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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les chants du crépuscule, 1835

IV. Noces et festins

Victor Hugo· 8 distiquess, alexandrins, 114 vers

La salle est magnifique‖ et la table est immense.Toujours par quelque bout‖ le banquet recommence,Un magique banquet,‖ sans cesse amonceléDans l'or et le cristal‖ et l'argent ciselé.A cette table auguste, où siègent peu de sages,Tous les sexes ont place‖ ainsi que tous les âges.Guerrier de quarante ans‖ au profil sérieux,Jeune homme au blond duvet,‖ jeune fille aux doux yeux,Enfant qui balbutie‖ et vieillard qui bégaie,Tous mangent, tous ont faim,‖ et leur faim les égaie,Et les plus acharnés‖ sont, autour des plats d'or,Ceux qui n'ont plus de dents‖ ou n'en ont pas encor !

Casques, cimiers, — fleurons,‖ bannières triomphales,Les lions couronnés,‖ les vautours bicéphales,Les étoiles d'argent‖ sur le sinople obscur,L'abeille dans la pourpre‖ et le lis dans l'azur,Les chaînes, les chevrons,‖ les lambels, les losanges,Tout ce que le blason‖ a de formes étranges,De léopards ailés,‖ d'aigles et de griffons,Tourbillonne autour d'eux,‖ se cramponne aux plafonds,Se tord dans l'arabesque‖ entre leurs pieds jetée,Plonge un bec familier‖ dans leur coupe sculptée,Et suspend aux lambris‖ maint drapeau rayonnant,Qui des poutres du toit‖ jusqu'à leurs fronts traînant,Les effleure du bout‖ de sa frange superbe,Comme un oiseau dont l'aile‖ en passant touche l'herbe .

Et comme à ce banquet‖ tout résonne ou reluit,On y croit voir jouter‖ la lumière et le bruit.La salle envoie au ciel‖ une rumeur de fête.Les convives ont tous‖ une couronne en tête,Tous un trône sous eux‖ où leur orgueil s'assied,Tous un sceptre à la main,‖ tous une chaîne au pied ;Car il en est plus d'un‖ qui voudrait fuir peut-être,Et l'esclave le mieux‖ attaché c'est le maître !

Le pouvoir enivrant‖ qui change l'homme en dieu ;L'amour, miel et poison,‖ l'amour philtre de feu,Fait du souffle mêlé‖ de l'homme et de la femme,Des frissons de la chair‖ et des rêves de l'âme ;Le plaisir, fils des nuits,‖ dont l'œil brûlant d'espoirLanguit vers le matin‖ et se rallume au soir ;Les meutes, les piqueurs,‖ les chasses effrénéesTout le jour par les champs‖ au son du cor menées ;La soie et l'or ; les lits‖ de cèdre et de vermeil,Faits pour la volupté‖ plus que pour le sommeil,Où, quand votre maîtresse‖ en vos bras est venue,Sur une peau de tigre‖ on peut la coucher nue ;Les palais effrontés,‖ les palais imprudentsQui, du pauvre enviés,‖ lui font grincer des dents ;Les parcs majestueux,‖ pleins d'horizons bleuâtres,Où l'œil sous le feuillage‖ entrevoit des albâtres,Où le grand peuplier‖ tremble auprès du bouleau,Où l'on entend la nuit‖ des musiques sur l'eau ;La pudeur des beautés‖ facilement vaincue,La justice du juge‖ à prix d'or convaincue ;La terreur des petits,‖ le respect des passants,Cet assaisonnement‖ du bonheur des puissants ;La guerre ; le canon‖ tout gorgé de mitraillesQui passe son long cou‖ par-dessus les murailles ;Le régiment marcheur,‖ polype aux mille pieds ;La grande capitale‖ aux bruits multipliés ;Tout ce qui jette au ciel,‖ soit ville, soit armée,Des vagues de poussière‖ et des flots de fumée ;Le budget, monstre énorme,‖ admirable poissonA qui de toutes parts‖ on jette l'hameçon,Et qui, laissant à flots‖ l'or couler de ses plaies,Traîne un ventre splendide,‖ écaillé de monnaies ;Tels sont les mets divins‖ que sur des plats dorésLeur servent à la fois‖ cent valets affairés,Et que dans son fourneau,‖ laboratoire sombre,Souterrain qui flamboie‖ au-dessous d'eux dans l'ombre,Prépare nuit et jour‖ pour le royal festinCe morose alchimiste, appelé le Destin !

Le sombre amphitryon‖ ne veut pas de plats vides,Et la profusion‖ lasse les plus avides ;Et pour choisir parmi‖ tant de mets savoureux,Pour les bien conseiller,‖ sans cesse derrière eux,Ils ont leur conscience‖ ou ce qu'ainsi l'on nomme,Compagnon clairvoyant,‖ guide sûr de tout homme,A qui, par imprudence‖ et dès les premiers jeux,Les nourrices des rois‖ crèvent toujours les yeux.

Oh ! ce sont là les grands‖ et les heureux du monde !O vie intarissable‖ où le bonheur abonde !O magnifique orgie !‖ ô superbe appareil !Comme on s'enivre bien‖ dans un festin pareil !Comme il doit, à travers‖ ces splendeurs éclatantes,Vous passer dans l'esprit‖ mille images flottantes !Que les rires, les voix,‖ les lampes et le vinVous doivent faire en l'âme‖ un tourbillon divin !Et que l'œil ébloui‖ doit errer avec joieDe tout ce qui ruisselle‖ à tout ce qui flamboie !

Mais tout-à-coup, tandis‖ que l'échanson rieurLeur verse à tous l'oubli‖ du monde extérieur ;A l'heure où table, et salle,‖ et valets, et convives,Et flambeaux couronnés‖ d'auréoles plus vives,Et l'orchestre caché‖ qui chante jour et nuitÉpanchent plus de joie,‖ et de flamme, et de bruit,Hélas ! à cet instant‖ d'ivresse et de délire,Où le banquet hautain‖ semble éclater de rire,Narguant le peuple assis‖ à la porte en haillons,Quelqu'un frappe soudain‖ l'escalier des talons,Quelqu'un survient, quelqu'un‖ en bas se fait entendre,Quelqu'un d'inattendu‖ qu'on devrait bien attendre !

Ne fermez pas la porte.‖ Il faut ouvrir d'abord,Il faut qu'on laisse entrer !‖ Et tantôt c'est la mort,Tantôt l'exil qui vient,‖ la bouche haletante,L'une avec un tombeau,‖ l'autre avec une tente,La mort au pied pesant,‖ l'exil au pas léger,Spectre toujours vêtu‖ d'un habit étranger !Le spectre est effrayant.‖ Il entre dans la salle,Jette sur tous les fronts‖ son ombre colossale,Courbe chaque convive‖ ainsi qu'un arbre au vent,Puis il en choisit un,‖ le plus ivre souvent,L'arrache du milieu‖ de la table effrayée,Et l'emporte, la bouche‖ encor mal essuyée !

20 Août 1832.

Versification

Forme
8 distiquess (distiques)
Rimes
57((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
8 distiquess
Mots à la rime
a immense / recommence féminine, classiqueb amoncelé / ciselé masculine, classiquec sages / âges féminine, classiqued sérieux / yeux masculine, classiquee bégaie / égaie féminine, classiquef d'or / encor masculine, classiquea triomphales / bicéphales féminine, classiqueb obscur / l'azur masculine, classiquec losanges / étranges féminine, classiqued griffons / plafonds masculine, classiquee jetée / sculptée féminine, classiquef rayonnant / traînant masculine, classiqueg superbe / l'herbe féminine, classiquea reluit / bruit masculine, classiqueb fête / tête féminine, classiquec s'assied / pied masculine, classiqued peut-être / maître féminine, classiquea dieu / feu masculine, classiqueb femme / l'âme féminine, classiquec d'espoir / soir masculine, classiqued effrénées / menées féminine, classiquee vermeil / sommeil masculine, classiquef venue / nue féminine, classiqueg imprudents / dents masculine, classiqueh bleuâtres / albâtres féminine, classiquei bouleau / l'eau masculine, classiquej vaincue / convaincue féminine, classiquek passants / puissants masculine, classiquel mitrailles / murailles féminine, classiquem pieds / multipliés masculine, classiquen armée / fumée féminine, classiqueo poisson / l'hameçon masculine, classiquep plaies / monnaies féminine, classiqueq dorés / affairés masculine, classiquer sombre / l'ombre féminine, classiques festin / Destin masculine, classiquea vides / avides féminine, classiqueb savoureux / eux masculine, classiquec nomme / homme féminine, classiqued jeux / yeux masculine, classiquea monde / abonde féminine, classiqueb appareil / pareil masculine, classiquec éclatantes / flottantes féminine, classiqued vin / divin masculine, classiquee joie / flamboie féminine, classiquea rieur / extérieur masculine, classiqueb convives / vives féminine, classiquec nuit / bruit masculine, classiqued délire / rire féminine, classiquee haillons / talons masculine, classiquef entendre / attendre féminine, classiquea d'abord / mort masculine, classiqueb haletante / tente féminine, classiquec léger / étranger masculine, classiqued salle / colossale féminine, classiquee vent / souvent masculine, classiquef effrayée / essuyée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources