Les chants du crépuscule, 1835
V. Napoléon Ii
I
Mil huit cent onze ! — O temps,‖ où des peuples sans nombreAttendaient prosternés‖ sous un nuage sombreQue le Ciel eût dit oui !Sentaient trembler sous eux‖ les états centenaires,Et regardaient le Louvre‖ entouré de tonnerres,Comme un Mont-Sinaï !
Courbés comme un cheval‖ qui sent venir son maître,Ils se disaient entre eux :‖ — Quelqu'un de grand va naître !L'immense empire attend‖ un héritier demain.Qu'est-ce que le Seigneur‖ va donner à cet hommeQui, plus grand que César,‖ plus grand même que Rome,Absorbe dans son sort‖ le sort du genre humain ? —
Comme ils parlaient, la nue‖ éclatante et profondeS'entr'ouvrit, et l'on vit‖ se dresser sur le mondeL'homme prédestiné,Et les peuples béants‖ ne purent que se taire,Car ses deux bras levés‖ présentaient à la terreUn enfant nouveau-né !
Au souffle de l'enfant,‖ dôme des Invalides,Les drapeaux prisonniers‖ sous tes voûtes splendidesFrémirent, comme au vent‖ frémissent les épis ;Et son cri, ce doux cri‖ qu'une nourrice apaise,Fit, nous l'avons tous vu,‖ bondir et hurler d'aiseLes canons monstrueux‖ à ta porte accroupis !
Et Lui ! l'orgueil gonflait‖ sa puissante narine ;Ses deux bras, jusqu'alors‖ croisés sur sa poitrine,S'étaient enfin ouverts !Et l'enfant, soutenu‖ dans sa main paternelle,Inondé des éclairs‖ de sa fauve prunelle,Rayonnait au travers !
Quand il eut bien fait voir‖ l'héritier de ses trônesAux vieilles nations‖ comme aux vieilles couronnes,Éperdu, l'œil fixé‖ sur quiconque était roi,Comme un aigle arrivé‖ sur une haute cime,Il cria tout joyeux‖ avec un air sublime :— L'avenir ! l'avenir !‖ l'avenir est à moi !
II
Non, l'avenir n'est à personne !Sire ! l'avenir est à Dieu !A chaque fois que l'heure sonne,Tout ici-bas nous dit adieu.L'avenir ! l'avenir ! mystère !Toutes les choses de la terre,Gloire, fortune militaire,Couronne éclatante des rois,Victoire aux ailes embrasées,Ambitions réalisées,Ne sont jamais sur nous poséesQue comme l'oiseau sur nos toits !
Non, si puissant qu'on soit,‖ non, qu'on rie ou qu'on pleure,Nul ne te fait parler,‖ nul ne peut avant l'heureOuvrir ta froide main,O fantôme muet,‖ ô notre ombre, ô notre hôte,Spectre toujours masqué‖ qui nous suit côte à côte,Et qu'on nomme demain !
Oh ! demain, c'est la grande chose !De quoi demain sera-t-il fait ?L'homme aujourd'hui sème la cause,Demain Dieu fait mûrir l'effet.Demain, c'est l'éclair dans la voile,C'est le nuage sur l'étoile,C'est un traître qui se dévoile,C'est le bélier qui bat les tours,C’est l’astre qui change de zone,C'est Paris qui suit Babylone ;Demain, c'est le sapin du trône,Aujourd'hui, c'en est le velours !
Demain, c'est le cheval‖ qui s'abat blanc d'écume.Demain, ô conquérant,‖ c'est Moscou qui s'allume,La nuit, comme un flambeau.C'est votre vieille garde‖ au loin jonchant la plaine.Demain, c'est Waterloo !‖ demain, c'est Sainte-Hélène !Demain, c'est le tombeau !
Vous pouvez entrer dans les villesAu galop de votre coursier,Dénouer les guerres civilesAvec le tranchant de l'acier ;Vous pouvez, ô mon capitaine,Barrer la Tamise hautaine,Rendre la victoire incertaineAmoureuse de vos clairons,Briser toutes portes fermées,Dépasser toutes renommées,Donner pour astre à des arméesL'étoile de vos éperons !
Dieu garde la durée‖ et vous laisse l'espace ;Vous pouvez sur la terre‖ avoir toute la place,Être aussi grand qu'un front‖ peut l'être sous le ciel ;Sire, vous pouvez prendre,‖ à votre fantaisie,L'Europe à Charlemagne,‖ à Mahomet l'Asie ; —Mais tu ne prendras pas‖ demain à l'Éternel !
III
O revers ! ô leçon !‖ — Quand l'enfant de cet hommeEut reçu pour hochet‖ la couronne de Rome ;Lorsqu'on l'eut revêtu‖ d'un nom qui retentit ;Lorsqu'on eut bien montré‖ son front royal qui trembleAu peuple émerveillé‖ qu'on puisse tout ensembleÊtre si grand et si petit ;
Quand son père eut pour lui‖ gagné bien des batailles ;Lorsqu'il eut épaissi‖ de vivantes muraillesAutour du nouveau-né‖ riant sur son chevet ;Quand ce grand ouvrier,‖ qui savait comme on fonde,Eut, à coups de cognée,‖ à peu près fait le mondeSelon le songe qu'il rêvait ;
Quand tout fut préparé‖ par les mains paternelles,Pour doter l'humble enfant‖ de splendeurs éternelles ;Lorsqu'on eut de sa vie‖ assuré les relais ;Quand, pour loger un jour‖ ce maître héréditaire,On eut enraciné‖ bien avant dans la terreLes pieds de marbre des palais ;
Lorsqu'on eut pour sa soif‖ posé devant la FranceUn vase tout rempli‖ de vin de l'espérance…Avant qu'il eût goûté‖ de ce poison doré,Avant que de sa lèvre‖ il eût touché la coupe,Un cosaque survint‖ qui prit l'enfant en croupeEt l'emporta tout effaré !
IV
Oui, l'aigle, un soir, planait‖ aux voûtes éternelles,Lorsqu'un grand coup de vent‖ lui cassa les deux ailes ;Sa chute fit dans l'air‖ un foudroyant sillon ;Tous alors sur son nid‖ fondirent pleins de joie ;Chacun selon ses dents‖ se partagea la proie ;L'Angleterre prit l'aigle,‖ et l'Autriche l'aiglon !
Vous savez ce qu'on fit‖ du géant historique.Pendant six ans on vit,‖ loin derrière l'Afrique,Sous le verrou des rois prudents,— Oh ! n'exilons personne !‖ oh ! l'exil est impie ! —Cette grande figure‖ en sa cage accroupie,Ployée, et les genoux aux dents !
Encor si ce banni‖ n'eût rien aimé sur terre !… —Mais les cœurs de lion‖ sont les vrais cœurs de père.Il aimait son fils, ce vainqueur !Deux choses lui restaient‖ dans sa cage inféconde,Le portrait d'un enfant‖ et la carte du monde,Tout son génie et tout son cœur !
Le soir, quand son regard‖ se perdait dans l'alcôve,Ce qui se remuait‖ dans cette tête chauve,Ce que son œil cherchait‖ dans le passé profond,— Tandis que ses geôliers,‖ sentinelles placéesPour guetter nuit et jour‖ le vol de ses pensées,En regardaient passer‖ les ombres sur son front ; —
Ce n'était pas toujours,‖ sire, cette épopéeQue vous aviez naguère‖ écrite avec l'épée ;Arcole, Austerlitz, Montmirail ;Ni l'apparition‖ des vieilles pyramides ;Ni le pacha du Caire‖ et ses chevaux numidesQui mordaient le vôtre au poitrail ;
Ce n'était pas le bruit‖ de bombe et de mitrailleQue vingt ans, sous ses pieds,‖ avait fait la batailleDéchaînée en noirs tourbillons,Quand son souffle poussait‖ sur cette mer troubléeLes drapeaux frissonnants,‖ penchés dans la mêléeComme les mâts des bataillons ;
Ce n'était pas Madrid,‖ le Kremlin et le Phare,La diane au matin‖ fredonnant sa fanfare,Le bivouac sommeillant‖ dans les feux étoilés,Les dragons chevelus,‖ les grenadiers épiques,Et les rouges lanciers‖ fourmillant dans les piques,Comme des fleurs de pourpre‖ en l'épaisseur des blés ;
Non, ce qui l'occupait,‖ c'est l'ombre blonde et roseD'un bel enfant qui dort‖ la bouche demi-close,Gracieux comme l'Orient,Tandis qu'avec amour,‖ sa nourrice enchantée,D'une goutte de lait‖ au bout du sein restée,Agace sa lèvre en riant !
Le père alors posait‖ ses coudes sur sa chaise,Son cœur plein de sanglots‖ se dégonflait à l'aise,Il pleurait, d'amour éperdu… —Sois béni, pauvre enfant,‖ tête aujourd'hui glacée,Seul être qui pouvais‖ distraire sa penséeDu trône du monde perdu !
V
Tous deux sont morts. — Seigneur,‖ votre droite est terrible !Vous avez commencé‖ par le maître invincible,Par l'homme triomphant ;Puis vous avez enfin‖ complété l'ossuaireDix ans vous ont suffi‖ pour filer le suaireDu père et de l'enfant !
Gloire, jeunesse, orgueil,‖ biens que la tombe emporte !L'homme voudrait laisser‖ quelque chose à la porte,Mais la mort lui dit non !Chaque élément retourne‖ où tout doit redescendre.L'air reprend la fumée,‖ et la terre la cendre.L'oubli reprend le nom.
VI
O révolutions ! j'ignore,Moi, le moindre des matelots,Ce que Dieu dans l'ombre élaboreSous le tumulte de vos flots.La foule vous hait et vous raille.Mais qui sait comment Dieu travaille ?Qui sait si l'onde qui tressaille,Si le cri des gouffres amers,Si la trombe aux ardentes serres,Si les éclairs et les tonnerres,Seigneur, ne sont pas nécessairesA la perle que font les mers !
Pourtant, cette tempête est lourdeAux princes comme aux nations,Oh ! quelle mer aveugle et sourdeQu'un peuple en révolutions !Que sert ta chanson, ô poëte ?Ces chants que ton génie émiette,Tombent à la vague inquièteQui n'a jamais rien entendu !Ta voix s'enroue en cette brume,Le vent disperse au loin ta plume,Pauvre oiseau chantant dans l'écumeSur le mât d'un vaisseau perdu !
Longue nuit ! tourmente éternelle !Le ciel n'a pas un coin d'azur.Hommes et choses, pêle-mêle,Vont roulant dans l'abîme obscur.Tout dérive et s'en va sous l'onde,Rois au berceau, maîtres du monde,Le front chauve et la tête blonde,Grand et petit Napoléon !Tout s'efface, tout se délie,Le flot sur le flot se replie,Et la vague qui passe oublieLéviathan comme Alcyon !
Août 1832.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 24(aabccb) 6(ababcccdeeed)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (114 de 12, 88 de 8, 14 de 6)· profil 6, 8, 6+6
- Strophes
- 24 sizains, 6 douzains
- Mots à la rime
- a nombre / sombre féminine, classiqueb oui / Mont-Sinaï masculine, classiquec centenaires / tonnerres féminine, classiquea maître / naître féminine, classiqueb demain / humain masculine, classiquec homme / Rome féminine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb prédestiné / né masculine, classiquec taire / terre féminine, classiquea Invalides / splendides féminine, classiqueb épis / accroupis masculine, classiquec apaise / d'aise féminine, classiquea narine / poitrine féminine, classiqueb ouverts / travers masculine, classiquec paternelle / prunelle féminine, classiquea trônes / couronnes féminine, classiqueb roi / moi masculine, équivalentec cime / sublime féminine, classiquea personne / sonne féminine, classiqueb Dieu / adieu masculine, classiquec mystère / terre / militaire féminine, classiqued rois / toits masculine, classiquee embrasées / réalisées / posées féminine, classiquea pleure / l'heure féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquec hôte / côte féminine, classiquea chose / cause féminine, classiqueb fait / l'effet masculine, classiquec voile / l'étoile / dévoile féminine, classiqued tours / velours masculine, classiquee zone / Babylone / trône féminine, classiquea d'écume / s'allume féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquec plaine / Sainte-Hélène féminine, classiquea villes / civiles féminine, équivalenteb coursier / l'acier masculine, classiquec capitaine / hautaine / incertaine féminine, classiqued clairons / éperons masculine, classiquee fermées / renommées / armées féminine, classiquea l'espace / place féminine, classiqueb ciel / l'Éternel masculine, classiquec fantaisie / l'Asie féminine, classiqueb retentit / petit masculine, classiquec tremble / ensemble féminine, classiquea batailles / murailles féminine, classiqueb chevet / rêvait masculine, classiquec fonde / monde féminine, classiquea paternelles / éternelles féminine, classiqueb relais / palais masculine, classiquec héréditaire / terre féminine, classiquea France / l'espérance féminine, classiqueb doré / effaré masculine, classiquec coupe / croupe féminine, classiquea éternelles / ailes féminine, classiqueb sillon / l'aiglon masculine, classiquec joie / proie féminine, classiquea historique / l'Afrique féminine, classiqueb prudents / dents masculine, classiquec impie / accroupie féminine, classiquea terre / père féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquec inféconde / monde féminine, classiquea l'alcôve / chauve féminine, classiqueb profond / front masculine, classiquec placées / pensées féminine, classiquea épopée / l'épée féminine, classiqueb Montmirail / poitrail masculine, classiquec pyramides / numides féminine, classiquea mitraille / bataille féminine, classiqueb tourbillons / bataillons masculine, classiquec troublée / mêlée féminine, classiquea Phare / fanfare féminine, classiqueb étoilés / blés masculine, classiquec épiques / piques féminine, classiquea rose / demi-close féminine, classiqueb l'Orient / riant masculine, classiquec enchantée / restée féminine, classiquea chaise / l'aise féminine, classiqueb éperdu / perdu masculine, classiquec glacée / pensée féminine, classiquea terrible / invincible féminine, classiqueb triomphant / l'enfant masculine, classiquec l'ossuaire / suaire féminine, classiquea emporte / porte féminine, classiqueb non / nom masculine, classiquec redescendre / cendre féminine, classiquea j'ignore / élabore féminine, classiqueb matelots / flots masculine, classiquec raille / travaille / tressaille féminine, classiqued amers / mers masculine, classiquee serres / tonnerres / nécessaires féminine, classiquea lourde / sourde féminine, classiqueb nations / révolutions masculine, classiquec poëte / émiette / inquiète féminine, classiqued entendu / perdu masculine, classiquee brume / plume / l'écume féminine, classiquea éternelle / pêle-mêle féminine, classiqueb d'azur / obscur masculine, classiquec l'onde / monde / blonde féminine, classiqued Napoléon / Alcyon masculine, classiquee délie / replie / oublie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
216 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources