Les chants du crépuscule, 1835
XXXVI. « Toi ! sois bénie à jamais »
Toi ! sois bénie à jamais !Ève qu'aucun fruit ne tente !Qui de la vertu contenteHabite les purs sommets !Âme sans tache et sans rides,Baignant tes ailes candides,A l'ombre et bien loin des yeux,Dans un flot mystérieux,Moiré de reflets splendides !
Sais-tu ce qu'en te voyantL'indigent dit quand tu passes ?— Voici le front plein de grâcesQui sourit au suppliant !Notre infortune la touche.Elle incline à notre coucheUn visage radieux ;Et les mots mélodieuxSortent charmants de sa bouche ! » —
Sais-tu, les yeux vers le ciel,Ce que dit la pauvre veuve ?— Un ange au fiel qui m'abreuveEst venu mêler son miel.Comme à l'herbe la rosée,Sur ma misère épuisée,Ses bienfaits sont descendus.Nos cœurs se sont entendus,Elle heureuse, et moi brisée !
J'ai senti que rien d'impurDans sa gaîté ne se noie,Et que son front a la joieComme le ciel a l'azur.Son œil de même a su lireQue le deuil qui me déchireN'a que de saintes douleurs.Comme elle a compris mes pleurs,Moi, j'ai compris son sourire ! » —
Pour parler des orphelins,Quand, près du foyer qui tremble,Dans mes genoux je rassembleTes enfants de ton cœur pleins ;Quand je leur dis l'hiver sombre,La faim, et les maux sans nombreDes petits abandonnés,Et qu'à peine sont-ils nésQu'ils s'en vont pieds nus dans l'ombre ;
Tandis que, silencieux,Le groupe écoute et soupire,Sais-tu ce que semblent direLeurs yeux pareils à tes yeux ?— Vous qui n'avez rien sur terre,Venez chez nous ! pour vous plaireNous nous empresserons tous ;Et vous aurez comme nousVotre part de notre mère ! »
Sais-tu ce que dit mon cœur ?— Elle est indulgente et douce,Et sa lèvre ne repousseAucune amère liqueur.Mère pareille à sa fille,Elle luit dans ma familleSur mon front que l'ombre atteint.Le front se ride et s'éteint,La couronne toujours brille ! » —
Au-dessus des passions,Au-dessus de la colère,Ton noble esprit ne sait faireQue de nobles actions.Quand jusqu'à nous tu te penches,C'est ainsi que tu t'épanchesSur nos cœurs que tu soumets.D'un cygne il ne peut jamaisTomber que des plumes blanches !
18 octobre 1835.
Versification
- Forme
- 8 neuvains (neuvains)
- Rimes
- 8(abbaccddc)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 8 neuvains
- Mots à la rime
- a jamais / sommets masculine, classiqueb tente / contente féminine, classiquec rides / candides / splendides féminine, classiqued yeux / mystérieux masculine, classiquea voyant / suppliant masculine, classiqueb passes / grâces féminine, classiquec touche / couche / bouche féminine, classiqued radieux / mélodieux masculine, classiquea ciel / miel masculine, classiqueb veuve / m'abreuve féminine, classiquec rosée / épuisée / brisée féminine, classiqued descendus / entendus masculine, classiquea d'impur / l'azur masculine, classiqueb noie / joie féminine, classiquec lire / déchire / sourire féminine, classiqued douleurs / pleurs masculine, classiquea orphelins / pleins masculine, classiqueb tremble / rassemble féminine, classiquec sombre / nombre / l'ombre féminine, classiqued abandonnés / nés masculine, classiquea silencieux / yeux masculine, classiqueb soupire / dire féminine, classiquec terre / plaire / mère féminine, classiqued tous / nous masculine, classiquea cœur / liqueur masculine, classiqueb douce / repousse féminine, classiquec fille / famille / brille féminine, classiqued atteint / s'éteint masculine, classiquea passions / actions masculine, classiqueb colère / faire féminine, classiquec penches / t'épanches / blanches féminine, classiqued soumets / jamais masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources