Les années funestes, 1898
XXXIII. En plein dix-neuvième siècle
ROSALIE DOISE
I
On voulait condamner‖ cette fille, attenduQu'une femme effarée,‖ au regard éperdu,Dont on voit le col nu‖ que va trancher la hache,Qui hurle, qu'à la planche‖ effroyable on attache,Et dont on dit : Voyez,‖ longtemps elle se tut,Puis parla, cela pose‖ un jeune substitut.On passe conseiller,‖ président, avant l'âge,Et l'on finit par faire‖ un très beau mariage,Et par avoir des champs,‖ des femmes, un château,En suifant la rainure‖ où glisse le couteau.
Ne jamais gaspiller‖ tant on se sent capable,Son temps à distinguer‖ l'innocent du coupable,Écraser l'accusé‖ que Bergasse étouffait,N'être point scrupuleux,‖ se montrer si bien faitPour l'opprobre qu'on a‖ l'estime de Baroche,Être un de ceux à qui‖ la honte dit : approche !Et qui viennent, — la honte‖ aide à l'avancement, —Eh quoi ! mais c'est tout simple !‖ et c'est ainsi, vraiment,Que le bonnet carré‖ se dore et se galonne,Que du temple des lois‖ on devient la colonne,Et qu'on reçoit la croix‖ d'honneur, dans la saison,Des mains d'un accusé‖ de haute trahison.C'est pourquoi, lorsqu'on a‖ tout ce qu'il faut pour plaire,Qu'on est, par la cravate‖ et les gants, exemplaire,Qu'on sait être au bal jeune‖ et vieux au tribunal,Quand on est élégant,‖ doctrinaire, banal,Quand on a ce patois‖ qu'Aulois prend pour du style,Faire guillotiner‖ une femme est utile.D'une tête sanglante‖ un juge est couronné.N'allez-vous pas blâmer‖ un jeune homme bien né,Qui trouve sous sa main‖ une obscure ouvrière,Une fille, et qui tient‖ à faire sa carrière,De montrer à propos‖ quelque férocité ?On est un personnage‖ important et comptéEt que le journal cite‖ en lettre majuscule,Quand on a fait lier‖ quelqu'un à la bascule :Chez le préfet le soir‖ vous prenez votre thé ;Par les meilleurs salons‖ vous êtes acceptéVoilà ce substitut terrible qu’on renomme !Et l’évêque vous dit : C’est bien. Tonnez, jeune homme !Ah ! l’herbe de Clamart donne de beaux profits !On est celui que montre‖ une mère à son fils,On fascine, étant presque‖ un acteur sur l'affiche,Une Agnès de seize ans,‖ fraîche, ingénue et riche,Qui danse avec vous, rit, parle de vos succès,Et de la femme à qui‖ vous fîtes son procès,Pendant qu'en son tombeau‖ cette morte faroucheSent fourmiller les vers‖ de terre dans sa bouche.
Tel est le rêve fait‖ par tous les débutants.
Ainsi songeait le frais‖ Delangle à son printemps ;Ainsi songeait Troplong‖ alors qu'il était rose ;Ainsi tout substitut‖ songe en peignant sa prose,Laubardemont en herbe‖ et Laffemas en fleur ;Ayant derrière lui la mort, sombre souffleur,Bellart jeune se dit :‖ Soyons Jeffrye en France !Et c'est le front chargé‖ de ce tas d'espéranceQu'en son riant matin,‖ vers le but qui lui plaît,Chemine Grandperrette‖ avec son pot au lait.
Tous veulent une affaire‖ horrible en cour d'assises.Comme on haranguerait les faces indécisesDes jurés, par la phrase‖ aux meurtres entraînés !Car la justice est bête,‖ et par le bout du nezOn conduit où l'on veut‖ Thémis, la vieille aveugle.On a reçu du ciel‖ l'éloquence qui beugle ;Si la chancellerie‖ un jour vous remarquait,Tout serait dit ; d'emblée‖ on arrive au parquetDe Paris, et l'on est‖ bourreau sous l'œil du prince.
II
Or ce juge apprenti‖ travaillait en province.
Un matin, calculant‖ l'avenir, fatiguéDes bals de préfecture,‖ et bâillant, et peu gai,Ce garçon s'était dit‖ dans un moment lucide.— Ah ! ce qu'il me faudrait,‖ c'est un bon parricide ! —Car en effet, en Grève ;‖ il est beau de pouvoirAssaisonner la tête‖ avec un voile noir.Il chercha. Ce fut toi‖ qu'il trouva, misérable !
