Les chansons des rues et des bois, 1865· Livre second· IV Nivôse
IV. Clôture
À mon ami …
I La sainte chapelle
Tu sais ? tu connais ma chapelle,C'est la maison des passereaux.L'abeille aux offices m'appelleEn bourdonnant dans les sureaux.
Là, mon cœur prend sa nourriture.Dans ma stalle je vais m'asseoir.Oh ! quel bénitier, la nature !Quel cierge, l'étoile du soir !
Là, je vais prier ; je m'enivreDe l'idéal dans le réel ;La fleur, c'est l'âme ; et je sens vivre,À travers la terre, le ciel.
Et la rosée est mon baptême.Et le vrai m'apparaît ! je crois.Je dis : viens ! à celle que j'aime.Elle, moi, Dieu, nous sommes trois.
(Car j'ai dans des bribes latinesLu que Dieu veut le nombre impair.)Je vais chez l'aurore à matines,Je vais à vêpres chez Vesper.
La religion naturelleM'ouvre son livre où Job lisait,Où luit l'astre, où la sauterelleSaute de verset en verset.
C'est le seul temple. Tout l'anime.Je veux Christ ; un rayon descend ;Et si je demande un minime,L'infusoire me dit : Présent.
La lumière est la sainte hostie ;Le lévite est le lys vermeil ;Là, resplendit l'eucharistieQu'on appelle aussi le soleil.
La bouche de la primevèreS'ouvre, et reçoit le saint rayon ;Je regarde la rose faireSa première communion.
II Amour de l’eau
Je récite mon bréviaireDans les champs, et j'ai pour souffleurTantôt le jonc sur la rivière,Tantôt la mouche dans la fleur.
Le poète aux torrents se plonge ;Il aime un roc des vents battu ;Ce qui coule ressemble au songe,Et ce qui lave à la vertu.
Pas de ruisseau qui, sur sa riveOù l'air jase, où germinal rit,N'attire un bouvreuil, une grive,Un merle, un poète, un esprit.
Le poète, assis sous l'yeuse,Dans les fleurs, comme en un sérail,Aime l'eau, cette paresseuseQui fait un si profond travail.
Que ce soit l'Erdre ou la Durance,Pourvu que le flot soit flâneur,Il se donne la transparenceD'une rivière pour bonheur.
Elle erre ; on dirait qu'elle écoute ;Recevant de tout un tribut,Oubliant comme lui sa route,Et, comme lui, sachant son but.
Et sur sa berge il mène en laisseOde, roman, ou fabliau.George Sand a la GargilesseComme Horace avait l'Anio.
III Le poète est un riche
Nous avons des bonnes fortunesAvec le bleuet dans les blés ;Les halliers pleins de pâles lunesSont nos appartement meublés.
Nous y trouvons sous la ramée,Où chante un pinson, gai marmot,De l'eau, du vent, de la fumée,Tout le nécessaire, en un mot.
Nous ne produirions rien qui vailleSans l'ormeau, le frêne et le houx ;L'air nous aide ; et l'oiseau travailleÀ nos poèmes avec nous.
Le pluvier, le geai, la colombe,Nous accueillent dans le buisson,Et plus d'un brin de mousse tombeDe leur nid dans notre chanson.
Nous habitons chez les pervenchesDes chambres de fleurs, à crédit ;Quand la fougère a, sous les branches,Une idée, elle nous la dit.
L'autan, l'azur, le rameau frêle,Nous conseillent sur les hauteurs,Et jamais on n'a de querelleAvec ces collaborateurs.
Nous trouvons dans les eaux courantesMaint hémistiche, et les lacs verts,Les prés généreux, font des rentesDe rimes à nos pauvres vers.
Mon patrimoine est la chimère,Sillon riche, ayant pour engraisLes vérités, d'où vient Homère,Et les songes, d'où sort Segrais.
Le poète est propriétaireDes rayons, des parfums, des voix ;C'est à ce songeur solitaireQu'appartient l'écho dans les bois.
Il est, dans le bleu, dans le rose,Millionnaire, étant joyeux ;L'illusion étant la choseQue l'homme possède le mieux.
C'est pour lui qu'un ver luisant rampe ;C'est pour lui que, sous le bouleau,Le cheval de halage trempePar moments sa corde dans l'eau.
Sous la futaie où l'herbe est haute,Il est le maître du logisAutant que l'écureuil qui sauteDans les pins par l'aube rougis.
Avec ses stances, il achèteAu bon Dieu le nuage noir,L'astre, et le bruit de la clochetteMêlée aux feuillages le soir.
Il achète le feu de forge,L'écume des écueils grondants,Le cou gonflé du rouge-gorgeEt les hymnes qui sont dedans.
Il achète le vent qui râle,Les lichens du cloître détruit,Et l'effraction sépulcraleDu vitrail par l'oiseau de nuit,
Et l'espace où les souffles errent,Et, quand hurlent les chiens méchants,L'effroi des moutons qui se serrentL'un contre l'autre dans les champs.
Il achète la roue obscureDu char des songes dans l'horreurDu ciel sombre, où rit ÉpicureEt dont Horace est le doreur.
Il achète les rocs incultes,Le mont chauve, et la quantitéD'infini qui sort des tumultesD'un vaste branchage agité.
Il achète tous ces murmures,Tout ce rêve, et, dans les taillis,L'écrasement des fraises mûresSous les pieds nus d'Amaryllis.
Il achète un cri d'alouette,Les diamants de l'arrosoir,L'herbe, l'ombre et la silhouetteDes danses autour du pressoir.
Jadis la naïade à BoccaceVendait le reflet d'un étang,Glaïeuls, roseaux, héron, bécasse,Pour un sonnet, payé comptant.
Le poète est une hirondelleQui sort des eaux, que l'air attend,Qui laisse parfois de son aileTomber des larmes en chantant.
L'or du genêt, l'or de la gerbe,Sont à lui ; le monde est son champ ;Il est le possesseur superbeDe tous les haillons du couchant.
Le soir, quand luit la brume informe,Quand les brises dans les clartésBalancent une pourpre énormeDe nuages déchiquetés,
Quand les heures font leur descenteDans la nue où le jour passa,Il voit la strophe éblouissantePendre à ce Décroche-moi-ça.
Maïa pour lui n'est pas défunte ;Dans son vers, de pluie imbibé,Il met la prairie ; il emprunteSouvent de l'argent à Phœbé.
Pour lui le vieux saule se creuse.Il a tout, aimer, croire et voir.Dans son âme mystérieuseIl agite un vague encensoir.
IV Notre ancienne dispute
Te souviens-tu qu'en l'âge tendreOù tu n'étais qu'un citadin,Tu me raillais toujours de prendreLa nature pour mon jardin ?
Un jour, tu t'armas d'un air rogue,Et moi d'accents très convaincus,Et nous eûmes ce dialogue,Alterné, comme dans Moschus :
TOI
« Si tu fais ce qu'on te conseille,« Tu n'iras point dans ce vallon« Affronter l'aigreur de l'oseille« Et l'épigramme du frelon.
MOI
TOI
La nature est morose« Souvent, pour l'homme fourvoyé.« Si l'on est baisé par la rose,« Par l'épine on est tutoyé.
MOI
TOI
Paris à l’homme est propice.« Perlet joue au Gymnase, vois,« Ravignan prêche à Saint-Sulpice.
MOI
« Et la fauvette chante aux bois.
TOI
« Que viens-tu faire dans ces plaines ?« On ne te connaît pas ici.« Les bêtes parfois sont vilaines,« L'herbe est parfois mauvaise ; ainsi« Crois-moi, n'en franchis point la porte.« On n’y sait pas ton nom.
MOI
Pardon !« Vadius l'a dit au cloporte,« Trissotin l'a dit au chardon.
TOI
« Reste dans la ville où nous sommes,« Car les champs ne sont pas meilleurs.
MOI
« J'ai des ennemis chez les hommes,« Je n'en ai point parmi les fleurs. »
V Ce jour-là, trouvaille de l’église
Et ce même jour, jour insigne,Je trouvai ce temple humble et grandDont Fénelon serait le cygneEt Voltaire le moineau-franc.
Un moine, assis dans les coulisses,Aux papillons, grands et petits,Tâchait de vendre des calicesQue l'églantier donnait gratis.
Là, point d'orangers en livrée ;Point de grenadiers alignés ;Là, point d'ifs allant en soirée,Pas de buis, par Boileau peignés.
Pas de lauriers dans des guérites ;Mais, parmi les prés et les blés,Les paysannes margueritesAvec leurs bonnets étoilés.
Temple où les fronts se rassérènent,Où se dissolvent les douleurs,Où toutes les vérités prennentLa forme de toutes les fleurs !
C'est là qu'avril oppose au diable,Au pape, aux enfers, aux satans,Cet alléluia formidable,L'éclat de rire du printemps.
Oh ! la vraie église divine !Au fond de tout il faisait jour.Une rose me dit : Devine.Et je lui répondis : Amour.
VI L’hiver
L'autre mois pourtant, je dois direQue nous ne fûmes point reçus ;L'église avait cessé de rire ;Un brouillard sombre était dessus ;
Plus d'oiseaux, plus de scarabées ;Et par des bourbiers, noirs fossés,Par toutes les feuilles tombées,Par tous les rameaux hérissés,
Par l'eau qui détrempait l'argile,Nous trouvâmes barricadéCe temple qu'eût aimé VirgileEt que n'eût point haï Vadé.
On était au premier novembre.Un hibou, comme nous passions,Nous cria du fond de sa chambre :Fermé pour réparations.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 62[abab]
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a chapelle / m'appelle féminine, classiqueb passereaux / sureaux masculine, classiquea nourriture / nature féminine, classiqueb m'asseoir / soir masculine, classiquea m'enivre / vivre féminine, classiqueb réel / ciel masculine, classiquea baptême / j'aime féminine, classiqueb crois / trois masculine, classiquea latines / matines féminine, classiqueb impair / Vesper masculine, classiquea naturelle / sauterelle féminine, équivalenteb lisait / verset masculine, classiquea l'anime / minime féminine, classiqueb descend / Présent masculine, classiquea hostie / l'eucharistie féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea primevère / faire féminine, classiqueb rayon / communion masculine, classiquea bréviaire / rivière féminine, classiqueb souffleur / fleur masculine, classiquea plonge / songe féminine, classiqueb battu / vertu masculine, classiquea rive / grive féminine, classiqueb rit / esprit masculine, classiquea l'yeuse / paresseuse féminine, classiqueb sérail / travail masculine, classiquea Durance / transparence féminine, classiqueb flâneur / bonheur masculine, classiquea écoute / route féminine, classiqueb tribut / but masculine, classiquea laisse / Gargilesse féminine, classiqueb fabliau / l'Anio masculine, classiquea fortunes / lunes féminine, classiqueb blés / meublés masculine, classiquea ramée / fumée féminine, classiqueb marmot / mot masculine, classiquea vaille / travaille féminine, classiqueb houx / nous masculine, classiquea colombe / tombe féminine, classiqueb buisson / chanson masculine, classiquea pervenches / branches féminine, classiqueb crédit / dit masculine, classiquea frêle / querelle féminine, classiqueb hauteurs / collaborateurs masculine, classiquea courantes / rentes féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquea chimère / Homère féminine, classiqueb engrais / Segrais masculine, classiquea propriétaire / solitaire féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea rose / chose féminine, classiqueb joyeux / mieux masculine, classiquea rampe / trempe féminine, classiqueb bouleau / l'eau masculine, classiquea haute / saute féminine, classiqueb logis / rougis masculine, classiquea achète / clochette féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquea forge / rouge-gorge féminine, classiqueb grondants / dedans masculine, classiquea râle / sépulcrale féminine, classiqueb détruit / nuit masculine, classiquea errent / serrent féminine, classiqueb méchants / champs masculine, classiquea obscure / Épicure féminine, classiqueb l'horreur / doreur masculine, classiquea incultes / tumultes féminine, classiqueb quantité / agité masculine, classiquea murmures / mûres féminine, classiqueb taillis / d'Amaryllis masculine, classiquea d'alouette / silhouette féminine, classiqueb l'arrosoir / pressoir masculine, classiquea Boccace / bécasse féminine, classiqueb étang / comptant masculine, classiquea hirondelle / aile féminine, non classiqueb attend / chantant masculine, classiquea gerbe / superbe féminine, classiqueb champ / couchant masculine, classiquea informe / énorme féminine, non classiqueb clartés / déchiquetés masculine, classiquea descente / éblouissante féminine, classiqueb passa / Décroche-moi-ça masculine, classiquea défunte / emprunte féminine, classiqueb imbibé / Phœbé masculine, classiquea creuse / mystérieuse féminine, classiqueb voir / encensoir masculine, classiquea tendre / prendre féminine, classiqueb citadin / jardin masculine, classiquea rogue / dialogue féminine, classiqueb convaincus / Moschus masculine, classiquea conseille / l'oseille féminine, classiqueb vallon / frelon masculine, classiquea J’irai / morose / rose féminine, classiqueb fourvoyé / tutoyé masculine, classiquea Soit / propice / Saint-Sulpice féminine, classiqueb vois / bois masculine, classiquea plaines / vilaines féminine, classiqueb ici / ainsi masculine, classiquec porte / cloporte féminine, classiquea nom / Pardon / chardon masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb meilleurs / fleurs masculine, classiquea insigne / cygne féminine, classiqueb grand / moineau-franc masculine, classiquea coulisses / calices féminine, non classiqueb petits / gratis masculine, classiquea livrée / soirée féminine, classiqueb alignés / peignés masculine, classiquea guérites / marguerites féminine, classiqueb blés / étoilés masculine, classiquea rassérènent / prennent féminine, classiqueb douleurs / fleurs masculine, classiquea diable / formidable féminine, classiqueb satans / printemps masculine, classiquea divine / Devine féminine, classiqueb jour / Amour masculine, classiquea dire / rire féminine, classiqueb reçus / dessus masculine, classiquea scarabées / tombées féminine, classiqueb fossés / hérissés masculine, classiquea l'argile / Virgile féminine, classiqueb barricadé / Vadé masculine, classiquea novembre / chambre féminine, classiqueb passions / réparations masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
251 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les chansons des rues et des bois, Paris, A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Cie, ÉDITEURS, 1866· numérisation ebooksgratuits.com· Sources