Les chansons des rues et des bois, 1865· Livre premier Jeunesse· IV Pour d’autres
XI. Post-Scriptum des rêves
C'était du temps que j'étais jeune ;Je maigrissais ; rien ne maigritComme cette espèce de jeûneQu'on appelle nourrir l'esprit.
J'étais devenu vieux, timide,Et jaune comme un parchemin,À l'ombre de la pyramideDes bouquins de l'esprit humain.
Tous ces tomes que l'âge rogneCouvraient ma planche et ma cloison.J'étais parfois comme un ivrogneTant je m'emplissais de raison.
Cent bibles encombraient ma table ;Cent systèmes étaient dedans ;On eût, par le plus véritable,Pu se faire arracher les dents.
Un jour que je lisais Jamblique,Callinique, Augustin, Plotin,Un nain tout noir à mine obliqueParut et me dit en latin :
— « Ne va pas plus loin. Jette l'ancre,« Fils, contemple en moi ton ancien,« Je m'appelle Bouteille-à-l'encre ;« Je suis métaphysicien.
« Ton front fait du tort à ton ventre.« Je viens te dire le fin mot« De tous ces livres où l'on entre« Jocrisse et d'où l'on sort grimaud.
« Amuse-toi. Sois jeune, et digne« De l'aurore et des fleurs. Isis« Ne donnait pas d'autre consigne« Aux sages que l'ombre a moisis.
« Un verre de vin sans litharge« Vaut mieux, quand l'homme le boit pur,« Que tous ces tomes dont la charge« Ennuie énormément ton mur.
« Une bamboche à la Chaumière,« D'où l'on éloigne avec soin l'eau,« Contient cent fois plus de lumière« Que Longin traduit par Boileau.
« Hermès avec sa bandelette« Occupe ton cœur grave et noir ;« Bacon est le livre où s'allaite« Ton esprit, marmot du savoir.
« Si Ninette, la giletière,« Veut la bandelette d'Hermès« Pour s'en faire une jarretière,« Donne-la-lui sans dire mais.
« Si Fanchette ou Landerirette« Prend dans ton Bacon radieux« Du papier pour sa cigarette,« Fils des muses, rends grâce aux dieux.
« Veille, étude, ennui, patience,« Travail, cela brûle les yeux ;« L'unique but de la science« C'est d'être immensément joyeux.
« Le vrai savant cherche et combine« Jusqu'à ce que de son bouquin« Il jaillisse une Colombine« Qui l'accepte pour Arlequin.
« Maxime : N'être point morose,« N'être pas bête, tout goûter,« Dédier son nez à la rose,« Sa bouche à la femme, et chanter.
« Les anciens vivaient de la sorte ;« Mais vous êtes dupes, vous tous,« De la fausse barbe que porte« Le profil grec de ces vieux fous.
« Fils, tous ces austères visages« Sur les plaisirs étaient penchés.« L'homme ayant inventé sept sages,« Le bon Dieu créa sept péchés.
« Ô docteurs, comme vous rampâtes !« Campaspe est nue en son grenier« Sur Aristote à quatre pattes ;« L'esprit a l'amour pour ânier.
« Grâce à l'amour, Socrate est chauve.« L'amour d'Homère est le bâton.« Phryné rentrait dans son alcôve« En donnant le bras à Platon.
« On ouvrait la même boutiqueEt l’on montait au même char.Aspasie aimait le Portique,Caton riait au lupanar.
« Salomon, repu de mollesses,« Étudiant les tourtereaux,« Avait juste autant de drôlesses« Que Léonidas de héros.
« Sénèque, aujourd'hui sur un socle,« Prenait Chloé sous le menton.« Fils, la sagesse est un binocle« Braqué sur Minerve et Goton.
« Les nymphes n'étaient pas des ourses,« Horace n'était pas un loup ;« Lise aujourd'hui se baigne aux sources,« Et Tibur s'appelle Saint-Cloud.
« Les arguments dont je te crible« Te sauveront, toi-même aidant,« De la stupidité terrible,« Robe de pierre du pédant.
« Guette autour de toi si quelque être« Ne sourit pas innocemment ;« Un chant dénonce une fenêtre,« Un pot de fleurs cherche un amant.
« La grisette n'est point difforme,« On donne aux noirs soucis congé« Pour peu que le soir on s'endorme« Sur un oreiller partagé.
« Aime. C'est ma dernière botte.« Et je mêle à mes bons avis« Cette fillette qui jabote« Dans la mansarde vis-à-vis. »
Or je n'écoutai point ce drôle,Et je le chassai. Seulement,Aujourd'hui que sur mon épauleMon front penche, pâle et clément,
Aujourd'hui que mon œil plus blêmeVoit la griffe du sphinx à nu,Et constate au fond du problèmePlus d'infini, plus d'inconnu,
Aujourd'hui que, hors des ivresses,Près des mers qui vont m'abîmer,Je regarde sur les sagessesLes religions écumer,
Aujourd'hui que mon esprit sombreVoit sur les dogmes, flot changeant,L'épaisseur croissante de l'ombre,Ô ciel bleu, je suis indulgent
Quand j'entends, dans le vague espaceOù toujours ma pensée erra,Une belle fille qui passeEn chantant traderidera.
Versification
- Forme
- 33 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 33(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 33 quatrains
- Mots à la rime
- a jeune / jeûne féminine, classiqueb maigrit / l'esprit masculine, équivalentea timide / pyramide féminine, classiqueb parchemin / humain masculine, classiquea rogne / ivrogne féminine, classiqueb cloison / raison masculine, classiquea table / véritable féminine, classiqueb dedans / dents masculine, classiquea Jamblique / oblique féminine, classiqueb Plotin / latin masculine, classiquea l'ancre / Bouteille-à-l'encre féminine, classiqueb ancien / métaphysicien masculine, classiquea ventre / entre féminine, classiqueb mot / grimaud masculine, classiquea digne / consigne féminine, classiqueb Isis / moisis masculine, classiquea litharge / charge féminine, classiqueb pur / mur masculine, classiquea Chaumière / lumière féminine, classiqueb l'eau / Boileau masculine, classiquea bandelette / s'allaite féminine, classiqueb noir / savoir masculine, classiquea giletière / jarretière féminine, classiqueb d'Hermès / mais masculine, classiquea Landerirette / cigarette féminine, classiqueb radieux / dieux masculine, classiquea patience / science féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquea combine / Colombine féminine, classiqueb bouquin / Arlequin masculine, classiquea morose / rose féminine, classiqueb goûter / chanter masculine, classiquea sorte / porte féminine, classiqueb tous / fous masculine, classiquea visages / sages féminine, classiqueb penchés / péchés masculine, classiquea rampâtes / pattes féminine, classiqueb grenier / ânier masculine, classiquea chauve / alcôve féminine, classiqueb bâton / Platon masculine, classiquea boutique / Portique féminine, classiqueb char / lupanar masculine, classiquea mollesses / drôlesses féminine, classiqueb tourtereaux / héros masculine, classiquea socle / binocle féminine, classiqueb menton / Goton masculine, classiquea ourses / sources féminine, classiqueb loup / Saint-Cloud masculine, classiquea crible / terrible féminine, non classiqueb aidant / pédant masculine, classiquea être / fenêtre féminine, classiqueb innocemment / amant masculine, classiquea difforme / s'endorme féminine, classiqueb congé / partagé masculine, classiquea botte / jabote féminine, classiqueb avis / vis-à-vis masculine, classiquea drôle / épaule féminine, classiqueb Seulement / clément masculine, classiquea blême / problème féminine, classiqueb nu / d'inconnu masculine, classiquea ivresses / sagesses féminine, classiqueb m'abîmer / écumer masculine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb changeant / indulgent masculine, classiquea espace / passe féminine, classiqueb erra / traderidera masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les chansons des rues et des bois, Paris, A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Cie, ÉDITEURS, 1866· numérisation ebooksgratuits.com· Sources