Les chants du crépuscule, 1835
XXVI. À mademoiselle j
Chantez ! chantez ! jeune inspirée !La femme qui chante est sacréeMême aux jaloux, même aux pervers !La femme qui chante est bénie !Sa beauté défend son génie.Les beaux yeux sauvent les beaux vers !
Moi que déchire tant de rage,J'aime votre aube sans orage ;Je souris à vos yeux sans pleurs.Chantez donc vos chansons divines.A moi la couronne d'épines !A vous la couronne de fleurs !
Il fut un temps, un temps d'ivresse,Où l'aurore qui vous caresseRayonnait sur mon beau printempsOù l'orgueil, la joie et l'extase,Comme un vin pur d'un riche vase,Débordaient de mes dix-sept ans.
Alors, à tous mes pas présente,Une chimère éblouissanteFixait sur moi ses yeux dorés ;Alors, prés verts, ciels bleus, eaux vives,Dans les riantes perspectivesMes regards flottaient égarés !
Alors je disais aux étoiles :O mon astre, en vain tu te voiles.Je sais que tu brilles là-haut !Alors je disais à la rive :Vous êtes la gloire, et j'arrive.Chacun de mes jours est un flot !
Je disais au bois : forêt sombre,J'ai comme toi des bruits sans nombre.A l'aigle : contemple mon front !Je disais aux coupes vidées :Je suis plein d'ardentes idéesDont les âmes s'enivreront !
Alors, du fond de vingt calices,Rosée, amour, parfums, délices,Se répandaient sur mon sommeil ;J'avais des fleurs plein mes corbeilles ;Et comme un vif essaim d'abeilles,Mes pensers volaient au soleil !
Comme un clair de lune bleuâtreEt le rouge brasier du pâtreSe mirent au même ruisseau ;Comme dans les forêts mouillées,A travers le bruit des feuilléesOn entend le bruit d'un oiseau ;
Tandis que tout me disait : Aime !Écoutant tout hors de moi-même,Ivre d'harmonie et d'encens,J'entendais, ravissant murmure,Le chant de toute la natureDans le tumulte de mes sens !
Et roses par avril fardées,Nuits d'été de lune inondées,Sentiers couverts de pas humains,Tout, l'écueil aux hanches énormes,Et les vieux troncs d'arbres difformesQui se penchent sur les chemins,
Me parlaient cette langue austère,Langue de l'ombre et du mystère,Qui demande à tous : Que sait-on ?Qui, par moments presque étouffée,Chante des notes pour Orphée,Prononce des mots pour Platon !
La terre me disait Poète !Le ciel me répétait Prophète !Marche ! parle ! enseigne ! bénis !Penche l'urne des chants sublimes !Verse aux vallons noirs comme aux cimes,Dans les aires et dans les nids !
Ces temps sont passés. — A cette heure,Heureux pour quiconque m'effleure,Je suis triste au dedans de moi ;J'ai sous mon toit un mauvais hôte ;Je suis la tour splendide et hauteQui contient le sombre beffroi.
L'ombre en mon cœur s'est épanchée ;Sous mes prospérités cachéeLa douleur pleure en ma maison ;Un ver ronge ma grappe mûre ;Toujours un tonnerre murmureDerrière mon vague horizon !
L'espoir mène à des portes closes.Cette terre est pleine de chosesDont nous ne voyons qu'un côté.Le sort de tous nos vœux se joue ;Et la vie est comme la roueD'un char dans la poudre emporté !
A mesure que les années,Plus pâles et moins couronnées,Passent sur moi du haut du ciel,Je vois s'envoler mes chimèresComme des mouches éphémèresQui n'ont pas su faire de miel !
Vainement j'attise en moi-mêmeL'amour, ce feu doux et suprêmeQui brûle sur tous les trépieds,Et toute mon âme enflamméeS'en va dans le ciel en fuméeOu tombe en cendre sous mes pieds !
Mon étoile a fui sous la nue.La rose n'est plus revenueSe poser sur mon rameau noir.Au fond de la coupe est la lie,Au fond des rêves la folie,Au fond de l'aurore le soir !
Toujours quelque bouche flétrie,Souvent par ma pitié nourrie,Dans tous mes travaux m'outragea.Aussi que de tristes pensées,Aussi que de cordes briséesPendent à ma lyre déjà !
Mon avril se meurt feuille à feuille ;Sur chaque branche que je cueilleCroît l'épine de la douleur ;Toute herbe a pour moi sa couleuvre ;Et la haine monte à mon œuvreComme un bouc au cytise en fleur !
La nature grande et touchante,La nature qui vous enchanteBlesse mes regards attristés.Le jour est dur, l'aube est meilleure.Hélas ! la voix qui me dit : Pleure !Est celle qui vous dit : Chantez !
Chantez ! chantez ! belle inspirée !Saluez cette aube doréeQui jadis aussi m'enivra.Tout n'est pas sourire et lumière.Quelque jour de votre paupièrePeut-être une larme éclora !
Alors je vous plaindrai, pauvre âme !Hélas ! les larmes d'une femme,Ces larmes où tout est amer,Ces larmes où tout est sublime,Viennent d'un plus profond abîmeQue les gouttes d'eau de la mer !
1er mars 1835.
Versification
- Forme
- 23 sizains (sizains)
- Rimes
- 23(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 23 sizains
- Mots à la rime
- a inspirée / sacrée féminine, classiqueb pervers / vers masculine, classiquec bénie / génie féminine, classiquea rage / orage féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquec divines / d'épines féminine, classiquea d'ivresse / caresse féminine, classiqueb printemps / ans masculine, classiquec l'extase / vase féminine, classiquea présente / éblouissante féminine, classiqueb dorés / égarés masculine, classiquec vives / perspectives féminine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb là-haut / flot masculine, classiquec rive / j'arrive féminine, classiquea sombre / nombre féminine, classiqueb front / s'enivreront masculine, classiquec vidées / idées féminine, classiquea calices / délices féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquec corbeilles / d'abeilles féminine, classiquea bleuâtre / pâtre féminine, classiqueb ruisseau / oiseau masculine, classiquec mouillées / feuillées féminine, classiquea Aime / moi-même féminine, classiqueb d'encens / sens masculine, classiquec murmure / nature féminine, classiquea fardées / inondées féminine, classiqueb humains / chemins masculine, classiquec énormes / difformes féminine, classiquea austère / mystère féminine, classiqueb sait-on / Platon masculine, classiquec étouffée / Orphée féminine, classiquea Poète / Prophète féminine, classiqueb bénis / nids masculine, classiquec sublimes / cimes féminine, classiquea heure / m'effleure féminine, classiqueb moi / beffroi masculine, classiquec hôte / haute féminine, classiquea épanchée / cachée féminine, classiqueb maison / horizon masculine, classiquec mûre / murmure féminine, classiquea closes / choses féminine, classiqueb côté / emporté masculine, classiquec joue / roue féminine, classiquea années / couronnées féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquec chimères / éphémères féminine, classiquea moi-même / suprême féminine, classiqueb trépieds / pieds masculine, classiquec enflammée / fumée féminine, classiquea nue / revenue féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquec lie / folie féminine, classiquea flétrie / nourrie féminine, classiqueb m'outragea / déjà masculine, classiquec pensées / brisées féminine, classiquea feuille / cueille féminine, classiqueb douleur / fleur masculine, classiquec couleuvre / œuvre féminine, classiquea touchante / enchante féminine, classiqueb attristés / Chantez masculine, classiquec meilleure / Pleure féminine, classiquea inspirée / dorée féminine, classiqueb m'enivra / éclora masculine, classiquec lumière / paupière féminine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquec sublime / abîme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources