Les chansons des rues et des bois, 1865· Livre premier Jeunesse· V Silhouettes du temps jadis
XX. Lettre
J'ai mal dormi. C'est votre faute.J'ai rêvé que, sur des sommets,Nous nous promenions côte à côte,Et vous chantiez, et tu m'aimais.
Mes dix-neuf ans étaient la fêteQu'en frissonnant je vous offrais ;Vous étiez belle et j'étais bêteAu fond des bois sombres et frais.
Je m'abandonnais aux ivresses ;Au-dessus de mon front vivantJe voyais fuir les molles tressesDe l'aube, du rêve et du vent.
J'étais ébloui, beau, superbe ;Je voyais des jardins de feu,Des nids dans l'air, des fleurs dans l'herbe,Et dans un immense éclair, Dieu.
Mon sang murmurait dans mes tempesUne chanson que j'entendais ;Les planètes étaient mes lampes ;J'étais archange sous un dais.
Car la jeunesse est admirable,La joie emplit nos seins hardis ;Et la femme est le divin diableQui taquine ce paradis.
Elle tient un fruit qu'elle achèveEt qu'elle mord, ange et tyran ;Ce qu'on nomme la pomme d'Ève,Tristes cieux ! c'est le cœur d'Adam.
J'ai toute la nuit eu la fièvre.Je vous adorais en dormant ;Le mot amour sur votre lèvreFaisait un vague flamboiement.
Pareille à la vague où l'œil plonge,Votre gorge m'apparaissaitDans une nudité de songe,Avec une étoile au corset.
Je voyais vos jupes de soie,Votre beauté, votre blancheur ;J'ai jusqu'à l'aube été la proieDe ce rêve mauvais coucheur.
Vous aviez cet air qui m'enchante ;Vous me quittiez, vous me preniez ;Vous changiez d'amours, plus méchanteQue les tigres calomniés.
Nos âmes se sont dénouées,Et moi, de souffrir j'étais las ;Je me mourais dans des nuéesOù je t'entendais rire, hélas !
Je me réveille, et ma ressourceC'est de ne plus penser à vous,Madame, et de fermer la sourceDes songes sinistres et doux.
Maintenant, calmé, je regarde,Pour oublier d'être jaloux,Un tableau qui dans ma mansardeSuspend Venise à quatre clous.
C'est un cadre ancien qu'illumine,Sous de grands arbres, jadis verts,Un soleil d'assez bonne mineQuoique un peu mangé par les vers.
Le paysage est plein d'amantes,Et du vieux sourire effacéDe toutes les femmes charmantesEt cruelles du temps passé.
Sans les éteindre, les annéesOnt couvert de molles pâleursLes robes vaguement traînéesDans de la lumière et des fleurs.
Un bateau passe. Il porte un groupeOù chante un prélat violet ;L'ombre des branches se découpeSur le plafond du tendelet.
À terre, un pâtre, aimé des muses,Qui n'a que la peau sur les os,Regarde des choses confusesDans le profond ciel, plein d'oiseaux.
Versification
- Forme
- 19 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 19(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 19 quatrains
- Mots à la rime
- a faute / côte féminine, classiqueb sommets / m'aimais masculine, classiquea fête / bête féminine, classiqueb offrais / frais masculine, classiquea ivresses / tresses féminine, classiqueb vivant / vent masculine, classiquea superbe / l'herbe féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea tempes / lampes féminine, classiqueb j'entendais / dais masculine, classiquea admirable / diable féminine, classiqueb hardis / paradis masculine, classiquea achève / d'Ève féminine, classiqueb tyran / d'Adam masculine, classiquea fièvre / lèvre féminine, classiqueb dormant / flamboiement masculine, classiquea plonge / songe féminine, classiqueb m'apparaissait / corset masculine, classiquea soie / proie féminine, classiqueb blancheur / coucheur masculine, classiquea m'enchante / méchante féminine, classiqueb preniez / calomniés masculine, classiquea dénouées / nuées féminine, classiqueb las / hélas masculine, classiquea ressource / source féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquea regarde / mansarde féminine, classiqueb jaloux / clous masculine, classiquea qu'illumine / mine féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquea d'amantes / charmantes féminine, classiqueb effacé / passé masculine, classiquea années / traînées féminine, classiqueb pâleurs / fleurs masculine, classiquea groupe / découpe féminine, classiqueb violet / tendelet masculine, classiquea muses / confuses féminine, classiqueb os / d'oiseaux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les chansons des rues et des bois, Paris, A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Cie, ÉDITEURS, 1866· numérisation ebooksgratuits.com· Sources