Donc on prit cette femme.‖ Il est fort déplorableQu'on n'ait plus la torture.‖ A bas Beccaria !On fit du mieux qu'on put.‖ On mit la pariaDans un trou, sur un lit‖ de paille, au fond de l'ombre.Les geôles ont toujours‖ quelque cabanon sombre,Trop court pour qu'on s'y puisse‖ étendre, trop étroitPour qu'on marche, et trop bas‖ pour qu'on s'y tienne droit.Le captif est là, seul,‖ sous les nœuds qu'on lui forge,Sous le poing de la nuit‖ qui lui serre la gorge,Et l’insomnie en pleurs brûle ses yeux sanglants.Cela remplace un peu‖ le réchaud de Vouglans,Le chevalet, l'étau‖ de bronze, la rapièreLardant le patient sur la table de pierre,Et le bouc qui léchait‖ un homme enduit de miel.Là, sans point d'appui, loin‖ des hommes, loin du ciel,Sentant la voix du juge‖ ainsi qu'une piqûre,Pendant que chaque jour‖ grossit sa charge obscure,Le prisonnier se dit :‖ Je ne sais où je vais !
Personne assurément‖ ne peut trouver mauvaisQu'ayant besoin de faire‖ avouer cette femme,On l'enterrât vivante‖ en cette crypte infâme.C'est juste. On s'arrangea‖ de façon qu'elle fûtSans jour, sans air, avec‖ le geôlier à l'affût,Guettant ses pleurs, ses cris,‖ sa faim, sa soif, ses rêves ;L'affreux tourment qui n'a‖ ni relâches ni trêves,L'étouffement, pesait‖ sur elle. Ne pouvoirRespirer, et râler‖ dans l'ombre, et ne rien voir !Ne pas dormir ! Toujours‖ dans l'immonde celluleQuelque fourmillement‖ effroyable pullule.Les murs glacés ont l'air‖ d'être vos ennemis.Oh ! les hideux cachots !‖ il semble qu'on ait misUn morceau de la nuit‖ du tombeau dans ces caves.Mais si l'on n'avait pas‖ ces geôles, ces entraves,Ces gênes, tout irait‖ fort mal, et l'accuséPeu docile, serait‖ à tuer malaisé.Là du moins il est pris ; de tout l’on tient registre.Il descend marche à marche‖ un escalier sinistre ;Les juges font sur lui‖ de lugubres essais ;Pâle, il se sent poussé par derrière ; un procèsEst une pente douce‖ où l'on glisse à la tombe.
Cette fille expirait‖ dans cette catacombe.— C'est sa faute, disait‖ le juge, elle se tait !Criminelle, avouez !‖ — Mais elle résistait,Et refusait d'entrer‖ dans la sombre descente,La drôlesse, attendu‖ qu'elle était innocente.Et c'était là sans doute‖ un inconvénient.Mais le juge ne peut avoir tort. En niant,On l’irrite. Il apprit soudain qu’elle était grosse,Et dit : Soit. Pour berceau‖ l'enfant aura la fosse.C'était son droit. Ne point‖ vous ôter un cheveu,Mais faire ce qu'il faut‖ pour avoir un aveu.C'est le dernier degré‖ de l'art et de l'étudeD'être tortionnaire‖ avec mansuétude,Et, sans bruit, sans emprunts‖ au vieux code gaulois,D'employer l'agonie‖ au triomphe des lois.
La damnée étouffait,‖ et criait : Grâce ! grâce !Le juge lui disait —‖ Que veux-tu que j'y fasse ?Avoue ! — Elle pleurait.‖ — De l'air ! je meurs ! — Tu n'asQu'à parler, et d'un mot‖ tu romps ce cadenas.Ta prison deviendra‖ très douce. Vois, décide.Tu n'as qu'à t'avouer‖ simplement parricide.— Non ! — Je te rendrai l'air‖ et le jour. Tu pourrasAvoir des fleurs, avoir‖ un lit, avoir des draps ;Sortir dans le préau‖ si cela te contente ;Tu redeviendras fraîche‖ et grasse et bien portante ;Tu seras bien logée‖ et bien nourrie ; il faut,Femme, si tu veux vivre,‖ accepter l'échafaud.
Et ce raisonnement‖ touchait peu cette folle.Force à la loi. Tout autre‖ axiome est frivole.Quoi, tant d'hommes savants,‖ quoi, Treilhard, Portalis,Quoi, Tronchet qui plaida‖ devant les fleurs de lys,Séguier, Berlier, auront‖ dépensé des semainesA souder la loi gothe‖ avec les lois romaines ;Bigot-Préameneu,‖ payé par le budget,Aura consulté Mourre‖ et consulté Target.Ils auront fait un code étonnant, et ces maîtres,Ces clercs, sachant par cœur‖ le droit de nos ancêtres,Cas simples, cas royaux ;‖ chefs-plaids et francs-alleux,Auront perdu leur temps !‖ Ce serait scandaleux,Certe ; et puis à la fin‖ l'amour-propre s'en mêle…Quoi ! la loi fléchirait‖ devant cette femelle !Un jeune magistrat, voyons, peut-il lâcherUne femme qu’il est allé très loin chercher,Qui peut-être, après tout,‖ quoique fort obstinée, —Est à peu près coupable,‖ et qui guillotinée ;Fera parler de lui‖ chez le garde des sceaux !Cette fille est d'ailleurs‖ sans mœurs. Les noirs ciseauxSont au greffe, et bientôt‖ mordront sa chevelure.Il criait : Parricide !‖ avoue. Il faut conclure ! —Elle disait : — Jamais.‖ — L'innocence est de fer.On dut la murer presque‖ au fond de cet enfer.
