Les chants du crépuscule, 1835
XXXVII. À mademoiselle Louise b
I
L'année en s'enfuyant‖ par l'année est suivie.Encore une qui meurt !‖ encore un pas du temps ;Encore une limite‖ atteinte dans la vie !Encore un sombre hiver‖ jeté sur nos printemps !
Le temps ! les ans ! les jours !‖ mots que la foule ignore !Mots profonds qu'elle croit‖ à d'autres mots pareils !Quand l'heure tout-à-coup‖ lève sa voix sonore,Combien peu de mortels‖ écoutent ses conseils !
L'homme les use, hélas !‖ ces fugitives heures,En folle passion,‖ en folle volupté,Et croit que Dieu n'a pas‖ fait de choses meilleuresQue les chants, les banquets,‖ le rire et la beauté !
Son temps dans les plaisirs‖ s'en va sans qu'il y pense.Imprudent ! est-il sûr‖ de demain ? d'aujourd'hui ?En dépensant ses jours,‖ sait-il ce qu'il dépense ?Le nombre en est compté‖ par un autre que lui.
A peine lui vient-il‖ une grave penséeQuand, au sein d'un festin‖ qui satisfait ses vœux,Ivre, il voit tout-à-coup‖ de sa tête affaisséeTomber en même temps‖ les fleurs et les cheveux ;
Quand ses projets hâtifs‖ l'un sur l'autre s'écroulent ;Quand ses illusions‖ meurent à son côté ;Quand il sent le niveau‖ de ses jours qui s'écoulent,Baisser rapidement‖ comme un torrent d'été.
Alors en chancelant‖ il s'écrie, il réclame,Il dit : Ai-je donc bu‖ toute cette liqueur ?Plus de vin pour ma soif !‖ plus d'amour pour mon âme !Qui donc vide à la fois‖ et ma coupe et mon cœur ?
Mais rien rie lui répond.‖ — Et triste, et le front blême,De ses débiles mains,‖ de son souffle glacé,Vainement il remue,‖ en s'y cherchant lui-même,Ce tas de cendre éteint‖ qu'on nomme le passé !
II
Ainsi nous allons tous.‖ — Mais vous dont l'âme est forte,Vous dont le cœur est grand,‖ vous dites : — Que m'importeSi le temps fuit toujours,Et si toujours un souffle‖ emporte quand il passe,Pêle-mêle à travers‖ la durée et l'espace,Les hommes et les jours ! —
Car vous avez le goût‖ de ce qui seul peut vivre ;Sur Dante et sur Mozart,‖ sur la note et le livre,Votre front est courbé.Car vous avez l'amour‖ des choses immortelles ;Rien de ce que le temps‖ emporte sur ses ailesDes vôtres n'est tombé !
Quelquefois, quand l'esprit‖ vous presse et vous réclame,Une musique en feu‖ s'échappe de votre âme,Musique aux chants vainqueurs,Au souffle pur, plus doux‖ que l'aile des zéphires,Qui palpite et qui fait‖ vibrer comme des lyresLes fibres de nos cœurs !
Dans ce siècle où l'éclair‖ reluit sur chaque tête,Où le monde, jeté‖ de tempête en tempête,S'écrie avec frayeur,Vous avez su vous faire,‖ en la nuit qui redouble,Une sérénité‖ qui traverse sans troubleL'orage extérieur !
Soyez toujours ainsi !‖ l'amour d'une famille ;Le centre autour duquel‖ tout gravite et tout brille ;La sœur qui nous défend ;Prodigue d'indulgence‖ et de blâme économe ;Femme au cœur grave et doux ;‖ sérieuse avec l'homme,Folâtre avec l'enfant !
Car pour garder toujours‖ la beauté de son âme,Pour se remplir le cœur,‖ riche ou pauvre, homme ou femme,De pensers bienveillants,Vous avez ce qu'on peut,‖ après Dieu, sur la terre,Contempler de plus saint‖ et de plus salutaire,Un père en cheveux blancs !
31 décembre 1831.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 8(abab) 6(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (56 de 12, 12 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 8 quatrains, 6 sizains
- Mots à la rime
- a suivie / vie féminine, classiqueb temps / printemps masculine, classiquea ignore / sonore féminine, classiqueb pareils / conseils masculine, classiquea heures / meilleures féminine, classiqueb volupté / beauté masculine, classiquea pense / dépense féminine, classiqueb d'aujourd'hui / lui masculine, classiquea pensée / affaissée féminine, classiqueb vœux / cheveux masculine, classiquea s'écroulent / s'écoulent féminine, classiqueb côté / d'été masculine, classiquea réclame / âme féminine, classiqueb liqueur / cœur masculine, classiquea blême / lui-même féminine, classiqueb glacé / passé masculine, classiquea forte / m'importe féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquec passe / l'espace féminine, classiquea vivre / livre féminine, classiqueb courbé / tombé masculine, classiquec immortelles / ailes féminine, classiqueb vainqueurs / cœurs masculine, classiquec zéphires / lyres féminine, classiquea tête / tempête féminine, classiqueb frayeur / extérieur masculine, classiquec redouble / trouble féminine, classiquea famille / brille féminine, classiqueb défend / l'enfant masculine, classiquec économe / l'homme féminine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb bienveillants / blancs masculine, classiquec terre / salutaire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources