Les chansons des rues et des bois, 1865
Au cheval
I
Monstre, à présent reprends ton vol.Approche, que je te déboucle.Je te lâche, ôte ton licol,Rallume en tes yeux l'escarboucle.
Quitte ces fleurs, quitte ce pré.Monstre, Tempé n'est point Capoue.Sur l'océan d'aube empourpré,Parfois l'ouragan calmé joue.
Je t'ai quelque temps tenu là.Fuis !Devant toi les étendues,Que ton pied souvent viola,Tremblent, et s'ouvrent, éperdues.
Redeviens ton maître, va-t'en !Cabre-toi, piaffe, redéploieTes farouches ailes, titan,Avec la fureur de la joie.
Retourne aux pâles profondeurs.Sois indomptable, recommenceVers l'idéal, loin des laideurs,Loin des hommes, la fuite immense.
Cheval, devance l'aquilon,Toi, la raison et la folie,L'échappé du bois d'Apollon,Le dételé du char d'Élie.
Vole au-dessus de nos combats,De nos succès, de nos désastres,Et qu'on aperçoive d'en basTa forme sombre sous les astres.
II
Mais il n'est plus d'astre aux sommets !Hélas, la brume sur les faîtesRend plus lugubre que jamaisL'échevèlement des prophètes.
Toi, brave tout ! qu'au ciel terniTon caprice énorme voltige ;Quadrupède de l'infini,Plane, aventurier du vertige.
Fuis dans l'azur, noir ou vermeil.Monstre, au galop, ventre aux nuages !Tu ne connais ni le sommeil,Ni le sépulcre, nos péages.
Sois plein d'un implacable amour.Il est nuit. Qu'importe. Nuit noire.Tant mieux, on y fera le jour.Pars, tremblant d'un frisson de gloire !
Sans frein, sans trêve, sans flambeau,Cherchant les cieux hors de l'étable,Vers le vrai, le juste et le beau,Reprends ta course épouvantable.
III
Reprends ta course sans pitié,Si terrible et si débordéeQue Néron se sent châtiéRien que pour l'avoir regardée.
Va réveiller Démogorgon.Sois l'espérance et l'effroi, venge,Rassure et console, dragonPar une aile, et par l'autre, archange.
Verse ton souffle auguste et chaudJusque sur les plus humbles têtes.Porte des reproches là-haut,Égal aux dieux, frère des bêtes.
Fuis, cours ! sois le monstre du bien,Le cheval démon qui délivre !Rebelle au despote, au lien,De toutes les vérités ivre !
Quand vient le déclin d'un tyran,Quand vient l'instant des lois meilleures,Qu'au ciel sombre, éternel cadran,Ton pied frappe ces grandes heures,
Donne à tout ce qui rampe en bas,Au barde qui vent Calliope,Au peuple voulant Barabbas,À la religion myope,
Donne à quiconque ignore ou nuit,Aux fausses gloires, aux faux zèles,Aux multitudes dans la nuit,L'éblouissement de tes ailes.
IV
Va ! pour vaincre et pour transformer,Pour que l'homme se transfigure,Qu'il te suffise de fermerEt de rouvrir ton envergure.
Sois la bonté, sois le dédain ;Qu'un incompréhensible ÉoleFasse parfois sortir soudainDes foudres de ton auréole.
Ton poitrail resplendit, on croitQue l'aube, aux tresses dénouées,Le dore, et sur ta croupe on voitToutes les ombres des nuées.
Jette au peuple un hennissement,À l'échafaud une ruade ;Fais une brèche au firmamentPour que l'esprit humain s'évade.
Soutiens le penseur, qui démentL'autel, l'augure et la sibylle,Et n'a pas d'autre adossementQue la conscience immobile.
Plains les martyrs de maintenant,Attendris ton regard sévère,Et contemple, tout en planant,Leur âpre montée au calvaire.
V
Cours sans repos, pense aux donjons,Pense aux murs hauts de cent coudées,Franchis, sans brouter les bourgeons,La forêt vierge des idées.
Ne t'attarde pas, même au beau.S'il est traître ou froid, qu'il t'indigne.La nuit ne fait que le corbeau,La neige ne fait que le cygne,
Le soleil seul fait l'aigle. Va !Le soleil au mal est hostile.Quand l'œuf noir du chaos creva,Il en sortit, beau, mais utile.
Immortel, protège l'instant.L'homme a besoin de toi, te dis-je.Précipite-toi, haletant,À la poursuite du prodige.
