Les chansons des rues et des bois, 1865· Livre premier Jeunesse· III Pour Jeanne seule
III. Duel en juin
À UN AMI
Jeanne a laissé de son jarretTomber un joli ruban roseQu'en vers on diviniserait,Qu'on baise simplement en prose.
Comme femme elle met des bas,Comme ange elle a droit à des ailes ;Résultat : demain je me bats.Les jours sont longs, les nuits sont belles,
On fait les foins, et ce barbon,L'usage, roi de l'équipée,Veut qu'on prenne un pré qui sent bonPour se donner des coups d'épée.
Pendant qu'aux lueurs du matinLa lame à la lame est croisée,Dans l'herbe humide et dans le thym,Les grives boivent la rosée.
Tu sais ce marquis insolent ?Il ordonne, il rit. Jamais ivreEt toujours gris ; c'est son talent.Il faut ou le fuir, ou le suivre.
Qui le fuit a l'air d'un poltron,Qui le suit est un imbécile.Il est jeune, gai, fanfaron,Leste, vif, pétulant, fossile.
Il hait Voltaire ; il se croit néPas tout à fait comme les autres ;Il sert la messe, il sert Phryné ;Il mêle Gnide aux patenôtres.
Le ruban perdu, ce muguetL'a trouvé ; quelle bonne fête !Il s'en est vanté chez Saguet ;Moi, je passais par là, tout bête ;
J'analysais, précisémentDans cet instant-là, les bastilles,Les trônes, Dieu, le firmament,Et les rubans des jeunes filles ;
Et j'entendis un quolibet ;Comme il s'en donnait, le coq d'Inde !Car on insulte dans BabetCe qu'on adore dans Florinde.
Le marquis agitait en l'airUn fil, un chiffon, quelque choseQui parfois semblait un éclairEt parfois semblait une rose.
Tout de suite je reconnusCe diminutif admirableDe la ceinture de Vénus.J'aime, donc je suis misérable ;
Mon pouls dans mes tempes battait ;Et le marquis riait de Jeanne !Le soir la campagne se tait,Le vent dort, le nuage flâne ;
Mais le poète a le frisson,Il se sent extraordinaire,Il va, couvant une chansonDans laquelle roule un tonnerre.
Je me dis : — Cyrus dégainaPour reprendre une bandeletteDe la reine AbaïdornaQue ronge aujourd'hui la belette.
Serais-je moins brave et moins beauQue Cyrus, roi d'Ur et de Sarde ?Cette reine dans son tombeauVaut-elle Jeanne en sa mansarde ?
Faire le siège d'un ruban !Quelle œuvre ! il faut un art farouche ;Et ce n'est pas trop d'un VaubanComplété par un Scaramouche.
Le marquis barrait le chemin.Prompt comme Joubert sur l'Adige,J'arrachai l'objet de sa main.— Monsieur ! cria-t-il. — Soit, lui dis-je.
Il se dressa tout en courroux,Et moi, je pris ma mine altière.— Je suis marquis, dit-il, et vous ?— Chevalier de la Jarretière.
— Soyez deux. — J’aurai mon témoin.— Je vous tue, et je vous tiens quitte.— Où ça ? — Là, dans ces tas de foin.— Vous en déjeunerez ensuite.
C'est pourquoi demain, réveillés,Les faunes, au bruit des rapières,Derrière les buissons mouillés,Ouvriront leurs vagues paupières.
Versification
- Forme
- 21 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 21(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 21 quatrains
- Mots à la rime
- a jarret / diviniserait masculine, classiqueb rose / prose féminine, classiquea bas / bats masculine, classiqueb ailes / belles féminine, classiquea barbon / bon masculine, classiqueb l'équipée / d'épée féminine, classiquea matin / thym masculine, classiqueb croisée / rosée féminine, classiquea insolent / talent masculine, classiqueb ivre / suivre féminine, classiquea poltron / fanfaron masculine, classiqueb imbécile / fossile féminine, classiquea né / Phryné masculine, classiqueb autres / patenôtres féminine, classiquea muguet / Saguet masculine, classiqueb fête / bête féminine, classiquea précisément / firmament masculine, classiqueb bastilles / filles féminine, classiquea quolibet / Babet masculine, classiqueb d'Inde / Florinde féminine, classiquea l'air / éclair masculine, classiqueb chose / rose féminine, classiquea reconnus / Vénus masculine, classiqueb admirable / misérable féminine, classiquea battait / tait masculine, classiqueb Jeanne / flâne féminine, classiquea frisson / chanson masculine, classiqueb extraordinaire / tonnerre féminine, classiquea dégaina / Abaïdorna masculine, classiqueb bandelette / belette féminine, classiquea beau / tombeau masculine, classiqueb Sarde / mansarde féminine, classiquea ruban / Vauban masculine, classiqueb farouche / Scaramouche féminine, classiquea chemin / main masculine, classiqueb l'Adige / dis-je féminine, classiquea courroux / vous masculine, classiqueb altière / Jarretière féminine, classiquea témoin / foin masculine, classiqueb quitte / ensuite féminine, classiquea réveillés / mouillés masculine, classiqueb rapières / paupières féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les chansons des rues et des bois, Paris, A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Cie, ÉDITEURS, 1866· numérisation ebooksgratuits.com· Sources