Les années funestes, 1898
XXXII. Amnistie
Il s’assied sous un hêtre ; il murmure : — J’oublie.Oubliez. Oublions.‖ — Douce mélancolie ! —Puis, tendre, il prend sa flûte et soupire :
Ô proscrits !Pyrame aima Thisbé. Céphale aima Procris,Je vous aime. Accourez.‖ Bannis, je vous appelle.Amnistie est un mot‖ singulier que j'épelle ;Je ne sais pas très bien‖ ce qu'il veut dire : Et vous ?Mais je vous aime. L'ombre‖ est tiède, l'air est doux.Proscrits, je songe à vous‖ dans ma joie innocente ;Pour que je sois heureux‖ il faut que je vous senteRespirer le même air‖ que moi dans les vallons.Revenez. Je le sais,‖ les jours d'exil sont longs.Il est temps qu'enfin moi,‖ vous, vos fils, vos compagnes,Nous allions tous ensemble‖ errer dans les campagnesEt que nous écoutions‖ sous les mêmes berceauxEt sous le même ciel‖ le même chant d'oiseaux.Il est temps que je dise‖ à mon Pinard fidèleTiens ! voici le proscrit,‖ et voici l'hirondelle !Dieu te ramène l'une,‖ et moi l'autre. Exilés,Prenez la clef des champs‖ dans mon trousseau de clés ;L'air du pays natal‖ plaît à l'âme des sages ;Les champs vous calmeront.‖ Beauté des paysages !Moi César, devant qui‖ Béhic est à genoux,Chers bannis, je vous rends‖ la patrie. Aimons-nous.Revenez. Craignez Nous‖ que mes chiens ne vous mordent ?Non. Mon sénat est doux.‖ Les cœurs enfin s'accordent,Et de boucher je suis‖ redevenu berger.Plus de banni dehors,‖ dedans plus d'étranger,Je suis français. Amis,‖ j'ai quitté mon écorce ;Car pour-être français‖ et cesser d'être corse,Il suffit que l'é manque‖ ou que l'i soit ôté ;Moi je suis Bonaparte‖ et non Buonaparté.Conti, l'homme par qui‖ le vrai chez moi pénètre,Se change en monsieur Conte‖ et Piétri devient piètre.Donc, nous serons français,‖ vous vivrez sous mes lois.Accourez dans mes bras.‖ Ainsi les vieux gauloisSe réconciliaient‖ trinquant sous la tonnelle ;Le fond du verre était‖ garni de pimprenelle.Mon âme en sa beauté‖ s'offre à vos yeux. Hélas !Laissez-vous attendrir,‖ proscrits. Quand MénélasVit le sein nu d'Hélène,‖ il jeta son épée.Ma molle rêverie‖ est de vous occupée.Ingrats, vous détournez‖ les yeux de mes appas.J'ai beaucoup de Parieux,‖ de Fialins, de Maupas,De juges, de soldats,‖ et de billets de banque ;Mais proscrits, vous absents,‖ quelque chose me manque.Je ne sais ce que j'ai,‖ je fuis dans les forêts.En vain le Moniteur‖ m'arrive, humide et frais,J'ai beau suivre aux prés verts‖ la vache aisée à traire,Et songer au budget ;‖ j'ai beau pour me distraireLaisser errer mes yeux sur le crâne poliDu maréchal Regnault‖ de Saint-Jean-d'Angely ;En vain je verse Aÿ,‖ Nuits, Sauterne, AlicanteA Rouher qui me fait‖ l'effet d'une bacchante ;Boudet en vain me suit,‖ poussant de longs abois ;En vain je vois Troplong‖ sourire au fond des bois ;En vain tous mes curés‖ sur qui vous vous trompâtes,Tous mes évêques, gros‖ et gras, joignent leurs pattes,Et font un hourvari‖ de prières ; en vain.Romieu le faune, en vain‖ Bacciochi le sylvainSoufflent éperdûment‖ dans leurs buccins de cuivre ;En vain Morny, buvant,‖ aimable, sanglant, ivre,Sur son char attelé‖ de tigres, passe au fondDu hallier où Dodone‖ avec Bondy se fond ;Aux applaudissements‖ des nymphes familières,En vain, le thyrse en main,‖ ventru, coiffé de lierres,Baroche énorme et gai‖ vient monté sur Nisard ;En vain Delangle est bête,‖ en vain Fould est gueusard ;Je suis triste. Je sens‖ du vague. Chaix-d'Est-AngeM’ennuie ; et par moments je me tourne : — Qu’entends-je ?Est-ce leur pas ? vont-ils‖ revenir, mes bannis ? —Oh ! revenez ! Avril‖ gazouille dans les nids,Toutes les fleurs des bois‖ mêlent leurs aromates,Venez ! pontons, cachots,‖ poucettes, casemates,Cayenne, Lambessa,‖ j'oublierai tout. Venez !Quand même on me mettrait‖ Fould en fleur sous le nez,Quand Suin décolleté‖ montrerait ses épaules,Quand Glandaz et Lebœuf, pleureurs comme deux saules,Me chanteraient Dunois‖ sur la muse de blé, —Mon vide, je le sens‖ ne serait pas comblé.Il me faut mes proscrits,‖ mes proscrits à moi. Certe,Je suis grand, mais sans vous la patrie est déserte.Rentrez. Plus d'exil. Joie‖ et chansons ! Doux émoi !Vous me contemplerez‖ ayant autour de moiBoitelle, Martinprey,‖ Forey, Magnan et Magne ;Ainsi les douze pairs entouraient Charlemagne :Vous verrez mon petit‖ apprendre l'A B C.Voyons, finissons-en,‖ liquidons le passé.Vous étiez endormis ; j’ai surpris vos vedettes.Si l'on n'est empereur,‖ comment payer ses dettes ?Il le fallait. Le Louvre exempte de Clichy,Un parvenu n'est rien‖ s'il n'est un enrichi.Comprenez. Vous savez,‖ il vous passe une idée.La France était en vie et je l’ai poignardée,J'en conviens, j'ai commis‖ ce péché véniel,Avec Canrobert, Korte,‖ Espinasse et Niel.La République un jour‖ s'éveilla désarmée,Et me vit souriant,‖ debout, mèche allumée ;J'ai tiré le canon,‖ puis on s'est tenu coi ;J'avais peut-être un peu‖ juré je ne sais quoi,Mais à tous ces vieux faits‖ qu'est-ce qui s'intéresse ?Ce fut un coup de force avec un tour d’adresse ;Je fus Machiavel‖ compliqué d'Auriol ;Vous étiez la loi, soit, et je fus le viol.N’en parlons plus. Je hais les choses éternelles,Elles sont sans pitié, l’implacable est en elles.L'enfer dirait Toujours,‖ mais moi je dis Assez !Je vous ai mitraillés,‖ traqués, bannis, chassés,Dispersés, comme un tas‖ de cendre dans l'espace,Volés, assassinés…‖ — Eh bien, je vous fais grâce !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 54((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique, 1 distiques
- Mots à la rime
- a J’oublie / mélancolie féminine, classiquea soupire / proscrits / Procris masculine, classiqueb appelle / j'épelle féminine, classiquec vous / doux masculine, classiqued innocente / sente féminine, classiquee vallons / longs masculine, classiquef compagnes / campagnes féminine, classiqueg berceaux / d'oiseaux masculine, classiqueh fidèle / l'hirondelle féminine, classiquei Exilés / clés masculine, classiquej sages / paysages féminine, classiquek genoux / Aimons-nous masculine, classiquel mordent / s'accordent féminine, classiquem berger / d'étranger masculine, classiquen écorce / corse féminine, classiqueo ôté / Buonaparté masculine, classiquep pénètre / piètre féminine, classiqueq lois / gaulois masculine, classiquer tonnelle / pimprenelle féminine, classiques Hélas / Ménélas masculine, classiquet épée / occupée féminine, classiqueu appas / Maupas masculine, classiquev banque / manque féminine, classiquew forêts / frais masculine, classiquex traire / distraire féminine, classiquey poli / Saint-Jean-d'Angely masculine, classiquez Alicante / bacchante féminine, classiquea abois / bois masculine, classiqueb trompâtes / pattes féminine, classiquec vain / sylvain masculine, classiqued cuivre / ivre féminine, classiquee fond masculine, classiquef familières / lierres féminine, classiqueg Nisard / gueusard masculine, classiqueh Chaix-d'Est-Ange / je féminine, classiquei bannis / nids masculine, classiquej aromates / casemates féminine, classiquek Venez / nez masculine, classiquel épaules / saules féminine, classiquem blé / comblé masculine, classiquen Certe / déserte féminine, classiqueo émoi / moi masculine, classiquep Magne / Charlemagne féminine, classiqueq C / passé masculine, classiquer vedettes / dettes féminine, classiques Clichy / enrichi masculine, classiquet idée / poignardée féminine, classiqueu véniel / Niel masculine, classiquev désarmée / allumée féminine, classiquew coi / quoi masculine, classiquex s'intéresse / d’adresse féminine, classiquey d'Auriol / viol masculine, classiquez éternelles / elles féminine, classiquea Assez / chassés masculine, classiqueb l'espace / grâce féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
111 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources