Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les chants du crépuscule, 1835

X. À l’homme qui a livré une femme

Victor Hugo· 8 distiquess, alexandrins, 80 vers

O honte ! ce n'est pas‖ seulement cette femme,Sacrée alors pour tous,‖ faible cœur, mais grande âme,Mais c'est lui, c'est son nom‖ dans l'avenir maudit,Ce sont les cheveux blancs‖ de son père interdit,C'est la pudeur publique‖ en face regardéeTandis qu'il s'accouplait‖ à son infâme idée,C'est l'honneur, c'est la foi,‖ la pitié, le serment,Voilà ce que ce juif‖ a vendu lâchement !

Juif ! les impurs traitants‖ à qui l'on vend son âmeAttendront bien long-temps‖ avant qu'un plus infâmeVienne réclamer d'eux,‖ dans quelque jour d'effroi,Le fond du sac plein d'or‖ qu'on fit vomir sur toi !

Ce n'est pas même un juif !‖ C'est un payen immonde,Un renégat, l'opprobre‖ et le rebut du monde,Un fétide apostat,‖ un oblique étranger »Qui nous, donne du moins‖ le bonheur de songerQu'après tant de revers‖ et de guerres civiles,Il n'est pas un bandit‖ écumé dans nos villes,Pas un forçat hideux‖ blanchi dans les prisons,Qui veuille mordre en France‖ au pain des trahisons !

Rien ne te disait donc‖ dans l'âme, ô misérable !Que la proscription‖ est toujours vénérable,Qu'on ne bat pas le sein‖ qui nous donna son lait,Qu'une fille des rois‖ dont on fut le valetNe se met point en vente‖ au fond d'un antre infâme,Et que n'étant plus reine,‖ elle était encor femme !

Rentre dans l'ombre où sont‖ tous les monstres flétrisQui, depuis quarante ans,‖ bavent sur nos débris !Rentre dans ce cloaque !‖ et que jamais ta tête,Dans un jour de malheur‖ ou dans un jour de fête,Ne songe à reparaître‖ au soleil des vivants !Qu'ainsi qu'une fumée‖ abandonnée aux vents,Infecte, et dont chacun‖ se détourne au passage,Ta vie erre au hasard‖ de rivage en rivage !

Et tais-toi ! que veux-tu‖ balbutier encor !Dis, n'as-tu pas vendu‖ l'honneur, le vrai trésor ?Garde tous les soufflets‖ entassés sur ta joue.Que fait l'excuse au crime‖ et le fard sur la boue !

Sans qu'un ami t'abrite‖ à l'ombre de son toit,Marche, autre juif errant !‖ marche avec l'or qu'on voitLuire à travers les doigts‖ de tes mains mal fermées !Tous les biens de ce monde‖ en grappes parfuméesPendent sur ton chemin,‖ car le riche ici-basA tout, hormis l'honneur‖ qui ne s'achète pas !Hâte-toi de jouir,‖ maudit ! et sans relâcheMarche ! et qu'en te voyant‖ on dise : c'est ce lâche !Marche ! et que le remords‖ soit ton seul compagnon !Marche ! sans rien pouvoir‖ arracher de ton nom !Car le mépris public,‖ ombre de la bassesse,Croît d'année en année‖ et repousse sans cesse,Et va s'épaississant‖ sur les traîtres perversComme la feuille au front‖ des sapins toujours verts.

Et quand la tombe un jour,‖ cette embûche profondeQui s'ouvre tout-à-coup‖ sous les choses du monde,Te fera, d'épouvante‖ et d'horreur agité,Passer de cette vie‖ à la réalité,La réalité sombre,‖ éternelle, immobile !Quand d'instant en instant‖ plus seul et plus débile,Tu te cramponneras‖ en vain à ton trésor ;Quand la mort t'accostant‖ couché sur des tas d'or,Videra brusquement‖ ta main crispée et pleineComme une main d'enfant‖ qu'un homme ouvre sans peine,Alors, dans cet abîme‖ où tout traître descend,L'un roulé dans la fange‖ et l'autre teint de sang,Tu tomberas, perdu‖ sur la fatale grèveQue Dante Alighieri‖ vit avec l'œil du rêve !Tu tomberas damné,‖ désespéré, banni !Afin que ton forfait‖ ne soit pas impuni,Et que ton âme, errante‖ au milieu de ces âmes,Y soit la plus abjecte‖ entre les plus infâmes !Et lorsqu'ils te verront‖ paraître au milieu d'eux,Ces fourbes dont l'histoire‖ inscrit les noms hideux,Que l'or tenta jadis,‖ mais à qui, d'âge en âge,Chaque peuple en passant‖ vient cracher au visage,Tous ceux, les plus obscurs‖ comme les plus fameux,Qui portent sur leur lèvre‖ un baiser venimeux,Judas qui vend son Dieu,‖ Leclerc qui vend sa ville,Groupe au louche regard,‖ engeance ingrate et vile,Tous en foule accourront‖ joyeux sur ton chemin,Et Louvel indigné‖ repoussera ta main !

Novembre 1832.

Versification

Forme
8 distiquess (distiques)
Rimes
40((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
8 distiquess
Mots à la rime
a femme / âme féminine, classiqueb maudit / interdit masculine, classiquec regardée / idée féminine, classiqued serment / lâchement masculine, classiquea âme / infâme féminine, classiqueb d'effroi / toi masculine, classiquea immonde / monde féminine, classiqueb étranger / songer masculine, classiquec civiles / villes féminine, classiqued prisons / trahisons masculine, classiquea misérable / vénérable féminine, classiqueb lait / valet masculine, classiquec infâme / femme féminine, classiquea flétris / débris masculine, classiqueb tête / fête féminine, classiquec vivants / vents masculine, classiqued passage / rivage féminine, classiquea encor / trésor masculine, classiqueb joue / boue féminine, classiquea toit / voit masculine, classiqueb fermées / parfumées féminine, classiquec ici-bas / pas masculine, classiqued relâche / lâche féminine, classiquee compagnon / nom masculine, classiquef bassesse / cesse féminine, classiqueg pervers / verts masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb agité / réalité masculine, classiquec immobile / débile féminine, classiqued trésor / d'or masculine, classiquee pleine / peine féminine, classiquef descend / sang masculine, non classiqueg grève / rêve féminine, classiqueh banni / impuni masculine, classiquei âmes / infâmes féminine, classiquej d'eux / hideux masculine, classiquek âge / visage féminine, classiquel fameux / venimeux masculine, classiquem ville / vile féminine, classiquen chemin / main masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources