Les chansons des rues et des bois, 1865· Livre premier Jeunesse· V Silhouettes du temps jadis
XXI. L’oubli
Autrefois inséparables,Et maintenant séparés.Gaie, elle court dans les prés,La belle aux chants adorables ;
La belle aux chants adorés,Elle court dans la prairie ;Les bois pleins de rêverieDe ses yeux sont éclairés.
Apparition exquise !Elle marche en soupirant,Avec cet air conquérantQu'on a quand on est conquise.
La Toilette, cet esprit,Cette déesse grisette,Qu'adore en chantant Lisette,À qui Minerve sourit,
Pour la faire encor plus belleQue ne l'avait faite Dieu,Pour que le vague oiseau bleuSur son front batte de l'aile,
A sur cet ange câlinÉpuisé toute sa flore,Les lys, les roses, l'aurore,Et la maison Gagelin.
Soubrette divine et leste,La Toilette au doigt tremblantA mis un frais chapeau blancSur ce flamboiement céleste.
Regardez-la maintenant.Que cette belle est superbe !Le cœur humain comme l'herbeAutour d'elle est frissonnant.
Oh ! la fière conquérante !Le grand œil mystérieux !Prévost craint pour Desgrieux,Molière a peur pour Dorante.
Elle a l'air, dans la clartéDont elle est toute trempée,D'une étincelle échappéeÀ l'idéale beauté.
Ô grâce surnaturelle !Il suffit, pour qu'on soit fou,Qu'elle ait un ruban au cou,Qu'elle ait un chiffon sur elle.
Ce chiffon charmant soudainAux rayons du jour ressemble,Et ce ruban sacré sembleAvoir fleuri dans l'Éden.
Elle serait bien fâchéeQu'on ne vît pas dans ses yeuxQue de la coupe des cieuxSa lèvre s'est approchée,
Qu'elle veut vaincre et charmer,Et que c'est là sa manière,Et qu'elle est la prisonnièreDu doux caprice d'aimer.
Elle sourit, et, joyeuse,Parle à son nouvel amantAvec le chuchotementD'une abeille dans l'yeuse.
— Prends mon âme et mes vingt ans.Je n'aime que toi ! dit-elle.Ô fille d'Ève éternelle,Ô femme aux cheveux flottants,
Ton roman sans fin s'allonge ;Pendant qu'aux plaisirs tu cours,Et que, te croyant toujoursAu commencement du songe,
Tu dis en baissant la voix :— Pour la première fois, j'aime !L'amour, ce moqueur suprême,Rit, et compte sur ses doigts.
Et, sans troubler l'aventureDe la belle aux cheveux d'or,Sur ce cœur, si neuf encor,L'amour fait une rature.
Et l'ancien amant ? Pâli,Brisé, sans doute à cette heureIl se désespère et pleure…Écoutez cet hallali.
Passez les monts et les plaines ;La curée est dans les bois ;Les chiens mêlent leurs abois,Les fleurs mêlent leurs haleines ;
Les voyez-vous ? Le voilà.Il est le centre. Il flamboie.Il luit. Jamais plus de joieDans plus d'orgueil ne brilla.
Il brille au milieu des femmes,Tous les yeux lui disant oui,Comme un astre épanouiDans un triomphe de flammes.
Il cherche en face de luiUn sourire peu sévère,Il chante, il lève son verre,Éblouissant, ébloui.
Tandis que ces gaietés franchesTourbillonnent à sa voix,Elle, celle d'autrefois,Là-bas, bien loin, sous les branches,
Dans les taillis hasardeux,Aime, adore, se recueille,Et, près de l'autre, elle effeuilleUne marguerite à deux.
Fatal cœur, comme tu changes !Lui sans elle, elle sans lui !Et sur leurs fronts sans ennuiIls ont la clarté des anges.
Le séraphin à l'œil purLes verrait avec envie,Tant à leur âme ravieSe mêle un profond azur !
Sur ces deux bouches il sembleQue le ciel met son frisson ;Sur l'une erre la chanson,Sur l'autre le baiser tremble.
Ces êtres s'aimaient jadis ;Mais qui viendrait le leur direFerait éclater de rireCes bouches du paradis.
Les baisers de l'autre année,Où sont-ils ? Quoi ! nul remord !Non ! Tout cet avril est mort,Toute cette aube est fanée.
Bah ! le baiser, le serment,Rien de tout cela n'existe.Le myosotis, tout triste,Y perdrait son allemand.
Elle ! à travers ses longs voiles,Que son regard est charmant !Lui ! comme il jette gaiementSa chanson dans les étoiles !
Qu'elle est belle ! Qu'il est beau !Le morne oubli prend dans l'ombre,Par degrés, l'épaisseur sombreDe la pierre du tombeau.
Versification
- Forme
- 34 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 34(abba)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 34 quatrains
- Mots à la rime
- a inséparables / adorables féminine, classiqueb séparés / prés masculine, classiquea adorés / éclairés masculine, classiqueb prairie / rêverie féminine, classiquea exquise / conquise féminine, classiqueb soupirant / conquérant masculine, classiquea esprit / sourit masculine, classiqueb grisette / Lisette féminine, classiquea belle / l'aile féminine, classiqueb Dieu / bleu masculine, classiquea câlin / Gagelin masculine, classiqueb flore / l'aurore féminine, classiquea leste / céleste féminine, classiqueb tremblant / blanc masculine, classiquea maintenant / frissonnant masculine, classiqueb superbe / l'herbe féminine, classiquea conquérante / Dorante féminine, classiqueb mystérieux / Desgrieux masculine, classiquea clarté / beauté masculine, classiqueb trempée / échappée féminine, classiquea surnaturelle / elle féminine, classiqueb fou / cou masculine, classiquea soudain / l'Éden masculine, classiqueb ressemble / semble féminine, classiquea fâchée / approchée féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea charmer / d'aimer masculine, classiqueb manière / prisonnière féminine, classiquea joyeuse / l'yeuse féminine, classiqueb amant / chuchotement masculine, classiquea ans / flottants masculine, classiqueb dit-elle / éternelle féminine, classiquea s'allonge / songe féminine, classiqueb cours / toujours masculine, classiquea voix / doigts masculine, classiqueb j'aime / suprême féminine, classiquea l'aventure / rature féminine, classiqueb d'or / encor masculine, classiquea Pâli / hallali masculine, classiqueb heure / pleure féminine, classiquea plaines / haleines féminine, classiqueb bois / abois masculine, classiquea voilà / brilla masculine, classiqueb flamboie / joie féminine, classiquea femmes / flammes féminine, classiqueb oui / épanoui masculine, classiquea lui / ébloui masculine, classiqueb sévère / verre féminine, classiquea franches / branches féminine, classiqueb voix / d'autrefois masculine, classiquea hasardeux / deux masculine, classiqueb recueille / effeuille féminine, classiquea changes / anges féminine, classiqueb lui / ennui masculine, classiquea pur / azur masculine, classiqueb envie / ravie féminine, classiquea semble / tremble féminine, classiqueb frisson / chanson masculine, classiquea jadis / paradis masculine, classiqueb dire / rire féminine, classiquea année / fanée féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquea serment / allemand masculine, classiqueb n'existe / triste féminine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb charmant / gaiement masculine, classiquea beau / tombeau masculine, classiqueb l'ombre / sombre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les chansons des rues et des bois, Paris, A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Cie, ÉDITEURS, 1866· numérisation ebooksgratuits.com· Sources