Dans son sein cependant‖ le pauvre petit être,L'ange obscur, avait l'air‖ de ne vouloir plus naître,Et, sans savoir nos lois,‖ nos jougs, notre secret,Ni ce que lui faisait‖ la justice, il mourait.Elle en tremblait du moins.‖ Prise entre ces murailles,Elle épiait cette âme‖ éclose en ses entrailles,Elle en craignait la fuite,‖ et dans son flanc muetIl lui semblait parfois‖ que rien ne remuait ;Si bien qu'un jour, vaincue‖ enfin, découragée,Stupide, cette mère‖ et cette naufragée,Sans espoir, n'ayant plus‖ que le choix de l'écueil,Sentant son ventre, hélas !‖ devenir un cercueil,Et le doux innocent‖ périr dans ce repaire,Pour sauver son enfant,‖ dit : — J'ai tué mon père !
22 novembre.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 90((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a attendu / éperdu masculine, classiqueb hache / attache féminine, classiquec tut / substitut masculine, classiqued l'âge / mariage féminine, classiquee château / couteau masculine, classiquea capable / coupable féminine, classiqueb étouffait / fait masculine, classiquec Baroche / approche féminine, classiqued l'avancement / vraiment masculine, classiquee galonne / colonne féminine, classiquef saison / trahison masculine, classiqueg plaire / exemplaire féminine, classiqueh tribunal / banal masculine, classiquei style / utile féminine, classiquej couronné / né masculine, classiquek ouvrière / carrière féminine, classiquel férocité / compté masculine, classiquem majuscule / bascule féminine, classiquen thé / accepté masculine, classiqueo renomme / homme féminine, classiquep profits / fils masculine, classiqueq l'affiche / riche féminine, classiquer succès / procès masculine, classiques farouche / bouche féminine, classiquea débutants / printemps masculine, classiqueb rose / prose féminine, classiquec fleur / souffleur masculine, classiqued France / d'espérance féminine, classiquee plaît / lait masculine, classiquea d'assises / indécises féminine, classiqueb entraînés / nez masculine, classiquec aveugle / beugle féminine, classiqued remarquait / parquet masculine, équivalentee prince / province féminine, classiquea fatigué / gai masculine, classiqueb lucide / parricide féminine, équivalentec pouvoir / noir masculine, classiqued misérable / déplorable féminine, classiqueb Beccaria / paria masculine, classiquec l'ombre / sombre féminine, classiqued étroit / droit masculine, classiquee forge / gorge féminine, classiquef sanglants / Vouglans masculine, classiqueg rapière / pierre féminine, classiqueh miel / ciel masculine, classiquei piqûre / obscure féminine, classiquej vais / mauvais masculine, classiqueb femme / infâme féminine, classiquec fût / l'affût masculine, classiqued rêves / trêves féminine, classiquee pouvoir / voir masculine, classiquef cellule / pullule féminine, classiqueg ennemis / mis masculine, classiqueh caves / entraves féminine, classiquei l'accusé / malaisé masculine, classiquej registre / sinistre féminine, classiquek essais / procès masculine, classiquel tombe / catacombe féminine, classiqueb tait / résistait masculine, classiquec descente / innocente féminine, classiqued inconvénient / niant masculine, classiquee grosse / fosse féminine, classiquef cheveu / aveu masculine, classiqueg l'étude / mansuétude féminine, classiqueh gaulois / lois masculine, classiquea grâce / fasse féminine, classiqueb n'as / cadenas masculine, classiquec décide / parricide féminine, classiqued pourras / draps masculine, classiquee contente / portante féminine, classiquef faut / l'échafaud masculine, classiquea folle / frivole féminine, classiqueb Portalis / lys masculine, classiquec semaines / romaines féminine, classiqued budget / Target masculine, classiquee maîtres / ancêtres féminine, classiquef francs-alleux / scandaleux masculine, classiqueg mêle / femelle féminine, classiqueh lâcher / chercher masculine, classiquei obstinée / guillotinée féminine, classiquej sceaux / ciseaux masculine, classiquek chevelure / conclure féminine, classiquel fer / enfer masculine, classiquea être / naître féminine, classiqueb secret / mourait masculine, classiquec murailles / entrailles féminine, classiqued muet / remuait masculine, classiquee découragée / naufragée féminine, classiquef l'écueil / cercueil masculine, classiqueg repaire / père féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources