Les chansons des rues et des bois, 1865· Livre second· III Liberté, égalité, fraternité
III. Célébration du 14 juillet
DANS LA FORÊT
Qu'il est joyeux aujourd'huiLe chêne aux rameaux sans nombre,Mystérieux point d'appuiDe toute la forêt sombre !
Comme quand nous triomphons,Il frémit, l'arbre civique ;Il répand à plis profondsSa grande ombre magnifique.
D’où lui vient cette gaîté ?D'où vient qu'il vibre et se dresse,Et semble faire à l'étéUne plus fière caresse ?
C'est le quatorze juillet.À pareil jour, sur la terreLa liberté s'éveillaitEt riait dans le tonnerre.
Peuple, à pareil jour râlaitLe passé, ce noir pirate ;Paris prenait au colletLa Bastille scélérate.
À pareil jour, un décretChassait la nuit de la France,Et l'infini s'éclairaitDu côté de l'espérance.
Tous les ans, à pareil jour,Le chêne au Dieu qui nous créeEnvoie un frisson d'amour,Et rit à l'aube sacrée.
Il se souvient, tout joyeux,Comme on lui prenait ses branches !L'âme humaine dans les cieux,Fière, ouvrait ses ailes blanches.
Car le vieux chêne est gaulois :Il hait la nuit et le cloître ;Il ne sait pas d'autres loisQue d'être grand et de croître.
Il est grec, il est romain ;Sa cime monte, âpre et noire,Au-dessus du genre humainDans une lueur de gloire.
Sa feuille, chère aux soldats,Va, sans peur et sans reproche,Du front d'ÉpaminondasÀ l'uniforme de Hoche.
Il est le vieillard des bois ;Il a, richesse de l'âge,Dans sa racine Autrefois,Et Demain dans son feuillage.
Les rayons, les vents, les eaux,Tremblent dans toutes ses fibres ;Comme il a besoin d'oiseaux,Il aime les peuples libres.
C'est son jour. Il est content.C'est l'immense anniversaire.Paris était haletant.La lumière était sincère.
Au loin roulait le tambour…Jour béni ! jour populaire,Où l'on vit un chant d'amourSortir d'un cri de colère !
Il tressaille, aux vents bercé,Colosse où dans l'ombre austèreL'avenir et le passéMêlent leur double mystère.
Les éclipses, s'il en est,Ce vieux naïf les ignore.Il sait que tout ce qui naît,L'œuf muet, le vent sonore,
Le nid rempli de bonheur,La fleur sortant des décombres,Est la parole d'honneurQue Dieu donne aux vivants sombres.
Il sait, calme et souriant,Sérénité formidable !Qu'un peuple est un orient,Et que l'astre est imperdable.
Il me salue en passant,L'arbre auguste et centenaire ;Et dans le bois innocentQui chante et que je vénère,
Étalant mille couleurs,Autour du chêne superbeToutes les petites fleursFont leur toilette dans l'herbe.
L'aurore aux pavots dormantsVerse sa coupe enchantée ;Le lys met ses diamants ;La rose est décolletée.
Par-dessus les thyms fleurisLa violette regarde ;Un encens sort de l’iris ;L’œillet semble une cocarde.
Aux chenilles de veloursLe jasmin tend ses aiguières ;L'arum conte ses amours,Et la garance ses guerres.
Le moineau-franc, gai, taquin,Dans le houx qui se pavoise,D'un refrain républicainOrne sa chanson grivoise.
L'ajonc rit près du chemin ;Tous les buissons des ravinesOnt leur bouquet à la main ;L'air est plein de voix divines.
Et ce doux monde charmant,Heureux sous le ciel prospère,Épanoui, dit gaiement :C'est la fête du grand-père.
Versification
- Forme
- 27 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 27(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 27 quatrains
- Mots à la rime
- a aujourd'hui / d'appui masculine, classiqueb nombre / sombre féminine, classiquea triomphons / profonds masculine, classiqueb civique / magnifique féminine, classiquea gaîté / l'été masculine, classiqueb dresse / caresse féminine, classiquea juillet / s'éveillait masculine, classiqueb terre / tonnerre féminine, classiquea râlait / collet masculine, classiqueb pirate / scélérate féminine, classiquea décret / s'éclairait masculine, classiqueb France / l'espérance féminine, classiquea jour / d'amour masculine, classiqueb crée / sacrée féminine, classiquea joyeux / cieux masculine, classiqueb branches / blanches féminine, classiquea gaulois / lois masculine, classiqueb cloître / croître féminine, classiquea romain / humain masculine, classiqueb noire / gloire féminine, classiquea soldats / d'Épaminondas masculine, classiqueb reproche / Hoche féminine, classiquea bois / Autrefois masculine, classiqueb l'âge / feuillage féminine, classiquea eaux / d'oiseaux masculine, classiqueb fibres / libres féminine, classiquea content / haletant masculine, classiqueb anniversaire / sincère féminine, classiquea tambour / d'amour masculine, classiqueb populaire / colère féminine, classiquea bercé / passé masculine, classiqueb austère / mystère féminine, classiquea est / naît masculine, classiqueb ignore / sonore féminine, classiquea bonheur / d'honneur masculine, classiqueb décombres / sombres féminine, classiquea souriant / orient masculine, classiqueb formidable / imperdable féminine, classiquea passant / innocent masculine, classiqueb centenaire / vénère féminine, classiquea couleurs / fleurs masculine, classiqueb superbe / l'herbe féminine, classiquea dormants / diamants masculine, classiqueb enchantée / décolletée féminine, classiquea fleuris / l’iris masculine, classiqueb regarde / cocarde féminine, classiquea velours / amours masculine, classiqueb aiguières / guerres féminine, classiquea taquin / républicain masculine, classiqueb pavoise / grivoise féminine, classiquea chemin / main masculine, classiqueb ravines / divines féminine, classiquea charmant / gaiement masculine, classiqueb prospère / grand-père féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les chansons des rues et des bois, Paris, A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Cie, ÉDITEURS, 1866· numérisation ebooksgratuits.com· Sources