Le prodige, c'est l'avenir ;C'est la vie idéalisée,Le ciel renonçant à punir,L'univers fleur et Dieu rosée.
Plonge dans l'inconnu sans fond !Cours, passe à travers les trouées !Et, du vent que dans le ciel fontTes vastes plumes secouées,
Tâche de renverser les tours,Les geôles, les temples athées,Et d'effaroucher les vautoursTournoyant sur les Prométhées.
Vole, altier, rapide, insensé,Droit à la cible aux cieux fixée,Comme si je t'avais lancé,Flèche, de l'arc de ma pensée.
VI
Pourtant sur ton dos garde-moi ;Car tous mes songes font partieDe ta crinière, et je ne voiRien sur terre après ta sortie.
Je veux de telles unionsAvec toi, cheval météore,Que, nous mêlant, nous parvenionsÀ ne plus être qu'un centaure.
Retourne aux problèmes profonds.Brise Ananké, ce lourd couvercleSous qui, tristes, nous étouffons ;Franchis la sphère, sors du cercle !
Quand, l'œil plein de vagues effrois,Tu viens regarder l'invisible,Avide et tremblant à la foisD'entrer dans ce silence horrible,
La Nuit grince lugubrement ;Le Mal, qu'aucuns rayons n'éclairent,Fait en arrière un mouvementDevant tes naseaux qui le flairent ;
La Mort, qu'importune un témoin,S'étonne, et rentre aux ossuaires ;On entrevoit partout au loinLa fuite obscure des suaires.
Tu ne peux, étant âme et foi,Apparaître à l'horizon sombreSans qu'il se fasse autour de toiUn recul de spectres dans l'ombre.
VII
Tout se tait dans l'affreux lointainVers qui l'homme effaré s'avance ;L'oubli, la tombe, le destin,Et la nuit, sont de connivence.
Dans le gouffre, piège muet,D'où pas un conseil ne s'élance,Déjoue, ô toi ; grand inquiet,La méchanceté du silence.
Tes pieds volants, tes yeux de lynxPeuvent sonder tous les peut-êtres ;Toi seul peux faire peur aux sphynx,Et leur dire : Ah çà, parlez, traîtres !
D'en haut, jette à l'homme indécisTous les mots des énigmes louches.Déchire la robe d'Isis.Fais retirer les doigts des bouches.
Connaître, c'est là notre faim.Toi, notre esprit, presse et réclame.Que la matière avoue enfin,Mise à la question par l'âme.
Et qu'on sache à quoi s'en tenirSur la quantité de souffranceDont il faut payer l'avenir,Dût pleurer un peu l'espérance !
VIII
Sois le trouble-fête du mal.Force le dessous à paraître.Tire du sultan l'animal,Du Dieu le nain, l'homme du prêtre.
Lutte. Aiguillon contre aiguillon !La haine attaque, guette, veille ;Elle est le sinistre frelon,Mais n'es-tu pas la grande abeille !
Extermine l'obstacle épais,L'antagonisme, la barrière.Mets au service de la paixLa vérité, cette guerrière.
L'inquisition souriantRêve le glaive aidant la crosse ;Pour qu'elle s'éveille en criant,Mords jusqu'au sang l'erreur féroce.
IX
Si le passé se reconstruitDans toute son horreur première,Si l'abîme fait de la nuit,Ô cheval, fais de la lumière.
Tu n'as pas pour rien quatre fers.Galope sur l'ombre insondable ;Qu'un rejaillissement d'éclairsSois ton annonce formidable.
Traverse tout, enfers, tombeaux,Précipices, néants, mensonges,Et qu'on entende tes sabotsSonner sur le plafond des songes.
Comme sur l'enclume un forgeur,Sur les brumes universelles,Abats-toi, fauve voyageur,Ô puissant faiseur d'étincelles !
Sers les hommes en les fuyant.Au-dessus de leurs fronts funèbres,Si le zénith reste effrayant,Si le ciel s'obstine aux ténèbres,
Si l'espace est une forêt,S'il fait nuit comme dans les Bibles,Si pas un rayon ne paraît,Toi, de tes quatre pieds terribles,
Faisant subitement tout voir,Malgré l'ombre, malgré les voiles,Envoie à ce fatal ciel noirUne éclaboussure d'étoiles.
Versification
- Forme
- 57 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 57(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 57 quatrains
- Mots à la rime
- a vol / licol masculine, classiqueb déboucle / l'escarboucle féminine, classiquea pré / empourpré masculine, classiqueb Capoue / joue féminine, classiquea là / viola masculine, classiqueb étendues / éperdues féminine, classiquea va-t'en / titan masculine, classiqueb redéploie / joie féminine, classiquea profondeurs / laideurs masculine, classiqueb recommence / immense féminine, classiquea l'aquilon / d'Apollon masculine, classiqueb folie / d'Élie féminine, classiquea combats / bas masculine, classiqueb désastres / astres féminine, classiquea sommets / jamais masculine, classiqueb faîtes / prophètes féminine, classiquea terni / l'infini masculine, classiqueb voltige / vertige féminine, classiquea vermeil / sommeil masculine, classiqueb nuages / péages féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb noire / gloire féminine, classiquea flambeau / beau masculine, classiqueb l'étable / épouvantable féminine, classiquea pitié / châtié masculine, classiqueb débordée / regardée féminine, classiquea Démogorgon / dragon masculine, classiqueb venge / archange féminine, classiquea chaud / là-haut masculine, classiqueb têtes / bêtes féminine, classiquea bien / lien masculine, classiqueb délivre / ivre féminine, classiquea tyran / cadran masculine, classiqueb meilleures / heures féminine, classiquea bas / Barabbas masculine, classiqueb Calliope / myope féminine, classiquea nuit masculine, classiqueb zèles / ailes féminine, classiquea transformer / fermer masculine, classiqueb transfigure / envergure féminine, classiquea dédain / soudain masculine, classiqueb Éole / auréole féminine, classiquea croit / voit masculine, classiqueb dénouées / nuées féminine, classiquea hennissement / firmament masculine, classiqueb ruade / s'évade féminine, classiquea dément / adossement masculine, classiqueb sibylle / immobile féminine, classiquea maintenant / planant masculine, classiqueb sévère / calvaire féminine, classiquea donjons / bourgeons masculine, classiqueb coudées / idées féminine, classiquea beau / corbeau masculine, classiqueb t'indigne / cygne féminine, classiquea Va / creva masculine, classiqueb hostile / utile féminine, classiquea l'instant / haletant masculine, classiqueb dis-je / prodige féminine, classiquea l'avenir / punir masculine, classiqueb idéalisée / rosée féminine, classiquea fond / font masculine, classiqueb trouées / secouées féminine, classiquea tours / vautours masculine, classiqueb athées / Prométhées féminine, classiquea insensé / lancé masculine, classiqueb fixée / pensée féminine, classiquea garde-moi / voi masculine, classiqueb partie / sortie féminine, classiquea unions / parvenions masculine, classiqueb météore / centaure féminine, classiquea profonds / étouffons masculine, classiqueb couvercle / cercle féminine, classiquea effrois / fois masculine, classiqueb l'invisible / horrible féminine, classiquea lugubrement / mouvement masculine, classiqueb n'éclairent / flairent féminine, classiquea témoin / loin masculine, classiqueb ossuaires / suaires féminine, classiquea foi / toi masculine, classiqueb sombre / l'ombre féminine, classiquea lointain / destin masculine, classiqueb s'avance / connivence féminine, classiquea muet / inquiet masculine, classiqueb s'élance / silence féminine, classiquea lynx / sphynx masculine, classiqueb peut-êtres / traîtres féminine, classiquea indécis / d'Isis masculine, classiqueb louches / bouches féminine, classiquea faim / enfin masculine, classiqueb réclame / l'âme féminine, classiquea tenir / l'avenir masculine, classiqueb souffrance / l'espérance féminine, classiquea mal / l'animal masculine, classiqueb paraître / prêtre féminine, classiquea aiguillon / frelon masculine, classiqueb veille / abeille féminine, classiquea épais / paix masculine, classiqueb barrière / guerrière féminine, classiquea souriant / criant masculine, classiqueb crosse / féroce féminine, classiquea reconstruit / nuit masculine, classiqueb première / lumière féminine, classiquea fers / d'éclairs masculine, classiqueb insondable / formidable féminine, classiquea tombeaux / sabots masculine, classiqueb mensonges / songes féminine, classiquea forgeur / voyageur masculine, classiqueb universelles / d'étincelles féminine, classiquea fuyant / effrayant masculine, classiqueb funèbres / ténèbres féminine, classiquea forêt / paraît masculine, classiqueb Bibles / terribles féminine, classiquea voir / noir masculine, classiqueb voiles / d'étoiles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
228 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les chansons des rues et des bois, Paris, A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Cie, ÉDITEURS, 1866· numérisation ebooksgratuits.com· Sources