voir dans la nuit‖ la blancheur des linceuls.Ce qu'on appelle une ombre‖ est une âme rentréeDans l'azur, mais restée‖ au fond de l'empyrée,Et qui parle à voix basse‖ au peuple humilié.
Ah ! les morts sont présents !‖ L'absent, c'est l'oublié.L’absent, c’est le proscrit.
Que fait donc la patrie ?Se dit-il. Un bandit‖ la tient, elle est flétrie,Elle est vendue, elle est‖ esclave, sans appui,Sans gloire ; et l'on entend‖ quelqu'un rire, c'est lui,Et c’est elle.
Eh bien, soit. On est proscrit, on pense,On saigne, avec l'oubli‖ railleur pour récompense ;Tout est bien. Voulait-on‖ autre chose ? En avant !Vers quoi ? vers le tombeau,‖ vers la nuit, vers le vent,Vers l'orage et l'écueil.‖ Pourquoi pas ? Rome ! AugusteSort d'Octave, et le vrai‖ devient faux, et l'injusteEn perspective avec‖ le juste se confond ;Tais-toi, proscrit.
On sent de l’ironie au fondDu murmure des flots‖ comme du bruit des hommes.Dans cette brume où tous‖ pêle-mêle nous sommesOn jette sa pensée,‖ inutile semeur ;L'insulte est par moments‖ distincte en la rumeurQue fait autour de vous‖ la vie universelle ;On rêve ; l'océan,‖ plus grand que vous, chancelle ;On est chez l'étranger‖ qui, froid, libre et jaloux,Aime chez lui le droit et le tyran chez vous ;On regarde l'anglais‖ admirer Bonaparte ;On voit cette Carthage‖ où brille un peu de Sparte,Londre, à quiconque opprime‖ autrui tendre la main.On marche seul, on suit‖ à pas lents son cheminDans ce désert, la foule…‖ — Ô nostalgie amère ! —On passe regardé‖ de travers, comme Homère.
15 juillet.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 49((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a l'aurore / encore féminine, classiqueb mort / dort masculine, classiqueb bouche / farouche féminine, classiquea l’emportèrent / tous / nous masculine, classiqueb l'âme / flamme féminine, classiquec choisi / ici masculine, classiqueb tombe féminine, classiquec sort / mort masculine, classiqued cesse / bassesse féminine, classiquee d'été / effronté masculine, classiquef d’abîme / sublime féminine, classiqueg faveur / rêveur masculine, classiqueh obscure / Épicure féminine, classiquei produiront / affront masculine, classiquej gageure / parjure féminine, classiquek ciment / écroulement masculine, classiquel subite / habite féminine, classiquem luit / nuit masculine, classiquea populaire / colère féminine, classiqueb clairon / Byron masculine, classiquec meurent / pleurent féminine, classiqued accablés / blés masculine, classiquee lèvres / fièvres féminine, classiquef l'espoir / voir masculine, classiqueg cèdent / l’obsèdent féminine, classiqueh pareils / vermeils masculine, classiquei éclore / aurore féminine, classiquej conduit / fuit masculine, classiqueb l'histoire / gloire féminine, classiquec garder / regarder masculine, classiqued bravade / s'évade féminine, classiquee fronts / affronts masculine, classiquef présence / innocence féminine, classiqueg seuls / linceuls masculine, classiqueh rentrée / l'empyrée féminine, classiquei humilié / l'oublié masculine, classiquea proscrit / patrie / flétrie féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquea elle / pense / récompense féminine, classiqueb avant / vent masculine, classiquec Auguste / l'injuste féminine, classiqued confond / proscrit / fond masculine, classiqueb hommes / sommes féminine, classiquec semeur / rumeur masculine, classiqued universelle / chancelle féminine, classiquee jaloux / vous masculine, classiquef Bonaparte / Sparte féminine, classiqueg main / chemin masculine, classiqueh amère / Homère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources